Un livre tombe d’une fenêtre…

Après son Bicentenaire, finaliste des prix Renaudot et Femina 2004, Lyonel Trouillot déploie depuis Haïti où il réside, une parabole à la mesure de son talent dans L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Ce tout dernier roman raconte un écrivain dans ses doutes et sa pudeur, aux prises au mentir/vrai de la fiction/réalité, par ailleurs thème des Premières assises du roman, à Lyon, en mai-juin dernier, auxquelles participait Trouillot.

Dans L’amour avant que j’oublie, le héros – nommé « L’Ecrivain » – est le participant à un colloque qui ne trouve pas d’autre moyen pour s’adresser à une inconnue dans l’assistance que lui narrer sa jeunesse et sa formation aux contacts de trois Aînés.

Chacun de ses Aînés dévide à son tour des histoires qui semblent s’échapper d’un quotidien ordinaire. Elles s’en échappent à la manière, pour certaines, de pépites. Comme la figure mythologique d’Isis qui, déployant son écharpe produisait l’arc-en-ciel… 

Ainsi pages 177-178, cet extrait d’anthologie :

 » Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère.  » Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel.  » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la petite fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel, pour faire plaisir à sa maîtresse. « La maîtresse nous dit toujours que ce qu’on écrit c’est pas trop mal, mais il manque toujours un petit quelque chose. » La mère va chercher des crayons, et la mère et la fille ajoutent le petit quelque chose : une couleur. La petite fille est contente. Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse estime en effet qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre. Et ainsi de suite.  »

Le mot de l’éditeur :

 » Lyonel Trouillot se livre à une bouleversante méditation sur la nécessité de réconcilier le temps réel de nos vies avec les mots qui s’efforcent de dire les mille images où s’abritent nos déchirures et nos rêves secrets.  » 

Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud.

 Cet extrait situé à la fin d’un roman qui n’est pas à proprement parlé un roman jeunesse rappelle un titre  » à partir de 3 ans « , La plage magique, de Crockett Johnson (1965, rééd. Tourbillon, 2006). C’est l’histoire de deux enfants qui découvrent le pouvoir des mots sur une île enchantée… où les lettres se changent en confiture. Elles pourraient tout autant se métamorphoser en arc-en-ciel. Il vaut mieux ne pas en dire plus. Parcourir ce livre provoque l’effet saisissant du pouvoir tremblant de la littérature.

Bonne nouvelle kabylo-kanak de Nouméa

Ce petit livre est une curiosité de 40 pages. Une (bonne) nouvelle éditée par Madrépores à Nouméa. Fallait-il donc oser publier une nouvelle et une seule, pas un recueil de plusieurs, non ! une seule ! Parmi 26 manuscrits originaux soumis à un jury lors du Salon du livre océanien en 2005, Le Poids des rêves a gagné le prix Michel Lagneau. Auteur inconnu, éditeur inconnu, prix inconnu… et pourtant ces quelques pages valent le détour…

Samir Bouhadjadj nous raconte les aventures d’un Elephant Man de la brousse calédonienne, moqué à Bourail pour son énorme tarin,  » une ignoble igname « . Cela ressemble à un exercice pour atelier d’écriture, exercice réussi :  » raconter un défaut physique en 40 pages « .

On y retrouve la Calédonie sans les clichés et un certain plaisir de lire quelque chose de frais, loin de certaines proses locales compassées… des annotations sur la culture et les lignages généalogiques, loin des traités ampoulés. On s’attache à cet anti-héros  » au sang mêlé kabylo-kanak « , à la dérive à cause de son difforme naseau, en quête d’une issue. On y fait des rencontres étonnantes comme ce Julien Trapatoni, sicilien noir ! à l’ascendance mondialisée nippo-aborigène ! Et même si la chute n’a rien d’extraordinaire dans son happy-end un peu convenu… on attend la suite, on nous promet un roman… Tout cela est très encourageant…

Extrait p. 26 :

 » Poussé par ma curiosité et toujours aussi sauvage, je décidai d’aller me perdre seul dans les odeurs du quartier chinois, de marcher jusqu’aux terminus des lignes de bus et d’user ma soif de béton jusqu’à l’épuisement. C’est ce que je fis, dès ma première année d’internat, depuis le Ouen-Toro jusqu’à la Vallée-du-Tir, de Ouémo à Nouville, j’ai usé chaque pavé de Nouméa, j’ai léché du regard chaque vitrine (…) mais voilà, j’étais toujours l’objet du recul des gens. Elephant man ne s’est pas transformé en jolie biche au contact de la ville. Les regards étaient moins bien collants, mais la gêne existait toujours. Je décidais d’en prendre mon parti, désormais, j’allais composé avec, et même en jouer. « 

Hiro’a, nouvelle revue culturelle polynésienne, mensuelle et gratuite

Hiro’a autrement dit « identité » est le nom du nouveau mensuel culturel polynésien, sous tutelle du ministère de la culture et de l’artisanat polynésien. Dans ce premier numéro de septembre 2007, on y apprend des choses assez effrayantes…

Exemple, si l’on en croit l’agence Tahiti presse, sur les 68 sites classés au titre du patrimoine, 29 auraient été détruits. Pourtant l’archipel n’est pas en état de guerre… Non la responsable, selon Hiro’a, serait l’ignorance des propriétaires. Nombre de ces sites classés détruits seraient privés, ceci expliquant cela. Mais dans ce cas, à quoi bon les avoir classés ? [Les Journées européennes du patrimoine sont les 15 et 16 septembre].

Plus encourageant, un accord « Fenua-Caillou » entre la Polynésie et la Nouvelle-Calédonie, autrement dit une convention  » pour l’échange d’information et d’expériences « , et un projet de biblio-bus pour Morea…

Rédaction de Hiro’a : Vaiana Giraud et Mahé Mas.

Purée septembrale : Rabelais ce n’est pas de la piquette littéraire

 

Septembre, mois des vendanges et de la dive bouteille… l’occasion de relire Rabelais. A sa naissance, comme tout le monde, Gargantua aime le lait, mais très vite, pour le faire taire (car il criait beaucoup le filz de Grandgousier), il fallait lui donner du vin, la « purée septembrale ».

Extrait de Gargantua (publié en 1534), chapitre VII,  » Comment le nom fut imposé à Gangantua et comment il humoit le piot  » [comment il buvait le vin]

« En cest estat passa jusques à un an et dix moys, onquel temps, par le conseil des medecins, on commença le porter, et fut faicte une belle charrette à beufs par l’invention de Jehan Denyau. Dedans icelle on le pourmenoit par cy par là joyeusement ; et le faisoit bon veoir, car il portoit bonne troigne et avoit presque dix et huyt mentons ; et ne crioit que bien peu ; mais il se conchioit à toutes heures, car il estoit merveilleusement phlegmaticque des fesses, tant de sa complexion naturelle que de la disposition accidentale qui luy estoit advenue par trop humer de purée septembrale. Et n’en humoyt goutte sans cause, car, s’il advenoit qu’il feust despit, courroussé, fasché ou marry, s’il trepignoyt, s’il pleuroit, s’il crioit, luy apportant à boyre l’on le remettoit en nature, et soubdain demouroit coy et joyeulx.

Une de ses gouvernantes m’a dict, jurant sa fy, que de ce faire il estoit tant coustumier, qu’au seul son des pinthes et flaccons il entroit en ecstase, comme s’il goustoit les joyes de paradis. En sorte qu’elles, considerans ceste complexion divine, pour le resjouir, au matin, faisoient davant luy sonner des verres avecques un cousteau, ou des flaccons avecques leur toupon, ou des pinthes avecques leur couvercle, auquel son il s’esguayoit, il tressailloit, et luy mesmes se bressoit en dodelinant de la teste, monichordisant des doigtz et barytonant du cul. »

« Alors, difficile à lire, exigeant des connaissances précises de vocabulaire obsolète et d’anciennes syntaxes ? se demande François Bon (http://www.tierslivre.net/ftp/rabelaisPref.rtf) dans François Rabelais, grand traverseur des voies périlleuses. Qu’on fasse l’essai au hasard, et qu’on pense tout cela dit à grande voix. « Une langue étrangère qu’on se découvrirait savoir d’avance », dit Valéry, et c’est déjà assez pour se risquer en terrain dont même l’étrangeté ajoute à la lecture, éclairages dont nous sommes déshabitués, et la verdeur, et le bas-ventre : au théâtre on sait apprécier et désirer ces effets qui immédiatement vous déroutent, et rendent les mots plus flottants. Le Pantagruel ne s’est jamais présenté comme le livret populaire qu’on prétend. La difficulté où nous sommes nous-mêmes chaque fois qu’on reprend l’extrême de syntaxe qu’est encore Mallarmé, et ce qu’on se sait lui devoir pourtant, et cette pulsion qu’on a d’y revenir, voilà plutôt le point de départ exigeant pour lire Rabelais. Une difficulté est là, qui n’est pas due au décalage des temps, mais à ce qu’affronte en elle son écriture. »

A lire avec Georges Picard, Du bon usage de l’ivresse (José Corti) :

 Tout le monde devrait écrire “Je crains que les vrais lecteurs, ceux qui s’enivrent vraiment de lecture, ne soient aussi peu nombreux que les livres qui les méritent. La piquette littéraire qu’on nous sert en abondance s’avale et se pisse en toute innocuité”.

Glissant et Chamoiseau appellent à protester contre le « mur-ministère » de l’immigration, de l’intégration, etc.

Linton Kwesi Johnson   Edouard Glissant
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C’était ce soir à la Serpentine Gallery de Londres, une rencontre avec Edouard Glissant, le poète martiniquais et Linton Kwesi Johnson, poète britannique d’origine jamaïcaine, considéré comme le père de la poèsie dub. L’occasion pour l’auteur d’une Nouvelle région du monde (Gallimard), titre de l’un de ses derniers essais qui a servi de thème à la soirée, d’évoquer pour la première fois en public un texte coécrit avec Patrick Chamoiseau : « Les murs, Approche des hasards et de la nécessité de l’idée d’identité ». Dans cette critique placée sous l’égide de l’Institut du Tout-monde et qui sera publiée à la mi-septembre, Chamoiseau et Glissant s’élèvent contre la création d’un ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement. Le texte est divisé en sept chapitres : Identité nationale ; Faire-Monde ; Mur et Relation ; L’imaginaire libre ; Mondialité ; De la repentance ; L’appel. 

Une nouvelle région du monde 

Extraits relatifs au dit ministère : « Ainsi en plein 21ème siècle, une grande démocratie, une vieille République, terre dite des « Droits de l’Homme », rassemble dans l‘intitulé d’un ministère appelé en premier lieu à la répression, les termes : immigration, intégration, identité nationale, co-développement. Dans ce précipité, les termes s‘entrechoquent, s’annulent, se condamnent, et ne laissent en finale que le hoquet d’une régression. La France trahit par là une part non codifiable de son identité, un des aspects fondamentaux, l’autre en est le colonialisme, de son rapport au monde : l’exaltation de la liberté pour tous (…) Mais la folie serait de croire inverser par des diktats le mouvement des immigrations. Dans le mot « immigration » il y a comme un souffle vivifiant. L’idée d’« intégration » est une verticale orgueilleuse qui réclame la désintégration préalable de ce qui vient vers nous, et donc l’appauvrissement de soi. Tout comme l’idée de tolérer les différences qui se dresse sur ses ergots pour évaluer l’entour et qui ne se défait pas de sa prétention altière. Le co-développement ne saurait être un prétexte destiné à apaiser d’éventuels comparses économiques afin de pouvoir expulser à objectifs pré-chiffrés, humilier chez soi en toute quiétude. Le co-développement ne vaut que par cette vérité simple : nous sommes sur la même yole (…) « Et dans sa conclusion (« L’appel ») :  » Nous demandons que toute les forces humaines, d’Afrique, d’Asie, des Amériques, d’Europe, que tous les peuples sans États, tous les « Républicains », tous les tenants des « Droits de l’Homme  », que tous les artistes, toute autorité citoyenne ou de bonne volonté, élèvent par toutes les formes possibles, une protestation contre ce mur-ministère qui tente de nous accommoder au pire, de nous habituer à l’insupportable, de nous faire fréquenter, en silence, jusqu’au risque de la complicité, l’inadmissible. Tout le contraire de la beauté. » 

Extraits relatifs à l’identité (notion citée 39 fois) et au « mur » (cité 9 fois) : Identité nationale, identité racine et identité relation…  » La notion même d’identité a longtemps servi de muraille : faire le compte de ce qui est à soi, le distinguer de ce qui tient de l’Autre, qu’on érige alors en menace illisible, empreinte de barbarie. Le mur identitaire a donné les éternelles confrontations de peuples, les empires, les expansions coloniales, la Traite des nègres, les atrocités de l’esclavage américain et tous les génocides. Le côté mur de l’identité a existé, existe encore, dans toutes les cultures, tous les peuples, mais c’est en Occident qu’il s’est avéré le plus dévastateur sous l’amplification des sciences et des technologies. Le monde a quand même fait Tout-Monde. Les cultures, les civilisations et les peuples se sont quand même rencontrés, fracassés, mutuellement embellis et fécondés, souvent sans le savoir (…) « Extrait sur la repentance : » Ce n’est pas l’immigration qui menace ou appauvrit, c’est la raideur du mur et la clôture de soi. C’est pourquoi nous nous sommes levés pour que les Histoires nationales s’ouvrent aux réalités du monde. Pour que les mémoires nationales verticales puissent s’enivrer du partage des mémoires. Pour que la fierté nationale puisse s’alimenter à la reconnaissance des ombres comme des lumières. C’est pourquoi nous disons aussi que la repentance ne peut pas se demander mais qu’elle peut se recevoir et s’entendre.  »

Mots réunionnais au Petit Larousse 2008

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La babouk donne-t-elle la gratelle ? se demande-t-on sur l’îlet sur un air de séga.  Ces mots du français de l’île de la Réunion sont les seuls de l’outre-mer entrés au Petit Larousse 2008, aux côtés du mérengué dominicain et des T.O.M. ultramarins. Voici les définitions qu’en donne le Larousse : 

BABOUK n.f. Araignée marron des régions tropicales vivant dans les jardins et les maisons, et prédatrice de blattes. (Genre Heteropoda ; famille des sparassidés.)

GRATELLE n.f. Avoir la gratelle : avoir des démangeaisons. [mais la  » gratte  » ou  » ciguatera  » n’est pas mentionnée, malgré sa présence massive de l’île Maurice à la Nouvelle-Calédonie].

ÎLET n.m. Hameau, petit village. [Définition qui s’ajoute au registre antillais  » petite île « , mais ne dit rien des registres haïtien ou louisianais :  » pâté de maisons « ].

SÉGA n.m. Danse très rythmée de l’océan Indien, d’origine africaine. – Musique accompagnant cette danse. [ » danse très rythmée  » est un définition un peu juste, non ? existe-til des danses peu rythmées ? A noter que  » maloya  » figurait déjà dans le Larousse, comme  » samoussa  » depuis 2006].

Remarquons aussi que  » savane  » défini dans le Larousse 2005 dans son registre antillais par  » place principale d’une ville  » (belle confusion nom commun / nom propre) a disparu de l’édition 2008… Comme quoi même le Larousse peut se tromper.

On a l’impression que les lexicographes patentés courent après les mots… Face à la concurrence d’Internet, de Wikipédia et autres ressources en ligne [blogueur et postcast font leur entrée dans l’édition 2008], l’année 2006 a été une année de recul pour les ventes de dictionnaires et encyclopédies : – 23,5% ! Du coup le Petit Larousse illustré édition 2008 propose à tout acheteur un an gratuit d’encyclopédie en ligne…

Sélection du prix RFO du livre 2007

On apprend par le blog d’Alain Mabanckou (le Verre cassé des blogs littéraires) que la sélection des romans pour le prix RFO est bouclée… Le prix sera décerné le 15 octobre, Alain Mabanckou en est l’un des jurés.

En 2006, la lauréate était Ananda Devi pour Eve de ses décombres (Gallimard).

  • Appollo et Lewis Trondheim, Ile Bourbon 1730, Delcourt, 2007 [cf. blog Papalagui du 21/01/07] ;

  • Alain Foix, Venus et Adam, Galaade, 2007 [curieux que ce blog n’en ait rien dit alors qu’il en pense du bien] ;

  • Fabienne Kanor, Humus, Gallimard, coll. Continents noirs, 2006 [cf. blog du 14/10/06] ;

  • Marcel Melthérorong, Tôghàn, Alliance française du Vanuatu, 2007 [cf. blog du 3/04/07] ;

  • Wilfried N’Sondé, Le Cœur des enfants léopards, Actes Sud, 2007 [cf. blog du 24/08/07] ;  

  • Sami Tchak, Le Paradis des chiots, Mercure de France, 2006 [cf. blog du 31/08/06 et 6/05/07].

 Julien Hourcade et Thomas Petitjean Humus  Le paradis des chiots

Sélection à laquelle on aurait volontiers ajouté le dernier opus de Lyonel Trouillot, L’Amour avant que j’oublie (Actes Sud), roman dont on parlera prochainement, comme il se doit.

Hypertextes ? Quid des hyperlecteurs ? Quid des cyberdissidents ?

D’un côté il y a les cyberdissidents, qui risquent la prison….

 » La censure sur internet / Etats contre cyberdissidents « , une enquête du Monde (29 août) nous apprend que les quelque 1,1 milliard d’internautes dans le monde ne sont pas logés à la même enseigne, celle de la liberté. Il n’y a rien d’étonnant à retouver parmi les états censeurs la Chine, Cuba, la Tunisie ou l’Arabie saoudite. Plus sournoise, cette attitude des  » entreprises complices  » (des entreprises américaines de l’Internet complices de censure d’état… en Chine) :

 » Un nouveau pas vient d’être franchi le 24 août, écrit Le Monde : les hébergeurs de blogs chinois, mais aussi Yahoo et Microsoft (MSN) ont signé un  » pacte d’autodiscipline  » à travers lequel ils s’engagent à ne pas diffuser des  » messages illégaux et erronés  » et à  » protéger les intérêts de l’Etat et du public chinois « . Ce  » pacte «   encourage aussi les hébergeurs à identifier les blogueurs.  » 

De l’autre, il y a les hyperlecteurs, qui ne savent où donner du clic…

Il y a presque une décennie, en 1998 exactement, la lecture des hypertextes était jugée « complexe » par les spécialistes… De nouveaux champs et de nouvelles conditions de lecture laissaient apparaître de nouvelles formes d’accès au savoir (Internet et la profusion des textes, les hypertextes et la navigation à l’infini)

Ainsi Robert Caron dans Les Actes de lecture, n° de septembre 1998, revue de l’AFL (Association française pour la lecture) [numéro consultable en ligne] :

 » Plus que jamais, à cause de ces supports [de lecture], le lecteur est livré à lui-même. A cause de la profusion et de la diversité des documents, de la multiplicité des navigations possibles, de l’absence d’auteur identifiable ou de ses intentions clairement affichées et perceptibles, des facilités d’accès et de manipulation, du mélange des genres… le lecteur, qui ne peut plus s’appuyer sur la matérialité de l’objet et que ne guide plus la linéarité des supports traditionnels, doit tenir encore plus ferme la barre de son projet s’il ne veut pas se perdre dans l’offre multiple de documents du fait de son impuissance à gérer la complexité. Les nouveaux supports exigent des lecteurs de très haut niveau capables en permanence de négocier et de construire le sens et la structure.
Et nous ne sommes qu’au tout début de ces nouveaux types d’écrits, de ces nouvelles écritures. « 

Nous ne sommes qu’au tout début… Le Grand Robert de la langue française définit hypertexte et hypermédia, mais pas encore hyperlecteur ou hyperlecture… ni cyberdissident.

On trouve néanmoins dans la documentation « hypertextuelle », cette pépite de Jean Clément, Hypertexte et fiction : la question du lien  » Quant aux hyperlecteurs, ils auraient tort de croire que la lecture de l’hypertexte s’apparente au zapping. « 

Cyberdissidents et hyperlecteurs devraient pouvoir se rencontrés, non ?

Nathacha Appanah collectionne les  » A « , les prix littéraires et les traductions

 Le Dernier frère est le quatrième roman de Nathacha Appanah, paru aux éditions de l’Olivier. Les trois premiers ont été édités par Gallimard dans la collection  » Continents noirs « . Vu l’accueil des libraires et la qualité du texte, Nathacha Appanah a remporté un prix supplémentaire lors de cette rentrée littéraire, le prix du roman Fnac 2007. Les trois premiers romans avaient été récompensés par cinq prix, avec une constance : les prix du public.

a) Les Rochers de Poudre d’Or, prix RFO du livre en 2003, prix Rosine Perrier 2004 ;

a) Blue Bay Palace, grand prix littéraire des océans Indien et Pacifique en 2004 ;

a) La Noce d’Anna, prix Passion 2006, prix grand public du Salon du livre de Paris en 2006. 

Les rochers de poudre d'or  Blue Bay palace  La noce d\\\\\\'Anna

L’accueil des libraires :

Pour Anne Crignon du Nouvel Observateur (n° du 23 août), « les six favoris » de son panel de libraires sont pour cette rentrée littéraire : Le Canapé rouge, Michèle Lesbre, éd. Sabine Wespieser ; Le Rapport de Brodeck, Philippe Claudel, éd. Stock ; Le Dernier frère, Nathacha Appanah, éd. de l’Olivier ; La Délégation norvégienne, Hugo Boris, chez Belfond ; Cochon d’Allemand, Knud Romer, éd. Les Allusifs ; La Bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, Phébus et La Physique des catastrophes, Marisha Pessl, édité par Gallimard.

La qualité du texte : 

Ce roman est un rêve. Le rêve de Raj. Pas la rage en rêve, non, la vie de Raj, septuagénaire (quel mot septuagénaire !), la vie de Raj qui a perdu, lorsqu’il avait dix ans, ses deux frères, victimes d’un accident alors qu’ils jouaient tous les trois près d’une rivière en crue. La vie de Raj remémorée comme distillée au goutte à goutte des souvenirs d’enfance où chaque mot est pesé comme once de mémoire vive et flottante à la fois. 

Raj s’appelle Raj car il vit à l’île Maurice. Au soir de sa vie, Raj rêve de David quand, jeunes garçons, tous deux s’étaient pris d’amitié. David sera  » le dernier frère  » accordé en amitié au survivant de la catastrophe familiale, Raj. 

David comme l’étoile du même nom. Car David est juif, interné dans un camp, survivant d’une autre catastrophe, génocidaire celle-là. David était avec 1500 Juifs à bord de l’Atlantic qui accosta le 26 décembre 1940 à Port-Louis, capitale de Maurice. Ils avaient été refoulés de Palestine et déportés dans cette colonie britannique.

David et Raj sont frères en survivance.  

Le dernier frère n’est pas un roman historique où l’écriture serait simple vernis alibi. L’Histoire pourrait écraser l’histoire contée. Mais les personnages ont une épaisseur tragique qui prend au coeur dans une atmosphère faite des champs de canne, de violence paternelle et de tendresse maternelle. 

Le silence des Shagos Une autre auteur mauricienne s’était emparée de la mémoire récente mais oubliée de l’île. Dans Le silence des Chagos (chez l’Olivier déjà), Shenaz Patel reconstituait le fil d’une déportation de cet archipel à l’île Maurice britannique de centaines d’insulaires pour cause de base américaine (sur l’île de Diego Garcia). A la reconstitution et à l’évocation, Nathacha Appanah a préféré le travail littéraire du ressassement patient des souvenirs.

Le Dernier frère s’inscrit dans cette île littéraire dont la violence contenue, à la poésie permanente, nous a été apprise par des écrivains de talent : Ananda Devi, Carl de Souza, Barlen Pyamootoo, Edouard Maunick, Jean-Marie G. Le Clézio. Car Maurice est violente. Le rêve de Raj, pris entre Histoire et violence familiale nous subjugue. 

Extrait du Dernier frère (p. 52) :

Je pense que si j’avais été un garçon ordinaire, sans histoire – par là, je veux dire un garçon qui n’aurait pas vécu dans un taudis pendant les premières années de sa vie, qui n’aurait pas perdu ses deux frères le même jour, un garçon qui aurait eu des amis pour jouer et qui ne se blottirait pas dans des trous creusés à même la terre ou en équilibre, sur des branches, un garçon qui ne parlerait pas pendant des heures et des heures, un garçon qui en fermant les yeux la nuit verrait autre chose que le corps de son petit frère coincé sous un rocher -, je ne serais pas resté longtemps là et cette drôle de prison m’aurait ennuyé. Mais j’étais Raj et j’aimais les coins sombres et les lieux immobiles.

L’accueil des éditeurs étrangers : 

Voici le communiqué que les éditions de l’Olivier publient à l’occasion de la parution du Dernier frère :  » Après le gros succès de vente à l’étranger d’Agnès Desarthe (Mangez-moi) en 2006, c’est maintenant au tour de Nathacha Appanah de battre des records : avant sa parution en librairie le 23 août, Le Dernier frère a fait l’objet de 7 contrats de traduction, y compris en langue anglaise. En Italie (Rizzoli), en Allemagne (Knaus) et aux Pays-Bas (De Bezige Bij), le montant des à-valoir a atteint un niveau très élevé. Les droits ont été négociés par le service des droits étrangers du Seuil.Née à l’île Maurice, Nathacha Appanah a publié trois romans aux éditions Gallimard avant de rejoindre L’Olivier. « 

Anecdote : 

Une note A dans le système ECTS signifie « résultat remarquable, avec seulement quelques insuffisances mineures ». La Commission européenne a mis en place un système de crédits universitaires dit ECTS pour « European Credit Transfer System », dans le but d’harmoniser la structure de l’enseignement supérieur européen, et donc de favoriser la mobilité en facilitant la reconnaissance des études effectuées à l’étranger

Le Roi absent de Moetai Brotherson, roman inachevé de l’oraliture polynésienne

Le roi absent de Moetai Brotherson est édité par Au vent des îles (Tahiti). Il est diffusé depuis juin en Polynésie. Il sort ces jours-ci à Paris… et participera donc à la rentrée littéraire au côté de quelque 700 romans… Malgré son épaisseur (500 pages), il semble comme inachevé.

Le mot de l’éditeur : 

 » Roman du quotidien polynésien plein d’ironie, de fureur, de douleur, de tristesse et de quelques joies aussi… L’histoire d’une vie extraordinaire, celle de Moanam — de Nuku Hiva (Marquises) à Papeete en passant par Huahine et Paris — qui passe du choc culturel à la réussite sociale et, de là, au pire des déclassements. Médusé le lecteur suit le personnage — un muet surdoué d’une vallée marquisienne — le long d’un récit tissé de drames : de la mort de la mère à l’accident mythique du père et au meurtre de la fiancée. Ces 500 pages très romanesques décrivent le quotidien avec trivialité mais aussi avec onirisme —rêves ou cauchemars, faille peuplée de messages mystérieux venus d’un autre temps, de chamans et d’une malédiction vieille de plusieurs générations lancée à travers le temps et les continents…
Moetai Brotherson se définit comme conteur. Il aime inscrire les histoires dans l’Histoire, et tresser les fils du réel à ceux des légendes. Enfant de Huahine (archipel des îles Sous-le-Vent), il écrit depuis l’âge de quatorze ans.
Passionné par son pays et sa culture, il part pourtant s’installer et travailler à New York. Là, il vivra directement les événements du 11 septembre 2001 qui le feront revenir au fenua [pays]. Paradoxalement, il écrit par amour de l’oralité, considérant que le livre n’est que la partition d’une mélodie que chaque lecteur est libre d’interpréter. »

 

Un extrait (p.95) :

Ce matin ma mère me tend des feuilles, un encrier et une plume. Mon tour est venu. Je connais bien les signes maintenant et comme pour elle, les oiseaux du large son mes yeux au-delà de moi. Au soir de mon récit j’ai vu mourir ma grand-mère et ma mère. L’ancienne eut la force de s’arracher elle-même les yeux vant sa mort, la précipitant du même coup. Ma mère n’eut pas ce courage et il m’incomba la lourde tâche de le faire. Qu’en sera-t-il pour moi ? Je ne sais pas.

Un extrait (p.301) :

Je me suis lancé dans la construction d’un marae. Les souvenirs d’Henri et John, les rires, les discussions, tout ça me donnait de l’energie. Ici, la technique était différente : je construisais un marae de montagne. Mes souvenirs du marae Ofata, sur les auteurs de Maeva étaient troubles. Mais ici, personne ne m’en voudrait si telle pierre levée n’était pas à la bonne place. Après tout, il s’agissait plus de disposer d’un autel, sur lequel je pourrais faire des sacrifices pour remercier les dieux de m’avoir guidé jusqu’ici. 

La critique : 

La lecture du roman de Moetai Brotherson est à la fois éprouvante et enrichissante.

Eprouvante, car le lecteur souffre à lire ces 500 pages. C’est trop ! Raconter la vie de Vaki, surdoué des échecs, étudiant d’une grande école de l’aéronautique, aussi à l’aise avec les chiffres qu’il est trourmenté devant la gente féminine, est une noble ambition. Mais sa vie chaotique devient narration tourmentée. Formules creuses, fades ou naïves, accompagnent une intrigue échevelée.

Ce roman est à deux voix. Celle du narrateur dans la vie réelle. Le roi absent est-il une forme d’autobiographie d’un auteur que l’on ne connait pas, directeur des Télécommunications dans son pays, la Polynésie ? La seconde voix est celle d’une petite voix intérieure, celle d’une femme écoutée quand Vaki est dans un état second, conte provoqué par l’absorbtion de champignons hallucinogènes…

Mais le procédé est systématique : il lui faut absorber ces champignons, quelquefois d’autres substances et le récit onirique survient. Roman du double donc, entre réalité et délire. Cette seconde voix pourrait nous enchanter. Hélas, on se perd dans la quête de ce roi absent… Le recours au glossaire en fin de volume, l’abondance de détails au détriment des épreuves sensées traverser la vie du héros, l’abondance de personnages sans lien apparent ou clairement identifié, autant d’épreuves… pour le lecteur.

Malgré ces réserves de fond et de forme, la lecture est enrichissante. Jolie contradiction ? Sans doute l’absence même de roman polynésien sur la scène éditoriale internationale (et ce n’est pas faire injure aux quelques tentatives contemporaines que de le constater) rend nécessaire ce type de roman. Après tout, il est bon de ne pas laisser aux seuls Gauguin ou Loti une certaine façon d’enchanter les  » mers du sud « .

L’écriture de Moetai Brotherson réussit néanmoins à maintenir un suspense sur la vie chaotique de cet enfant des Marquises. Après tout, Vaki est aussi le révélateur de la société qui l’entoure, soucieuse de héros qui réussissent à l’école et dans leur vie professionnelle. Une société qui abandonne aussi vite les héros qu’elle a créés quand ils ne marchent pas dans le droit chemin.  

Prolongements théoriques :

Dans la forme encore… L’écriture de Brotherson nous fait penser à l’oraliture créole, où l’oral vient s’imposer comme contre-culture dans le système littéraire, que ce soit sous forme enrichie en apparents régionalismes désuets chez Confiant (désuetude très moderne en réalité) ou sous la forme d’un récit total chez Chamoiseau (lire Biblique des derniers gestes) ou encore sous l’emprise de la spirale de la parole centrifuge de Frankétienne. Mais chez Moetai Brotherson l’oral et l’écrit semblent cohabiter douloureusement… Son roman Le roi absent devrait permettre d’alimenter les études sur l’oralité dans le monde littéraire…

Le contexte éditorial :

Au Vent des îles est un éditeur au catalogue impressionnant. Sa politique de traduction des auteurs anglophones du Pacifique l’a fait participer en 2006 aux Belles étrangères consacrées à la Nouvelle-Zélande. C’est l’éditeur français de l’écrivain kiwi d’origine samoane Albert Wendt, Le Baiser de la mangue (traduction Jean-Pierre Durix). Le baiser de la mangue