Lire mieux pour vivre mieux

1. REGARDER sur France 2 , ce mardi soir, 20h50, 68, documentaire de 120′ de Patrick Rotman. Mai 68, version révolte planétaire…

2. COURIR CHEZ SON LIBRAIRE. Les bons libraires peuvent avoir pour signe distinctif des sacs sur papier kraft recyclé. Des dizaines de libraires indépendants ont adopté ces cabas proposés par l’agence graphique Entre deux. Mai 68, généreux en slogans, a mis l’imagination au pouvoir, comme en témoigne un catalogue des bons et des moins bons mots des murs. Et celui-ci, il n’est pas dans la liste ? Beau slogan, non ?

3. SE MUNIR DE LA PETITE PHILOSOPHIE DU LECTEUR de Frédérique Pernin, qui nous inciterait plutôt au  » Lire mieux pour vivre mieux « …

Déjà auteur dans la même collection  » Pause philo  » de chez Milan d’une Petite philosophie du shopping, cette professeur agrégée de philosophie nous invite à flâner, du livre au lecteur et retour, dans ce lien ténu, tissé et intime qui fait d’une lecture une expérience singulière. Elle-même tisse des liens entre des lectures, entre des expériences sans limites.

Sa pédagogie talentueuse nous déroule le long d’un abécédaire qui sait se moquer de lui-même ( » en soi une absurdité « ) une série de quelque 26 chapitres écrit avec une légèreté de bon aloi. Mieux qu’une légèreté qui dit le ton mais pas le sérieux du propos, sa démarche capitulaire lui autorise des  » regards obliques « , comme elle dit fort justement.

La philosophe tient pour sérieux ce qui se joue entre l’auteur, le livre et le lecteur. Plus qu’au livre, elle s’attache à la lecture. L’auteur convoque le monde dans sa fiction. Il combine à sa façon, selon son regard, les éléments du réel, ou plutôt du vrai.

Le bon livre maintient en état de flottaison le lecteur qui va interpréter cette vision du monde à sa façon.

La lecture est donc un double bricolage : l’auteur propose un sens, le lecteur en dispose, en rêve, s’en nourrit, en jouit à sa guise, le gâche ou le fait sien.

Petite philosophie du lecteur est un miroir tendu qui nous permet d’en ressortir avec un bon paquet d’aphorismes, bien sentis :

Cosmos :  » La lecture a ceci de particulier qu’elle est un art de création et non de représentation. Le texte exige son propre dépassement. On ne peut en rester à ce qui est donné, il faut construire un sens à partir des signes (…) Rassembler ce qui est épars, le relier pour en recueillir le sens, cela s’appelle lire (…) Dans la lecture du livre, auteur et lecteur se partagent la tâche d’être un homme : l’un fait exister du sens, l’autre le sait et alors déchiffre les signes.  »

Dictionnaire ! :  » Quand on lit un magazine, un journal, le dos d’un paquet de céréales ou un relevé de compte bancaire, on sait qu’on ne lit pas : on s’informe.  »

Fin :  » Les bibliothèques et les librairies sont d’assez bonnes approximations de l’infini.  »

Goût :  » Un bon livre serait un livre qui me nourrit…  »

Hypnose :  » L’auteur suggère, et le lecteur rêve.  »

Initiations :  » Il faut savoir courber la tête pour entrer dans un livre.  »

Jardin :  » Le labeur ne garantit pas la récolte, la lecture d’un livre ne garantit pas le savoir.  »

Ni… Ni :  » Ni pour se distraire, ni pour se cultiver : la vie est trop courte pour que l’on consacre du temps à de mauvaises lectures. Et le problème n’est pas tant de lire de mauvais livres que de mal lire.  »

 » La lecture démultiplie l’existence.  »

Oubli :  » Ce que nous enseigne la fameuse madeleine de Proust, c’est que notre vrai passé est ce qui ne passe pas, ce qui n’est pas dépassé.  »

 » Nos souvenirs de lectures sont les témoins de ce que nous fûmes, et ce que nous sommes encore, ils sont autant de marque-pages…  »

 » Bien lire c’est se lire à travers ce que nous lisons.  »

Polar :  » … présenter les faits que l’esprit n’a plus qu’à relier.  »

Rareté :  » La lecture se meurt de la confusion entre lire et consommer.  »

 » Au nom de quoi également faudrait-il rester dans l’illusion de la capacité de tous à être d’emblée des lecteurs ?  »

Subversion :  » Secret et solitaire, le lecteur est un être subversif.  »

W.-C. :  » Il y a dans la lecture l’acceptation de l’effort, voire même de l’ennui.  »

 » Le goût de chacun ne peut se former que par la recherche du meilleur et donc de la singularité. Aussi le parcours du lecteur ne peut-il être que solitaire. Le lecteur – où qu’il lise – se doit d’être, obstinément, un aristocrate.  »

et, enfin :
Bûcher :

 » La facilité avec laquelle on se décharge de l’effort de penser lorsque l’on attend du livre qu’il pense à notre place. « 

Mémoires

Une mémoire saignée à blanc : 148 tombes musulmanes du cimetière militaire de Notre-Dame-de-Lorette, à Ablain-Saint-Nazaire près d’Arras, dans le Pas-de-Calais, ont été de nouveau profanées, dans la nuit du samedi 5 au dimanche 6 avril.

Les inscriptions injurieuses, découvertes dimanche matin dans l’un des plus importants cimetières militaires de France avec 22 970 corps de jeunes inconnus de la Première Guerre mondiale,  » visent directement l’islam et elles insultent gravement Mme Rachida Dati, garde des Sceaux. Une tête de porc a même été pendue à l’une des tombes « , a précisé le procureur de la République d’Arras, Jean-Pierre Valensi. Les réactions d’indignation sont unanimes.

La mémoire musulmane est blessée comme la mémoire nationale, celle qui s’est retrouvée dans le souvenir du dernier poilu lors de sa mort le 12 mars dernier.

Des mémoires en dialogue : A Paris, l’Amitité judéo-noire organisait ce même dimanche un colloque autour de l’œuvre d’André (disparu en 2006) et Simone Schwarz-Bart,  » précurseurs des memoires juives et antillaises « . La période récente s’est vu atteinte d’un curieux malaise, celui de la  » concurrence mémorielle « , celle de la Shoah étant ancrée dans la société française, la mémoire de la Traite et de l’esclavage ne l’étant pas encore assez selon certains, malgré la loi Taubira, en 2001.  » L’Amitié Judéo-Noire, précise l’association dans sa profession de foi, souhaite faire en sorte qu’entre peuple juif et peuples noirs, africains et antillais, la connaissance, la compréhension, le respect et l’amitié se substituent aux malentendus et aux manifestations d’hostilité. « 

Une rencontre de bon aloi qui jalonne un dialogue difficile comme en ont témoigné tels ou tels propos prononcés par des personnalités influentes des deux communautés depuis 2005…

Un dialogue nécessaire, même si l’unanimté ne règne pas. Ainsi dans la communauté antillaise, tous ne sont pas d’accord pour commémorer le souvenir des victimes de la traite et de l’esclavage, le 10 mai, date officielle, proposée par le Comité pour la Mémoire de l’esclavage. D’autres, comme l’association CM98 (Comité Marche du 23 mai 1998), associée à Amitié judéo-noire pour ce colloque du jour, s’apprêtent à célébrer le 10e anniversaire d’une marche de la reconnaissance, en mai… mais le 23 mai ( » Le CM98 se fixe comme objectifs de défendre la mémoire des victimes de l’esclavage colonial « , précise son site).

Dans la communauté juive, tous ne sont pas d’accord avec la  » compassion  » envers son prochain, vertu souvent invoquée lors du colloque. Pour certains cette compassion s’applique aux Juifs seulement. Le président du CRIF , présent lors de ce colloque, a rappelé que l’un des objets du judaïsme était la rencontre avec l’Autre. Puis il est parti commémorer au Mémorial de la Shoah le 65e anniversaire de la révolte du ghetto de Varsovie.

Enfin, la Conférence mondiale contre le racisme, organisée à Durban en 2001, a laissé des traces, dominées par les questions du conflit israëlo-palestinien comme des réparations consécutives à l’esclavage. D’ores et déjà, le Canada et les Etats-Unis ont annoncé leur absence de  » Durban « , pour cause  » d’antisémitisme et de sentiment anti-israëlien « .

Mémoires profanées, mémoires en dialogue, il faudra bien s’accommoder à ce que l’Histoire ne prenne en charge seule l’héritage des grands traumatismes collectifs. Mais, pour l’heure, les mémoires ne sont pas unanimes.

Big Shoot : un théâtre plus grand que son texte

Il est des lectures plus belles que des représentations. Denis Lavant vient de faire ce samedi soir au Lavoir Moderne Parisien une de ces prestations qui valent bien des mises en scènes. Sur un texte de Koffi Kwahulé, auteur invité deux mois dans une remarquable série de rendez-vous scéniques et universitaires, Denis Lavant a lu Big Shoot comme un combat intérieur, un huis clos saisissant de convulsions au cynisme et à la violence contenus. La prestation avait de quoi ravir l’auteur lui-même, présent dans cette petite salle d’un quartier de tous les cosmopolitismes, la Goutte d’Or.

Big Shoot présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave. Monsieur interroge Stan. Stan parce qu’il a décidé de le nommer ainsi, sans explication (elle viendra à la fin sur le registre de la confession d’enfance).

Toute l’écriture de Koffi Kwahulé tient dans cette ambivalence : le théâtre est un art de la complexité que la scène doit révéler dans la brièveté de la représentation ou de la lecture privée.

Monsieur a un accent quand il parle anglais. Stan lui dit. Ce qui fait naître chez Monsieur un complexe, qui va traverser le fil de l’intrigue. Entre paroles sexuées, insultes en cataractes, ton mielleux et confession intime, toute la palette d’interventions de Monsieur semble non pas dominer Stan, mais lui donner de quoi tenir à distance l’oppresseur.

Denis Lavant pratique la lecture avec un tel art que le public en oublie qu’il est là pour une lecture. Le public est devant un seul interprète qui bascule merveilleusement bien du bourreau à la victime.

Cette lecture lance les deux mois de programmation des oeuvres de Koffi Kwahulé au Lavoir moderne parisien. Deux mois autour du théâtre et du jazz, le dramaturge ne se définissant pas comme écrivain mais comme jazzman. Il s’en inspire du jazz comme d’autres respirent l’oxygène des hauts sommets.

Dans Frères de son, un très précieux recueil d’entretiens réalisés par Gilles Mouëllic (publié par les éditions Théâtrales), l’auteur africain-européen, comme il aime à se définir, précise son rapport au jazz à propos de Big Shoot (p.62) :

« L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : » Je te suis.  » Quand l’acteur Denis Lavant a lu le texte et a voulu le jouer, je me suis dit qu’il allait jouer Monsieur, celui qui est censé être Coltrane. C’est le plus bavard, celui qui a le souffle le plus véhément. Pourtant quand il m’a appelé, c’était Stan qu’il voulait jouer,  » Monk  » donc. J’ai cru qu’il n’avait pas bien lu, je lui ai demandé de relire la pièce. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour confirmer son choix :  » Ce sont deux belles partitions,mais moi c’est Stan.  » En fait, il avait vraiment compris la pièce, sa respiration. Il avait compris que celui qu’on accompagne, c’est Stan, même s’il ne dit pas grand chose. On a l’impression que c’est Monsieur qui mène le jeu, mais en réalité,le vrai leader, c’est Stan. Quand Monk dit à ses musiciens :  » Jouez, moi je vous suis « , on n’est pas dupe : à l’écoute du morceau,celui qui a mené le jeu, c’est bien Monk. »

Big Shoot est à l’affiche du 15 au 18 avril dans une mise en scène de Sidney Ali Mehelleb, avec Eric Nesci et Arnaud Pfeiffer, et dans une nouvelle lecture avec Edouard Montout le 19 avril. Et en marionnettes, du 6 au 9 mai, mise en scène de Lélio Plotton, avec Adrien Béal et Solène Briquet.

La négritude de Prague vue par Enrique Vila-Matas

Lu un extrait du dernier Enrique Vila-Matas, Explorateurs de l’abîme, un recueil de nouvelles qui vient de sortir chez Christian Bourgois (l’auteur barcelonnais sera à Paris le 17 avril pour rencontrer ses lecteurs).

Voici un extrait de l’extrait. Ça commence comme un haïku de Maxence Fermine [Papalagui, 01/04/08], un haïku tronqué, mais dont l’effet est tout aussi beau, bien qu’il soit faux, nous explique le narrateur :

Obscure la noirceur / du marbre dans la neige.

J’ai parlé à l’ami qui était avec moi de mon lien très mince et étrange avec Vladimir Holan : deux vers inventés non par caprice, mais parce que j’avais besoin d’une citation parlant du contraste entre le blanc et le noir et je ne l’avais trouvée dans aucun livre. Au fur et à mesure que nous marchions dans le quartier de Malá Strana, je me remémorais ce chapitre sur Prague de mon vieux livre et j’ai raconté à mon ami comment, à l’aide de faux vers de Holan que j’y avais inclus, j’avais transféré dans cette ville ma passion de l’époque pour la négritude. J’avais spéculé dans mon chapitre sur une Prague blanche et enneigée faisant clairement contraste avec la présence de la négritude dans ses rues, ses bars et ses cabarets. Je me demandais pourquoi je l’avais fait et je ne savais pas moi-même très bien me l’expliquer. « Je cherchais la discordance, surtout le contraste », ai-je conclu en hésitant et en ayant presque honte de la simplicité de ma recherche. « Blanc et noir », a-t-il dit, lui aussi en parlant simplement comme s’il voulait se mettre à mon niveau. Tant de simplicité était presque inquiétant. Même si je ne le lui ai pas dit, le blanc et le noir étaient en fin de compte l’un des dilemmes simples et éternels de ma vie. C’est que je suis simple, simple comme bonjour. Aux échecs, par exemple, j’ai toujours joué avec les pièces noires. Si on me propose les blanches, je me volatilise, disparais ; sans aucune acrimonie, je m’en vais en essayant de dissimuler ma légère stupeur. Le blanc !

Le blanc et le noir ont toujours été l’un de mes éternels dilemmes. Mais pourquoi l’avais-je, dans ma jeunesse, déplacé à Prague, ville où, en plus, je n’étais jamais allé ?

Question de liberté : la haine ou la joie ?

Alors que Martin Luther King est mort il y a tout juste 40 ans aujourd’hui, assassiné, le site du Southern Poverty Law Center (SPLC) titre sur  » l’année de la haine « . Ce mouvement né des droits civiques a recensé 888  » groupes de haine  » aux Etats-Unis, soit une augmentation de 48% depuis 2000 (voir article de Corine Lesnes, Le Monde, 4/04/08).

Le SPLC publie sa carte de la haine aux Etats-Unis. Chaque état (excepté les extrêmes géographiquement parlant) a son petit contingent de néo-nazis, de nationalistes blancs ou de sympathisants du Ku-Klux-Klan. En tête : la Californie et le Texas. La liberté d’expression, sans doute…

Non que la France n’ait pas ses groupes de haine et de radicaux de tout poil, mais l’envie nous prend de signaler que certains prennent le contre-pied, de fait.

Autour du dramaturge ivoirien Koffi Kwahulé, une dizaine de jeunes femmes du quartier cosmopolite et populaire de la Goutte d’Or à Paris a sué depuis janvier sur un thème unique pour un atelier d’écriture. Elles présentent sur scène le résultat de leur travail le 10 avril au Lavoir Moderne Parisien. Ce thème unique ? La joie.

Il y a 40 ans, l’assassinat de Martin Luther King

Le 4 avril 1968, Martin Luther King est à Memphis, aux Etats-Unis, pour soutenir la lutte syndicale des ouvriers noirs des services de nettoiement de la ville, alors en grève.
James Earl Ray, qui s’est échappé d’une prison du Missouri, se place en embuscade et assassine Martin Luther King. Alors que Ray s’enfuit en Grande Bretagne, muni d’un faux passeport, une vague d’émeutes éclate dans plus de soixante villes.
40 ans après, Martin Luther King demeure une icône pour l’égalité des Noirs dans la société américaine.

I have a dream…

Son discours le plus célèbre fut prononcé sur les marches du Lincoln Memorial pendant la Marche vers Washington pour le travail et la liberté à Washington DC le 28 août 1963 (visible sur les sites de vidéos en partage) :

« Je fais le rêve qu’un jour, cette nation se lève et vive sous le véritable sens de son credo : “Nous considérons ces vérités comme évidentes, que tous les hommes ont été créés égaux.”
« Je fais le rêve qu’un jour, sur les collines rouges de la Géorgie, les fils des esclaves et les fils des propriétaires d’esclaves puissent s’asseoir ensemble à la table de la fraternité.
« Je fais le rêve qu’un jour, même l’État du Mississippi, désert étouffant d’injustice et d’oppression, soit transformé en une oasis de liberté et de justice.
« Je fais le rêve que mes quatre jeunes enfants vivront un jour dans une nation où ils ne seront pas jugés par la couleur de leur peau, mais par le contenu de leur personne. Je fais ce rêve aujourd’hui !
« Je fais le rêve qu’un jour juste là-bas en Alabama, avec ses racistes vicieux, avec son gouverneur qui a les lèvres dégoulinantes des mots interposition et annulation; un jour juste là-bas en Alabama les petits garçons noirs et les petites filles noires puissent joindre leurs mains avec les petits garçons blancs et les petites filles blanches, comme frères et sœurs.
« Je fais ce rêve aujourd’hui.
« Je fais le rêve qu’un jour chaque vallée soit glorifiée, que chaque colline et chaque montagne soit aplanie, que les endroits rudes soient transformées en plaines, que les endroits tortueux soient redressés, que la gloire du Seigneur soit révélée et que tous les vivants le voient tous ensemble.»

massviolence.org, de la Shoah au Rwanda

Pour la première fois s’ouvre une encyclopédie électronique universitaire sur les violences de masse au XXe siècle, www.massviolence.org, ce jeudi 3 avril. Etudier les phénomènes de violence de masse et diffuser le savoir des historiens, tel est l’objectif de ce projet lancé en 2004 par le Centre d’études et de recherches internationales de Sciences-Po Paris (Ceri), avec notamment le soutien du CNRS, de la Fondation pour la mémoire de la Shoah, en partenariat avec l’Institut de recherche en sciences sociales de Hambourg et le Mémorial de Caen.

La Conférence inaugurale du site www.massviolence.org, devait avoir lieu ce jeudi 3 avril à Sciences Po-Paris, avec Simone Veil, ancienne ministre, ancienne Présidente du Parlement européen, rescapée de la Shoah, Esther Mujawayo, sociologue, survivante du génocide du Rwanda.

Jacques Sémelin, historien, politologue, directeur de recherche au CNRS, et directeur de cette Encyclopédie électronique, a réuni une équipe internationale de 40 chercheurs et informaticiens. Ce site Web en anglais sera un « outil pédagogique »

Le site proposera des index chronologiques, des études de cas par pays et des contributions théoriques sur le génocide, les crimes contre l’humanité ou les commissions Vérité et réconciliation.

Un système d’étoiles indiquera le niveau de connaissances disponibles : une étoile quand l’existence des massacres est connue mais pas l’identité de leurs auteurs, deux étoiles pour les travaux de journalistes et d’ONG, trois étoiles en présence d’études anthropologiques, sociologiques, historiques ou juridiques.

Les textes devront expliquer de manière claire à un Français ou un Chilien les massacres des Tasmaniens par exemple.

Cette base de données sera en anglais mais les études de cas seront traduites dans la langue du pays concerné.

Jacques Sémelin est l’auteur de Purifier et détruire : Usages politiques des massacres et génocides (Seuil).

 

Amour, l’intime tragique haïtien

Après sa création à Evry à l’automne dernier, la pièce Amour a mûri et c’est tant mieux. Une belle réussite ! On l’avait vu en brouillon, aux prises avec les approximations de l’impréparation. On retrouve la pièce ayiti-gwada-ch’ti pour trois semaines au Tarmac de la Villette.

D’Haïti viennent l’auteur (Marie Chauvet) et la comédienne (Magali Comeau Denis), de Guadeloupe l’adaptateur (José Pliya), de Lille le metteur en scène (Vincent Goethals). Un trio de pays pour une trilogie Amour, Colère, Folie, roman maudit de la littérature haïtienne. Amour est la première adaptation théâtrale, Colère suivra en 2009, Folie en 2010.

La romancière haïtienne Marie Vieux Chauvet l’a écrit en pleine période duvaliériste de son écriture classique mais brûlante de subversion. Ce roman est né à Paris, chez Gallimard, sous la haut patronnage de Simone de Beauvoir. Il a été interdit par la propre famille de l’auteur par crainte de represailles. Il devint roman culte, circulant en clando pour l’éveil d’une jeunesse à la politique et à la résistance intellectuelle. Il n’a été réédité qu’il y a trois ans par un homme courageux, Roger Tavernier des éditions Emina Soley.

Avec Pierre Astier comme agent littéraire, il est aujourd’hui traduit en quatre langues : anglais, allemand, serbo-croate et italien, dernier pays où les ventes sont meilleures qu’en France : 15 000 exemplaires ! Il sort aux Etats-Unis prochainement.

Amour raconte en monologue les tourments d’une vieille fille de la bourgeoisie de la province haïtienne, aînée de trois soeurs. Claire est noire, ses soeurs blanches. Les affres de Claire sont finement interprétées par Magali Comeau Denis dans de multiples registres, de l’amer à l’acide, du cynique à la manipulation, de la résignation à la révolte politique…

Dans l’épais roman, José Pliya a choisi de développer le registre intime du personnage de Claire, au détriment des aspects politiques. Pourtant la fin de la pièce occupe une place de choix dans un geste insurrectionnel de toute beauté, qui fait basculer la pièce dans le politique…

Nul doute que cette adaptation fera renaître la langue de Marie Chauvet. Elle incitera ceux qui n’ont pas encore lu le roman et son intégrale à s’y précipiter plein d’appétit, emportés par la musique de la tragédie haïtienne, version grand classique méconnu.

BD : des Maoris dans un zoo, des Inuits dans une vitrine

Kia Ora, parole de bienvenue en langue maori, est le titre de cette série,commencée il y a un an. Le tome 2 vient de sortir chez Vents d’Ouest. Il est signé Olivier Jouvray (dessin), Virginie Ollagnier-Jouvray (scénario), Efa (couleurs). Après  » Le départ « , voici donc  » Zoo humain « . Une bande dessinée s’attaque donc à la face cachée de la colonisation du Pacifique Sud : l’exhibition des indigènes emmenés en Europe. Vue par les yeux de la seule fillette de l’aventure, Nyree, qui accompagne ses parents, ce tome 2 ne tient pas les promesses du premier. C’est assez statique et les tensions sont comme lissées par des dialogues convenus.

L’arrivée en Angleterre démarre sous de bons auspices : les Maori présentent au Crystal Palace des spectacles de danse (qui rappellent le haka des terrains de rugby) et la population londonienne apprécie. Assez vite les représentations suivantes sont annulées sans explication.

La solution est d’expédier tout ce petit monde à Paris au Jardin d’acclimation. Les danseurs maori deviendront des bêtes curieuses à qui les visiteurs lancent des pièces de monnaie. Dès lors, cette prise de conscience fera demander au groupe de danseurs à repartir en Nouvelle-Zélande. Sauf le père de Nyree, tenté par l’appât du gain, qui avec sa famille va signer pour les Etats-Unis. C’est d’ailleurs ce dilemme qui étonne et enrichit l’intrigue. On attend avec impatience le tome 3.

Chloé Cruchaudet nous propose chez Delcourt une BD qui arrive comme en symétrie de Kia Ora : Groenland Manhattan. En 1897, l’explorateur Robert Peary regagne New York après une mission au Groenland et ramène dans ses bagages cinq Esquimaux, parmi lesquels Minik, un jeune garçon, et son père. Véritable objet de curiosité, le petit groupe est logé dans les sous-sols du Muséum d’histoire naturelle. Mais, en l’espace de quelques mois, la tuberculose a raison de ces grands hommes du Nord et seul Minik survit. Adopté par l’un des conservateurs du Muséum, il s’adapte peu à peu à sa nouvelle destinée. Mais sa vie bascule le jour où il découvre dans une vitrine du musée le squelette de son père…

On y reviendra prochainement…

Avril tibétain

Le drapeau tibétain : son symbolisme est décrit sur le site Tibet-info. Parmi les neuf motifs, le premier :  » Le triangle blanc au centre représente la montagne enneigée et symbolise le Tibet connu sous le nom de Pays de Neige. »

Neige, titre du petit livre remarquable de Maxence Fermine (son premier), dont l’incipit est :

Yuko Akita avait deux passions.

Le haïku.

Et la neige.

Court roman d’initiations plurielles, road-movie intimiste qui traverse le Japon du Nord au Sud et retour, où p. 80, le lecteur relève ces mots en forme d’aphorisme aérien, très souvent repris sur la Toile :  » Le vrai poète possède l’art du funambule. Ecrire, c’est avancer mot à mot sur un fil de beauté, le fil d’un poème, d’une oeuvre, d’une histoire couchée sur un papier de soie (…) Le plus difficile, pour le poète, c’est de rester continuellement sur ce fil qu’est l’écriture, de vivre chaque heure de sa vie à hauteur du rêve, de ne jamais redescendre, ne serait-ce qu’un instant, de la corde son imaginaire.  »

Le Piton des Neiges, plus haut sommet de l’île de la Réunion, se serait lui-même réveillé hier dix minutes avant minuit, nous apprend le Journal de l’île. Sur le site, plus d’une centaine de lecteurs saluent ce poisson d’avril.