L’Étranger en 54 langues, 4 millions d’exemplaires au Japon

« Manman mwen mouri jodi a. Se dwe yè pito. Mwen pa konnen. Mwen resevwa yon telegram Azil la : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Bagay sa pa vle anyen. Siman se yè vrèman. »
(En français : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »)
Etranje ! traduction de Guy Junior Régis, est édité par les Presses nationales d’Haïti. C’est l’une des 54 langues de traduction de L’Étranger nous apprend Le Dictionnaire Albert Camus, dirigé par Jeanyves Guérin, parmi lesquelles, outre le créole ou l’arabe, l’asturien, le basque, le khmer, le malgache, le népalais, l’occitan, l’oriya (langue d’Inde), le sinhala (langue du Sri Lanka). En cours une version en arabe algérien par Akram Belkaïd.

En France, avec 6,7 millions d’exemplaires, L’Étranger est le premier livre par ses ventes. Au Japon, il ne s’est vendu qu’à… 4 millions d’exemplaires ! (p. 754 du Dictionnaire Camus).

Vœux œcuméniques au cœur de l’œuvre de Camus

Ligaturer un débat glissant sur l’identité nationale, tel semble être l’un des objectifs des vœux présidentiels du 31 décembre :

« Je souhaite que 2010 soit l’année où nous redonnerons un sens au beau mot de fraternité qui est inscrit dans notre devise républicaine. »

La phrase conclusive des vœux de Nicolæ Sarkozy aux Français donnerait-elle tort à ces mots de Régis Debray, extrait de son Moment fraternité, publié antérieurieurement dans l’année 2009 :

« Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. »

On se souvient qu’au dernier jour de l’an 2007, les premiers vœux présidentiels des temps modernes avaient appelé à « une politique de civilisation » :

« J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation ». Le Président appelait « au cœur de la politique le souci de l’intégration, de la diversité, de la justice, des droits de l’Homme, de l’environnement », à retrouver « le goût de l’aventure et du risque », ou à « moraliser le capitalisme financier ».

Ces vœux ont fait long feu. L’inspirateur du discours, Edgar Morin réagissait ainsi dans Le Monde du 2/01/08 :

« M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il l’emploie ne l’indique.

Lorsque j’ai parlé de « politique de civilisation », je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal être moral, physique et humain. Ou encore, sur le plan écologique, le développement des sciences et techniques a engendré une dégradation de la biosphère et une pollution que l’on sent sur le plan de la vie quotidienne. (…) On peut encore illustrer cette thématique avec la notion d’individu, qui est une conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité. Mais qui s’est accompagnée d’une dégradation des solidarités précédentes. »

Question fraternité, l’œuvre convoquée serait-elle celle de Camus ?

Rappelons que le 19 novembre, Nicolas Sarkozy avait estimé que « ce serait un symbole extraordinaire » de faire entrer Albert Camus au Panthéon un demi-siècle après sa mort accidentelle, le 4 janvier 1960. Un appel qui avait suscité de nombeuses controverses, même parmi les enfants de l »écrivain, sa fille étant pour, son fils étant contre.

Selon Pierre Grouix, auteur de l’article « Fraternité » du Dictionnaire Albert Camus, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, p. 334, « Il est peu de thèmes aussi camusiens que la fraternité. L’adolescent, puis le jeune adulte, pratique des activités axées sur les autres : le football, le théâtre, le journalisme — les trois coups d’une aventure plurielle bâtie sous la forme de l’équipe. »

Grouix poursuit, citant Alain Vircondelet (Camus, vérité et légendes, ed. du Chêne, 1998) : »

« Une mysthique de la fraternité, de la communauté et du travail le tient dans une ardeur qui exalte ses amis et les invite à donner le meilleur d’eux-mêmes. »

Après Edgar Morin, Albert Camus ? Les vœux présidentiels ont au moins le mérite de nous faire convoquer les œuvres.

Lettres de Guyane

Nouveau lien avec le livre en Amérique amazonienne, le Blog de Promolivres, avec un billet sur le récent Salon du livre de Belem et les auteurs annoncés au prochain Salon du livre de Cayenne (19 au 22 mai 2010), centré sur la connaissance des origines et de leurs imaginaires :

« Si nous ne comptons plus les Guyanais « d’origine » syro-libanaise, chinoise, hmong, fondus dans un même peuple, si nous ajoutons les migrants issus des mêmes ailleurs, que savons-nous des histoires des ancêtres qui ont fondé notre originalité, des imaginaires qui nous unissent plus qu’ils nous distinguent ?

Ce salon souhaite donc rendre hommage à l’Orient des Amériques et de la Guyane en invitant des auteurs d’ici, de régions proches ou éloignées, et ce dans la plus grande fraternité. »

« Beaucoup d’immigrés, beaucoup d’étrangers, qui ont donné des lettres à notre alphabet », nous dit le poète Yvon Le Men, dans « le y ».

Le Drehu dans le texte et le son

La Bibliothèque publique d’information (BPI) du Centre Pompidou édite un livre d’initiation au Drehu, langue de Lifou (îles Loyauté, Nouvelle-Calédonie), l’une des vingt-huit langues kanak de l’archipel, et qui compte le plus grand nombre de locuteurs avec 12 000 personnes.

A la fois guide de conversation et recueil d’expressions idiomatiques, de proverbes et de chants, de mythes et de poésies, cet ouvrage bilingue est accompagné d’un CD pour faire entendre la langue. C’est le second ouvrage de cet éditeur pour le Pacifique francophone, après une méthode d’auto-apprentissage du Tahitien, Ia Ora Na, ouvrage cependant plus ambitieux que ce Drehu.

Par effraction

Que la goutte d’encre violette

s’immisce

dans l’entrelacs de notre conscience aveugle,

Qu’elle réveille cette endormie,

présence taciturne

volcanique engeance,

et dessine par effraction un tourbillon

de ce magma puissant,

basaltique naissance de pensées sauvages,

marronnes,

loin des mignardises affétées.

Goutte, fleuve, océan,

Mot, phrase, poème.

Le « quart-monde » de la littérature aborigène (Vernay)

« En pleine émergence dans les années 1960, la littérature aborigène se distingue par des préoccupations qui lui sont propres. Alors que la mouvance générale de la littérature australienne reflétait encore un certain lien à l’Angleterre, les auteurs aborigènes cultivaient, selon la formule de Jean-Marc Moura, une « esthétique de la résistance » par la mise en valeur du concept d’aboriginalité, écrit Jean-François Vernay sur son blog, Australiana.
La littérature aborigène est une littérature du « quart-monde », pour reprendre le mot de Colin Johnson. En d’autres termes, c’est une littérature d’une minorité indigène submergée et gouvernée par une majorité environnante et dominante. »

JFV nous propose une conférence « avec powerpoint » sur le roman aborigène le 5 janvier 2010, à Paris, Maison de la Nouvelle-Calédonie.