Je pleure sur ceux qui m’ont fait goûter la saveur de leur affection…

Je pleure sur ceux
qui m’ont fait goûter la saveur
de leur affection,
puis, dès qu’ils m’eurent
éveillé au désir, se sont
assoupis.

Ils m’ont engagé à me tenir
debout,
et lorsque je me fus levé,
portant avec courage le fardeau
que leur affection
m’avait imposé,
ils se sont empressés
de s’asseoir.

Je sortirai donc de ce monde,
et de votre amour
toujours vivant, dans cette poitrine,
sous mes côtes décharnées,
personne jamais
ne sentira la présence.

Entre la tristesse
et moi-même,
j’ai noué de longues relations,
qui ne cesseront plus jamais,
à moins que ne cesse un jour
l’éternité.

poème de Bachar Ibn Bourd ‎‎(714–783) cité par Abdellah Taïa en conclusion de Une mélancolie arabe, éditions du Seuil, 2008

Lire La Courtoisie dans la poésie irakienne : un poète de transition, Baššār b. Burd, , Notes du Mont-Royal, 01.06

Derek Walcott (1930-2017) et son paysage-mémoire

« Walcott partage avec Glissant cette conception du paysage qui fait mémoire pour ceux dont l’histoire a été brisée par la tragédie de la Traversée. » (Dominique Aurélia)

Where are your monuments, your battles, martyrs?
Where is your tribal memory? Sirs,
in that grey vault. The sea. The sea
has locked them up. The sea is History.

« Où sont vos monuments, vos batailles, martyrs ?

Où est votre mémoire tribale ? Messieurs,

dans ce gris coffre-fort. La mer. La mer

les a enfermés. La mer est l’Histoire. »

Derek Walcott, The Sea Is History

Sur le « paysage-mémoire » de Walcott, lire Dominique Aurélia, « La poétique du paysage chez Derek Walcott », VertigO – la revue électronique en sciences de l’environnement [En ligne], Hors-série 14 | septembre 2012, mis en ligne le 15 septembre 2012, consulté le 20 mars 2017. URL : http://vertigo.revues.org/12327 ; DOI : 10.4000/vertigo.12327

 

On devient poète pour être tout

« Aucune langue n’est langue maternelle » et « On devient poète (si tant est qu’on puisse le devenir, qu’on ne le soit pas tous d’avance !) non pour être français, russe, etc., mais pour être tout.»

Marina Tsvetaïeva écrit une lettre à Rilke le 6 juillet 1926 (trad. Philippe Jaccottet, dans Rainer Maria Rilke, Boris Pasternak, Marina Tsvétaïeva, Correspondance à trois. Été 1926, Paris, Gallimard, coll. « L’Imaginaire », 2003, p. 211).
Dans cette lettre, elle évoque les derniers poèmes, écrits en français, du poète allemand :
« Goethe dit quelque part qu’on ne peut rien réaliser de grand dans une langue étrangère – cela m’a toujours paru sonner faux. […] Écrire des poèmes, c’est déjà traduire, de sa langue maternelle dans une autre, peu importe qu’il s’agisse de français ou d’allemand. Aucune langue n’est langue maternelle. Écrire des poèmes, c’est écrire d’après. C’est pourquoi je ne comprends pas qu’on parle de poètes français ou russes, etc. Un poète peut écrire en français, il ne peut pas être un poète français. C’est ridicule. Je ne suis pas un poète russe et c’est toujours un étonnement pour moi d’être tenue pour telle, considérée comme telle. On devient poète (si tant est qu’on puisse le devenir, qu’on ne le soit pas tous d’avance !) non pour être français, russe, etc., mais pour être tout. Ou encore : on est poète parce qu’on n’est pas français. La nationalité est forclusion et inclusion. Orphée fait éclater la nationalité, ou l’élargit à tel point que tous (présents et passés) y sont inclus. »

Source : Vincent Teixeira, « La langue de personne ou l’outre-langue des écrivains de nulle part », Fabula-LhT, n° 12, « La langue française n’est pas la langue française », mai 2014, URL : http://www.fabula.org/lht/12/teixeira.html, page consultée le 21 février 2017.