A Port-au-Prince, un paysage de « chancre visuel » (J.M. Théodat)

« Juillet est là, avec ses pluies et ses plaintes, ses tas de boues et de galets dans tous les quartiers de la ville. Lorsqu’il pleut, c’est un vrai déluge : anba pa monte anho pa desann lanmitan rete sou kote, dit le poète. Coupe Cloue a su dire dans des vers exacts la réalité d’un certain Bel Air que j’ai connu et dont le séisme du 12 janvier a définitivement rayé les traces de la ville. Chaque orage est suivi du décompte douloureux des morts, de scènes de deuil et de prière (…)

L’envasement progressif de la baie a créé cette langue de terre qui croît vers le large et où s’établissent au fur et à mesure de nouvelles demeures, de nouvelles baraques en bois, en carton en plastique, etc. Cela a fini par composer dans le paysage une sorte de chancre visuel qui ourle de corridors insanes et de venelles obscures l’avenue du Bicentenaire, censée être le signe d’une première renaissance de la ville en 1949.(…)

Port-au-Prince est devenue l’une des villes insalubre et les plus chères de la Caraïbe. Depuis que les dollars tombés de l’aide internationale ont donné aux opérations immobilières un coup de fouet artificiel qui a fait grimper considérablement les prix pour les locations et les ventes, la ville est devenue le lieu d’un face à face extrême entre les have et les have not. La hausse des prix pèse sur les plus vulnérables et les chasse de plus en plus loin du centre. »A lire dans son intégralité sur le blog de Jean-Marie Théodat, depuis Port-au-Prince.

Éloge de la lecture, par Hubert Védrine

Hubert Védrine, ancien Secrétaire général de l’Élysée (1991) et ministre des affaires étrangères (1997), interviewé par Marie-Laure Delorme pour Le Journal du dimanche, 20/06/10.

Extrait :

« Les hommes politiques sont aujourd’hui, en moyenne, peu cultivés. Ils ne lisent pas parce qu’ils ne trouvent pas le temps. Mais à quoi passent-ils leur temps ? Ils jugent que ce n’est pas prioritaires, pas utile de lire. Cela légitime une sorte d’acculturation moyenne dont aucun écran ne peut combler le vide. Moins ils lisent, moins ils sont capables de faire passer des messages essentiels. Cela contribue à la perte de sens. Si l’on constate comment marche la fabrique des hommes politiques, on n’est pas étonné du résultat. Il n’est pas indispensable d’être très cultivé pour faire l’ENA, encore moins pour être communiquant ! Cela n’a rien à voir avec Normale sup.(…)

Les nouvelles générations ne lisent pas.

Elles passent de plus en plus de temps devant les écrans, où tout déferle en vrac, et ignorent la littérature, raccourci magique vers les compréhensions de l’âme et le sens de la vie. Paradoxe de la communication : des gens, qui passent leur temps à communiquer partout dans le monde par écrans interposés, ne se saluent pas dans l’ascenseur. C’est plus que de l’acculturation, c’est de la barbarisation. On est hystérisés. La lecture est un antidote à cela. Il existe dans la lecture une lenteur et une densité nécessaires à la construction de l’homme. (…) Je crois sincèrement qu’il faut réintroduire l’éblouissement de la lecture dans les vies d’aujourd’hui.

En déséquilibre, créer en pays dominé…

La ville de Baie-Mahault (Guadeloupe) réalise du 12 au 20 juin 2010, en collaboration avec l’atelier Cialos, sa seconde édition d’art contemporain Art Bemao. Elle entreprend ses premiers échanges avec la Caraïbe et l’Afrique, en invitant dix-huit artistes de Martinique, de Trinidad, d’Haïti (Hervé Télémaque), de Côte d’Ivoire (Ernest Dükü) et de Guadeloupe.

« Par cette exposition, j’entends donner les moyens aux créateurs de la Caraïbe et d’Afrique, de décrire les relations qu’ils entretiennent avec le monde », explique Jean‐Marc Hunt, commissaire d’exposition, dans le dossier de presse.

« En Guadeloupe se tient en ce moment la deuxième édition de «Art Bemao», manifestation internationale d’art contemporain, dans laquelle l’implication des autorités et institutions culturelles françaises, dans ce département français des Caraïbes, est d’un niveau tel qu’il a été impossible de lui accorder la moindre ligne de remerciement dans le catalogue.
Pourtant, un an après la grande grève qui a animé les Caraïbes françaises, l’on sent résonner les échos des tensions irrésolues, les rancœurs d’espoirs déçus. A cet égard, « Déséquilibre », le titre retenu pour cette édition de Art Bemao, traduit un sentiment largement exprimé dans les œuvres, ainsi que la précarité des conditions de culture et de vie dans l’île.
Plus encore, bien que la Martinique et la Guadeloupe aient été déclarées «département français» en 1946, leurs rapports complexes avec la métropole, et leurs divisions internes fortes, nourrissent la conviction des peuples caraïbiens que leurs deux terres sont l’une et l’autre restées des «colonies françaises». Autrement dit sous domination… »

La suite de l’article d’André Rouillé, consacré à la deuxième édition de « Art Bemao », manifestation internationale d’art contemporain qui se tient en ce moment en Guadeloupe, est publié sur ParisArt.

La mort de Ferdinand Léopold Oyono (Le vieux nègre et sa médaille)

L’écrivain et ex-ministre camerounais Ferdinand Léopold Oyono est décédé jeudi 10 juin à l’âge de 81 ans, après avoir été victime d’un malaise.
Né en 1929 à N’Goulémakong, il a été formé dans son pays et en France, où il a notamment étudié le droit et l’administration – il est diplômé de la Sorbonne et de l’Ecole nationale d’administration (ENA) de Paris. Il a été ambassadeur du Cameroun auprès de l’ONU et dans plusieurs pays, puis longtemps ministre chargé notamment de la Culture et des Affaires étrangères dans le régime de M. Biya.
Avant d’occuper ces fonctions, il s’était déjà fait connaître comme écrivain, en publiant de mi-1950 à 1960 trois oeuvres considérées comme majeures dans la littérature africaine: Le vieux Nègre et la médaille en 1956 (10-18), Une vie de boy la même année (Pocket), et Chemin d’Europe en 1960 (Julliard).
Les deux premiers livres sont inscrits au programme scolaire de plusieurs pays africains.
Ferdinand Oyono était ambassadeur itinérant pour la présidence de la République du Cameroun et accompagnait le président Biya dans ses déplacements à l’étranger.
(source : 10/18)

Signé BNF

À signaler les Signets de la Bibliothèque nationale de France qui « proposent une sélection commentée de ressources accessibles par Internet, choisies par les bibliothécaires de la BnF ».

Pour les littératures d’expression française, il est suivi un découpage géographique appétissant (Afrique, Québec, Belgique, Luxembourg, Caraïbe, Maghreb, Moyen-Orient, océan Indien, Pacifique, Suisse), mais hétérodoxe. On y retrouve bien entendu Île en île, mais aussi pour Haïti Mémoire de femmes site qui s’ouvre avec ce poème d’Eluard :

Sœurs d’espérance ô femmes courageuses
Contre la mort vous avez fait un pacte
Celui d’unir les vertus de l’amour
O mes sœurs survivantes
Vous jouez votre vie
Pour que la vie triomphe

Le jour est proche ô mes sœurs de grandeur
Où nous rirons des mots guerre et misère
Rien ne tiendra de ce qui fut douleur

 

Chaque visage aura droit aux caresses.

Ou encore Bernard Dadié ou le blog de Scholastique Mukasonga.

A découvrir, non pour son exhaustivité, mais pour ses sites méconnus, aux ressources infinies.

La fureur est tombée sur la ville écarlate, par Michel Lercoulois

La fureur est tombée sur la ville écarlate
La fièvre se recuit dans des bouges saumâtres
Un gamin négligent asperge le trottoir
Exhibant sans pudeur un sexe minuscule
Des hommes apeurés reluquent les mamelles
Des filles blondes aux longues jambes nues
Les mendiants se disputent quelques reliefs pourris
Des voleurs farouches jouent leur butin aux dés
Dans les palais les ministres comptent leur or
Un roi sans joie besogne la chambrière de la reine
Un cul de jatte hagard est posé contre un mur
Les aveugles en passant le piquent de leur canne
Des bourgeoises esseulées pleurent les jours d’antan
Les maris repus de trop de chère bedonnent au fumoir
De jeunes loups naïfs aiguisent leurs couteaux
Sans savoir qu’ils seront les premiers transpercés
Les tendres demoiselles découvrent l’art du stupre
Elles veulent les mâles mûrs affamés et brutaux
Pour cultiver l’obscène entre gens de bon goût
Ailleurs dans les fabriques un vain peuple s’agite
Gens de peu pauvres et puants
Qui triment pour le pain le vin et le taudis
Où s’entasse une marmaille infâme
Aigres parfums de bouffe de merde et de pisse
Avec des cris parfois ou des vagissements
Une vieille à l’article gémit sur son grabat
Peut-être entend-elle les râles du coït
Elle qui aimait tant jadis foutre avec fougue
En bas dans la rue deux ivrognes s’embrassent
Ils mélangent leurs langues sans s’embarrasser
Des relents du pinard
La piquette des dieux
Le nectar des vieux cons
Partout dans la ville la vermine grouille
On est tous frères en Jésus-Christ, pas vrai ?
Sauf que Lui a laissé sa vie dans un film gore
Alors que nous mourrons dans un chenil crasseux
Parce que nous sommes bien des chiens, n’est-ce pas darling ?
Dis-je en la prenant par derrière

[mai 2010]

Lire également Mondesfrancophones.com

Jean Métellus, Grand prix de la francophonie

Jean Métellus a été récompensé du Grand prix de la francophonie pour l’ensemble de son œuvre par l’Académie française dans sa séance du jeudi 10 juin 2010.

Voir le site du poète et son blog qui signale la réédition de l’un de ses premiers romans, publié initialement en 1982, La famille Vortex dans la collection L’imaginaire de Gallimard, ainsi résumé par l’éditeur :

« Le récit de vie d’une famille exceptionnelle illustre une réflexion politique sur Haïti. Les Vortex, ce sont Solon, le père, ancien marin, Olga, la mère, descendante des Arawaks, et leurs nombreux enfants : Joseph le prélat, Louis le professeur, Egard l’officier, Sylvain le médecin, Astrid, Sylvie et Ludovic. Leur destinée sera brisée par les tempêtes politiques et la lutte pour le pouvoir. »