Le loufiat indolent trône

Dans la nouvelle édition d’Au fil de l’eau suivi de Haïkais (Les premiers haïku français, 1905-1922), Éric Dussert [grand fourbisseur de marges littéraires, selon la MEL, lire sur FB aussi] nous gratifie de quelques exemples pour faire nos haïku nous-mêmes, empruntés à Émile Gribouri, Haïkaï du zinc, Ed. Fornax, 2004,

en 5, 7, 5 syllabes :

Au soir de sueur

Voir les vies depuis le bar

M’instruit tout à coup

ou en 7, 5, 5 syllabes :

Le loufiat indolent trône

Sert les bières nouvelles

Se tamponne du reste

ou en 5, 5, 7 syllabes :

Au café je lis

Je suis faible, vieux

client dont le verre bourgeonne

Brassens, Vian et Alexis Jenni : décélébrer ? décérébrer ?

En 1952, Frantz Fanon écrit Peau noire, masques blancs.

En 1952, Georges Brassens chante La Mauvaise réputation :

« Le jour du Quatorze Juillet
Je reste dans mon lit douillet.
La musique qui marche au pas,
Cela ne me regarde pas.
Je ne fais pourtant de tort à personne,
En n’écoutant pas le clairon qui sonne.
Mais les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux,
Non les braves gens n’aiment pas que
L’on suive une autre route qu’eux,
Tout le monde me montre du doigt
Sauf les manchots, ça va de soi. »

En 1953, Boris Vian chante Le Déserteur :

Monsieur le Président / Je ne veux pas la faire / Je ne suis pas sur terre / Pour tuer des pauvres gens

C’est pas pour vous fâcher / Il faut que je vous dise / Ma décision est prise / Je m’en vais déserter.

Depuis que je suis né / J’ai vu mourir mon père / J’ai vu partir mes frères / Et pleurer mes enfants.

En 1954, commence la Guerre d’Algérie, le 1er novembre, date qui deviendra le Jour de la fête nationale.

En 2011, le roman d’Alexis Jenni, L’Art français de la guerre, évoque La Bataille d’Alger, film (1965) de Gillo Pontecorvo sur la guérilla dans la Casbah d’Alger (1957). La présence d’un char russe prêté par l’Armée de libération nationale algérienne (ALN) fait prendre conscience au narrateur du livre que La Bataille d’Alger est un « film officiel des accords d’Évian » où Algériens du FLN et Français de France « se mettent d’accord pour ne rien dire d’un peuple pied-noir » (p.591).

Brassens, Vian, Jenni décélèbrent les rassemblements patriotiques pour éviter sans doute de nous décérébrer.

 

 

Tintin en créoles, des traductions pleines de trouvailles

 

Avec la sortie concomitante de Tintin en créole aux Antilles et à la Réunion, s’affirme la force d’entraînement du blockbuster de Steven Spielberg.

Caraïbéditions comme Epsilon éditions publient deux coffrets composés chacun des deux titres qui ont inspiré le cinéaste américain Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge. L’occasion d’entretiens croisés avec leurs traducteurs dans deux créoles différents. En exclusivité pour Papalagui.

[Robert Gauvin (retraité, ancien professeur d’allemand) est le traducteur en créole réunionnais du Secret de la Licorne, pour qui « traduire Tintin en créole c’est assez facile, le créole a été inventé il y a trois siècles, et il correspond bien au style imagé, direct et vivant de Tintin ».

André Payet (aidé de Nicolas Séry) est le traducteur en créole réunionnais du Trésor de Rackham le Rouge
.

Robert Chilin est le traducteur en créole antillais des deux albums, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Racham le Rouge.

À ces Tintin créoles s’ajoutent ceux de l’écrivaine Shenaz Patel pour le créole mauricien, traductrice du Secret de la Licorne (Papalagui, 31/08/09), Guy Ramos pour le créole capverdien, traducteur d’un Coke en stock, selon le site Objectif Tintin, et d’une version en papiamento ou créole des Antilles néerlandaises de L’Affaire tournesol, dont voici la couverture :

1. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à traduire ?


Robert Gauvin : Le plus difficile a été réalisé lors des premières traductions des albums de Tintin, Les Bijoux de la Castafiore et Le Crabe aux pinces d’or. J’ai traduit et coordonné la traduction du Secret de la Licorne, pour lequel nous connaissions ces difficultés : pour les expressions vigoureuses du capitaine Haddock, on a cherché des expressions qui sonnent haut et fort.
Dans les gros mots, la sonorité est le plus important, comme « mille milliards de mille sabords » [le « sabord » est une ouverture sur le flanc du navire pour laisser passer le fût d’un canon.] On a cherché des termes équivalents aujourd’hui. On a pensé au « crapaud de mer » (un poisson dangereux) ou à « mille millions de requins chagrins« . (Voir notice Wikipédia Vocabulaire du capitaine Haddock).

Dans Les Bijoux de la Castafiore, quand le capitaine Haddock se fait pincer par un perroquet, on a traduit par « mille millions de papangs rapiangs » [« papang » = oiseau de proie ; « rapiang » = avare].

Robert Chilin : Comme on n’utilise plus « sabords » dans la marine aujourd’hui, j’ai cherché un terme courant. J’ai trouvé « boîte à crabes », crabier. D’où l’expression «mille boîtes à crabes» (bwét a krab).

Robert Gauvin : Autre exemple : « doryphore » traduit par « chikungunya ». Et on a fait entrer Sitarane dans le vocabulaire de Tintin [célèbre criminel du début du XXe siècle].
On a créolisé le vocabulaire pour assurer une complicité entre le lecteur et le texte.
Autre difficulté : les noms des personnages, comme le capitaine Haddock, devenu « Sounouk » [brochet au goût de morue, « snoek » en néerlandais] qui présente le double avantage du sens (un poisson familier qui entre dans la composition du rougail sounouk, et de la sonorité avec sa terminaison en « k »).

André Payet : Le plus difficile a été de rendre en créole réunionnais l’humour et les jeux de mots des expressions françaises. Exemples :
En français : … Où je sens remonter en moi les instincts belliqueux de mon aïeul !…
En créole réunionnais : … Ousa mi san lo sang sho mon layèl i arbouiy dann mon vène.
En français : Il trouvera à qui parler
En créole réunionnais : Li va trouvé ki koté brinjèl i sharge (brinjèl : aubergine)
En français : Faire contre mauvaise fortune bon cœur
En créole réunionnais : Alon manj nout maniok amér

Robert Chilin : Ce qui est difficile à rendre sont les tournures de langue. Le créole n’a pas tous les outils du français.

2. De quelles trouvailles êtes-vous le plus heureux ?


Robert Gauvin : Les Dupont et Dupond sont devenus Voirau et Voireau, les patronymes Hoarau et Hoareau étant très répandus à La Réunion. On le prononce Warau dans certains régions de l’île. Je suis très heureux de cette trouvaille (détails sur Papalagui, 28/10/11).
On s’est inspiré aussi des trouvailles dans d’autres langues. En Allemand : Schulze et Schultze ; en anglais Thomson et Thompson ; en espagnol : Hernández et Fernández ; en néerlandais : Jansen et Janssen. (la notice Wikipédia au demeurant intéressante « Liste des noms de Tintin en langues étrangères » oublie les créoles.)

André Payet : Je prends toujours du plaisir à chercher dans notre créole les expressions du capitaine Haddock (kapitène Sounouk). Exemple :
En français : Cornichons ! Marin d’eau douce ! Ectoplasme ! Bachi-Bouzouks !
En créole réunionnais : Bilinbi ! Matlo d’rivièr ! Kordon moresse ! Nervisse !

3. Avez-vous adopté une norme particulière pour cette traduction ?


Robert Gauvin : La norme est en train de se créer. Mon frère, l’écrivain Alex Gauvin y travaille au sein de L’Office de la langue créole (Lire son article dans Le Monde diplomatique, « Le créole, l’hiver et la dinde aux marrons »).

André Payet : Oui, comme pour Tintin au Tibet ou Le vol 714 pour Sydney, la base de l’écriture, mise au point en 1977 par un groupe de créolophones réunionnais, est phonologique, avec les graphèmes du français. Mais nous avons rendu la lecture plus facile à un lectorat habitué à lire le français : adoption des ss entre voyelles ; du e muet en finale non prononcé an « kréol », comme dans l’exemple « tèt tout rod pous pas » (selon l’écriture 77), écriture adoptée : « tète toute rode pousse passe » ; de rares emprunts au français).

Robert Chilin : Ce qui prime c’est la beauté de la langue. Un créole qui satisfasse tout le monde. On a voulu un créole dont on ne puisse pas identifié l’origine, un pan-créole [créole internationale] avec la graphie du GEREC, le plus courant dans la Caraïbe. Quand je l’ai fait lire à Hector Poulet, l’un de grands spécialistes du créole, il m’a dit : « C’est un traducteur guadeloupéen qui a vécu à la Martinique.»

4. Quel est le lecteur que vous imaginez pour votre Tintin en créole ?


Robert Gauvin : Aux lecteurs de 7 à 77 ans, Créoles, créolophones dont les militants [de la langue], les touristes francophones. Le créole est la langue maternelle de neuf Réunionnais sur dix. Mais sur 800 000 habitants, on compte 120 000 illettrés. Ceux qui lisent Tintin en créole voient bien souvent le créole écrit pour la première fois. L’idéal serait de le mettre entre les mains de tous les Réunionnais, en particulier de ceux qui n’ont pas bénéficié d’un accès à l’éducation. Dans les classes bilingues, c’est très profitable car les élèves voient la différence entre les deux langues, alors que le créole est à base française.

André Payet : Il est destiné à tout public, bien sûr aux amoureux du « créole », mais aussi aux lecteurs au sein des médiathèques, aux touristes intéressés par la culture, aux fans de Tintin…

5. Qu’est-ce qu’apporte d’essentiel, selon vous, une traduction en créole d’une classique de la littérature, de la BD en particulier ?

Robert Gauvin : On rend service à la langue créole. C’est une revalorisation et une marque de dignité. Personnellement, pour moi dont le français n’est pas la langue maternelle, cela a été l’occasion de retravailler ma langue créole, d’affiner notre outil. Enfin, pour le lecteur, il redécouvre sa langue, dans la complicité entre auteur, traducteur et texte.

André Payet : C’est la découverte d’un même univers dans une autre langue avec ses jeux de mots, son imaginaire ; la reconnaissance du « kréol » comme langue écrite ; l’ouverture sur les richesses d’une culture universelle.

Robert Chilin : Je pense à la volonté de Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, qui souhaitait «faire traduire des classiques français en langues créoles» (lire son discours le 12/01/11 pour le lancement de « 2011, Année des Outre-mers »). Je serai en Guyane pour les États généraux du multilinguisme dans les outre-mer, à Cayenne, en décembre prochain. Pour reconnaître dans les thèses universitaires que la langue créole à droit de cité, il faut des outils pour l’étudier. De telles traductions de Tintin contribuent à donner des  outils aux étudiants.

6. Que pensez-vous de l’existence concomitante des Tintin en créole antillais ?

Robert Gauvin : C’est excellent que Tintin soit traduit dans les différentes langues créoles.

André Payet : Je suis de ceux qui aimeraient voir Tintin traduit dans tous les créoles (créoles de la Caraïbe, créoles de l’Océan Indien…)

Robert Chilin : Il y a une bonne synergie, une dynamique sur les langues régionales. Je me bats pour toutes les langues. Et les gens sont très fiers. Je l’ai vu pour Le Bistro du coin, un film doublé en six langues régionales dont le créole.
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Aux Antilles, pour des parents d’origine modeste, le créole était considéré comme la langue de l’échec. Aujourd’hui la langue a acquis ses lettres de noblesse. Je l’ai remarqué à la sortie de ma version en créole guadeloupéen du Petit Prince : les non-créolophones l’achetaient plus volontiers pour s’approprier la langue, comme un apprentissage scolaire.

À noter : Le Crabe aux pinces d’or en créole réunionnais est suivi d’un lexique français/créole.

Voir aussi le forum Babel et son groupe « Tintin et les langues ».

Consulter le site d’un collectionneur où Tintin parle 96 langues !

dont le monégasque, selon ce reportage :
http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30262

Découvrez Tintin parle Monégasque ! sur Culturebox !

Albums Tintin en différentes langues en vente sur le site des éditions Casterman.

Par ailleurs, consulter le site du Collectif pour le créole au bac dans l’Hexagone.

L’Ordre et la Morale passera-t-il par la télé ?

Après le refus de diffusion du film L’Ordre et la Morale (sur le drame d’Ouvéa en 1988), la Ligue des Droits de l’homme de Nouvelle-Calédonie demande à l’État, dans un communiqué, d’assurer « la liberté d’expression » et de « prendre d’urgence les mesures qui s’imposent pour qu’un large public puisse avoir accès à ce film, en passant par exemple par les moyens de diffusion de l’audiovisuel public. »

La Ligue des Droits de l’homme, section Nouvelle-Calédonie, dans ce communiqué signé par son président, Élie Poigoune, « trouve anormal que des responsables politiques, quels qu’ils soient, visionnent un film puis disent qu’il n’est pas bon de le diffuser. Qu’ils donnent leur avis sur le sujet, quoi de plus normal ? Qu’ils se réjouissent de sa non-diffusion, voilà qui est inquiétant pour l’avenir de la liberté d’expression dans le pays.

En France et ailleurs sur la planète, tout le monde pourra voir ce film et son regard sur les tragiques événements d’Ouvéa en 1988. Et pourquoi pas nous ?

Au delà des familles kanak endeuillées, il nous semble fondamental de croire à la capacité des habitants de notre pays à appréhender une interprétation basée sur des faits réels, certes, mais qui ne peuvent prétendre à la vérité historique. Il appartient à chacun de se forger une opinion en la confrontant à ce qu’il sait et pense déjà. »

En Haïti, le « 10 Traction », bar branché et littéraire

« A l’avenue Magloire Ambroise, à près d’un kilomètre du Palais national et du Champ de Mars – transformé en camp d’hébergement -, se trouve le bar 10 Traction. Il donne sur la rue qui mène au Marché Salomon, le quartier des boutiques de fortune de matériaux de construction. Planté au coin de la rue, bien au milieu des bruits, des rumeurs de marchandes de légumes, de klaxons de voiture et de moto, 10 Traction a l’air, à certaines heures, d’un café littéraire, animé par de jeunes artistes (poètes, romanciers, comédiens, metteurs en scène, plasticiens et amoureux de l’art).
« Il ne faut pas aller à 10-Traction si on ne veut pas y rester toute sa vie »
La suite de l’article de Chenald Augustin, dans Le Nouvelliste.

En Calédonie, à défaut du film… du suspens !

Le quotidien Les Nouvelles calédoniennes publie les dernières réactions sur l’interdiction de diffusion du film L’Ordre et la Morale à Nouméa (Papalagui, 22/10/11).

Le producteur du film, Christophe Rossignon, assure « discuter avec le propriétaire des salles », mais qu’il existe « des solutions de repli » dans d’autres salles de Nouvelle-Calédonie, comme le Centre culturel Tjibaou.

Une interview où l’on apprend, concernant les hommes politiques, que « lors du dernier Comité des signataires, nous les avons conviés à une projection. Le seul à avoir refusé de venir, c’est Pierre Frogier. A l’issue du film, Roch Wamytan a dit qu’il s’était trompé, que le film était très bien et utile. »

Le producteur soutient que l’exploitant de l’unique complexe de salles « avait vu le film. Il avait été très positif et nous avait dit qu’il le diffuserait dans ses salles ».

Ce que réfute ledit exploitant, Douglas Hickson, qui a confirmé son refus de diffusion au quotidien calédonien : « La production est revenue vers nous mais notre position n’a pas évolué, ce n’est pas notre rôle légitime de diffuser ce film ». Mais (quel suspens !) :  « Nous ne bloquons rien, a ajouté Douglas Hickson, et nous n’avons pas les droits. »

Prix Renaudot 2011 (sélection finale)

Outre Alexis Jenni, finaliste également du Goncourt, les autres sélectionnés sont pour le prix Renaudot 2011 sont Émmanuel Carrère, avec « Limonov » (P.O.L), Éric Reinhardt, avec « Le Système Victoria » (Stock), Morgan Sportès avec « Tout, tout de suite » (Fayard) et Shumona Sinha avec « Assommons les pauvres ! » (L’Olivier).