Césaire, ce grand cri nègre (2)

Parmi les réactions à la mort d’Aimé Césaire :

Emmanuel Dongala, auteur de Le Feu des origines, écrit de Boko, au bord du fleuve Congo :

Césaire, j’écris ton nom ! Non, je crie ton nom ! Je crie ton nom du bord de mon Congo-fleuve natal, ce “ Congo bruissant de fleuves et de forêts, où l’eau fait likouala-likouala ” que tu as si bien évoqué dans ton Cahier d’un retour au pays natal. La suite sur Mwinda Press.

Edouard Glissant, auteur de Tout-Monde (Médiapart puis Institut du Tout-Monde ) :  » Aimé Césaire, la passion du poète « .

L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde. 

(…) La mort des poètes a des allures que des malheurs plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.

Raphaël Confiant, auteur de Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle :

 » Il y a des grandes âmes qui, lorsqu’elles quittent le monde, c’est le monde qui se rapetisse.  »

Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë :

Aimé Césaire est  » l’homme qui a éveillé à la conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique  »

Hamidou Dia, auteur des Remparts de la mémoire

Aimé Césaire nous a rendu notre fierté d’Africains (…) Il a toujours voulu rester debout, il s’est toujours réclamé de l’Afrique, de ses ancêtres bambara « .

René Despestre, auteur de Bonjour et adieu la négritude (La République des Lettres ) (Publié le 11 avril, avant la mort du poète)

Le regard qu’Aimé Césaire jeta sur le passé des Haïtiens nous a permis de le redécouvrir dans sa vraie dimension épique. Il nous a délivrés d’une tare de l’historiographie haïtienne: la manie de diminuer un pour grandir un autre. Tantôt on rabaissait Toussaint Louverture pour porter aux nues J.J. Dessalines, peint sous les traits d’un sans paille dans son acier; tantôt on descendait en flammes Alexandre Pétion afin de mieux hisser sur le pavois son rival Henri Christophe. Aimé Césaire trancha d’un seul mot ce vain débat: au commencement de l’historie décoloniale, à l’échelle d’Haïti et du monde, il y a le génie de Toussaint Louverture. Ses intuitions firent monter à un étiage sans précédent le niveau de conscience de ses compagnons d’esclavage. Sans son articulation historique l’insurrection victorieuse des Noirs de Saint-Domingue (1791-1804) n’aurait pas été l’un des événéments majeurs des temps modernes.

(…)

A l’heure des mutations d’identité qui accompagnent la civilisation planétaire, le Commonwealth à la française qu’on finira par édifier existe déjà dans l’oeuvre du poète souverain de la Martinique qui vivifie le soir d’une tendresse enceinte de son étoile du petit matin.

Césaire, ce grand cri nègre

Aimé Césaire, 94 ans, est mort jeudi matin au CHU de Fort-de-France (Martinique), où il était hospitalisé depuis le 9 avril.

Ses obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique. Le président français Nicolas Sarkozy devrait faire le déplacement, a annoncé l’Elysée. D’ici là, trois jours d’hommage au chantre de la  » négritude  » doivent avoir lieu.

Les autorités de Fort-de-France envisagent que le cortège transportant sa dépouille emprunte les différents quartiers de la ville, dont il a été le maire entre 1945 et 2001, dès vendredi. La population de l’île devrait aussi lui rendre un hommage au stade de Dillon, à Fort-de-France, avant la cérémonie d’obsèques nationales. L’Assemblée nationale devait observer, jeudi, une minute de silence à sa mémoire.

Aimé Césaire est né en 1913 sur un versant de la Montagne Pelée, dont l’éruption cataclysmique du début du siècle est dans toutes les mémoires martiniquaises. Le poète se disait volontiers  » péléen « , autrement dit  » éruptif « . Césaire donne sens au mot en le prenant dans son origine volcanique, dans sa gravité géologique, c’est-à-dire terrienne, mais aussi magmatique, pesante par ses blocs d’incandescence, attirée vers la profondeur mais aussi vers le ciel dans sa dimension explosive.

Césaire dit un mot et le siècle prend sens

Négritude est le mot. Il l’écrit pour la première fois dans la revue L’Etudiant noir, en 1934, en plein Paris. Il est étudiant à l’Ecole normale supérieure, quatre ans avant la dernière grande exposition coloniale, où culmine et s’abîme le voyeurisme pour des indigènes encagés.

 » Négritude  » dit la conscience d’être noir, la conscience d’être un Noir, la conscience d’être un homme, la conscience d’être une souffrance :  » Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. « , écrit Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, manifeste poétique des étudiants Césaire, Senghor, Damas.

Son Cahier prend source au volcan péléen :

Ô lumière amicale

ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte

davantage la terre

silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

La Seconde Guerre mondiale est un autre cataclysme qui s’exprime en Martinique aussi par un régime vichyste. La poésie de Césaire endosse les arcanes du surréalisme et se protège ainsi de toute censure. Lors d’un passage dans l’île, André Breton le découvre dans la revue Tropiques, qu’il vient de créer :  » La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant.  » Césaire fait de la poésie surréaliste ses Armes miraculeuses, titre d’un recueil publié en 1946…

1946, année de la loi de départementalisation, qui transforme le statut des colonies d’Amérique et de la Réunion, en Départements d’outre-mer (DOM). Le poète est engagé en politique… pour une carrière de maire pendant 56 ans, de député pendant 48 ans.

Autre mot que Césaire crie en lui donnant sens et portée universelle : colonisation. Nous sommes en 1950. Plus d’un demi-siècle après, son Discours sur le colonialisme reste avec le Cahier son livre le plus diffusé et le plus traduit :

 » Aucun contact humain, mais des rapports de domination, et de soumission qui transforment (…) l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation. Colonisation = Chosification. « 

En 2008, Le Petit Robert rajoute cette citation (colonisation = chosification) à une définition controversée de la colonisation.

Avec les années 60, la parole de Césaire prend vie sur scène par ses écrits de théâtre. Avec son adaptation pour un théâtre nègre de La Tempête de Shakespeare, Césaire écrit en 1969 (Une Tempête) :

 » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  » 

Nègre fondamental, chantre de la négritude, grand cri nègre : autant d’attributs lyriques qui accompagnent la poésie épique de Césaire.  » Ma poésie est née de mon action. «  dit-il dans un entretien au Monde. Cette poésie s’est faite plus rare et plus ramassée, plus dense sur la fin de sa vie (Configurations, Noria, 1976) :

 » Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l’explique.

D’autres fois à me tâter tatou, je m’insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints et de flibuste… »

Césaire n’est pas que dans l’obscurité du magma (Moi laminaire, 1982) :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable…

Chronologie

1913 : naissance le 26 juin, commune de Basse-Pointe, Martinique.

1934 : fondation du journal L’Étudiant noir par Césaire, Senghor, Birago Diop, Léon Gontran Damas. Apparition pour la première fois du terme de « Négritude ».

1934 : Admis à l’École Normale Supérieure.

1937 : mariage à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi.

1939 : acte de naissance de la négritude littéraire avec la publication de Cahier d’un retour au pays natal

1945-2001 : carrière politique, maire pendant 56 ans, député pendant 48 ans.

1946 : rapporteur de la loi de départementalisation qui change le statut des colonies françaises d’Amérique et de l’Océan indien en DOM.

1947 : Création de la revue Présence africaine par Alioune Diop. Dans ce premier numéro, signent Césaire, Senghor, Gide, qui en rédige l’avant-propos, Sartre, Wright, Monod, Mounier, Camus.

1950 : Le Discours sur le colonialisme révèle aux Européens le racisme colonial, quelques années après la disparition du nazisme.

1950 : premier voyage en Haïti.

1956 : Césaire rompt avec le Parti Communiste Français après l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

À partir de 1956, Césaire s’oriente vers le théâtre. Et les Chiens se taisaient explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

1958 : Césaire crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), dont l’ambition est d’instaurer « un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.

1963 : Trois pièces de théâtre. La Tragédie du Roi Christophe (1963) revient sur l’indépendance haïtienne, en mettant en scène ses contradictions. La pièce sera inscrite au répertoire de la Comédie-Française. En 1966 : Une saison au Congo met en scène la tragédie de Patrice Lumumba. En 1969 : Une tempête, inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale.

2006 : le nom d’Aimé Césaire est évoqué pour le prix Nobel de la Paix. Il n’aura pas le Nobel et ne sera pas membre de l’Académie française.

2008 : admis le 9 avril au CHU de Fort-de-France pour des troubles cardiaques, Aimé Césaire meurt le 17 avril, à l’âge de 94 ans.

Comment lire Césaire

L’ACTUALITÉ : Cahier d’un retour au pays natal, le film, avec Jacques Martial (diffusion ce jeudi soir sur France Ô, samedi 19 avril sur France 3).

EN PRIORITÉ : Cahier d’un retour au pays natal ET Discours sur le colonialisme aux éditions Présence africaine.

SITE LITTÉRAIRE : Ile en île .

À ÉCOUTER : Les grandes voix du Sud, 1. Négritude et poésie (3 CD), 2. Insularité et poésie (4 CD), Frémeaux et associés, 2007.
A l’origine parus dans les années 1980, ces entretiens invitent à pénétrer dans l’intimité de la création poétique du Sud. Lectures et intermèdes musicaux.

À VOIR :
Aimé Césaire, Euzhan Palcy, Aimé Césaire : une parole pour le XXIe siècle, Max Milo, 2006, livre + un coffret de 3 DVD, Ed. bilingue frrançais-anglais. Un recueil conçu à partir des interviews menées en 1993.

POUR SA GRANDE CLARTÉ : Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala, 2001

POÉSIE EN POCHE rééditée récemment : Césaire, Ferrements et autres poèmes, préf. Daniel Maximin, Points, 2008

PAROLES PRIVÉES :
Ari Gounongbé, Lilyan Kesteloot, Les grandes figures de la négritude, L’Harmattan, 2007

LA BIOGRAPHIE : Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire, le nègre inconsolé. Vents d’ailleurs, 2002

ENTRETIENS : Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005.

UN DÉLICE : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 2004.

UN DÉRIVÉ : Patrice Louis, A.B.C…Césaire, Césaire de A à Z, Ibis rouge, 2003

LA CRITIQUE DE L’INTÉRIEUR : Raphaël Confiant, Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle, Ecriture, réed. 2006

L’INTÉGRALE : Aimé Césaire, Oeuvres complètes, Desormeaux, Fort-de-France, 1976.

Chef-d’œuvre

 » Un chef-d’œuvre, c’est quelque chose qui rend beau tout ce qui est autour de lui « . Michel Serres nous administre cette belle parole sur un plateau… télé. C’était à Ce soir (ou jamais !).

Vient alors cette autre belle parole, d’un autre grand esprit, Victor Hugo :  » Il est impossible d’admirer un chef-d’œuvre sans éprouver en même temps une certaine estime de soi. « 

Question de regard : Ce soir… autour de lui… c’est soi.

Les performances de la 2CV

La 2CV fête ses 60 ans avec Expo show à la Cité des sciences et de l’industrie, à la Villette, nord-est de Paris (jusqu’au 30 novembre). A signaler la journée très particulière du 25 mai avec un rassemblement géant de 2CV et le même jour à 15h une  » performance  » de Bombeiro Organisation : une équipe de mécaniciens démontera une 2 CV en faisant passer toutes les pièces au travers d’un trou pratiqué dans un mur. De l’autre côté du mur, le remontage est effectué le plus vite possible. Une fois remontée, la voiture doit repartir comme elle était venue. Qu’on se le dise ! Il existe un record de France de montage / démontage de 2CV… mais quid du record du monde ?

Le mot performance n’est pas de trop en matière de 2CV. La preuve ce livre d’Alain Créhange, En peinture Simone !ou  » petite anthologie imaginaire de la 2CV dans l’histoire de l’art occidental « ,publié par Fage éditions, sises à Lyon.. L’auteur, spécialiste de mots-valises, a utilisé la technique du collage dans une série de peintures de maîtres où il a glissé une ou plusieurs 2CV. Ainsi la Joconde devient autostoppeuse et Vermeer (ci-dessus), lui, peint au XVIIe siècle… une Vénus ou une 2CV ? Créhange est le Pierre Dac de la 2CV (Pierre Dac, humoriste foutraque auteur de mots d’esprit, du genre :  » Les bons crus font les bonnes cuites « . Créhange est inspiré par la rencontre entre la peinture et un  » objet parfaitement magique «  (Roland Barthes). Chacun des collages est accompagné d’un court texte pour la route.

Armes miraculeuses

Le Parisien de dimanche titre en Une :  » Météo : on veut du soleil « .

Dans le film Il va pleuvoir sur Conakry (sur les écrans le 30 avril), une prière collective provoque la pluie après une longue période de sécheresse. En coulisse, les politiciens, qui avaient connaissance des prévisions météo, ont exploité la crédulité des religieux comme de la population.

A Paris, voici les solutions suggérées par le journal et ses lecteurs pour lutter contre le manque de soleil et un moral en berne : les U.V. des cabines de bronzage, les crèmes autobronzantes, les vitamines et les compléments alimentaires.

Crédulité dans un cas, placebo dans l’autre, un poème de Césaire, chacun ses Armes miraculeuses.

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration « 

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration… « . Nous sommes dans le quartier-monde de la Goutte d’Or, au Nord de Paris, dans le Lavoir Moderne Parisien.

Précision de taille : les cœurs intellectuels, parisien de la Sorbonne (les universités de Paris III et Paris IV), américain de New-York et du Québec et des Antilles, africain de Côte d’Ivoire, se sont déplacés pour un colloque sur l’oeuvre du dramaturge Koffi Kwahulé.

Ce samedi matin, le dialogue autour de Judith Miller (New York University) donnera une belle partition intellectuelle et… politique, établissant une haute portée au travail de Koffi Kwahulé (objet d’un festival de plusieurs semaines ici) et d’une dramaturge africaine-américaine très jouée outre-atlantique : Suzan Lori Parks.

L’auteur de Topdog/Underdog a bénéficié d’une belle prestation à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet en septembre 2007 [Papalagui, 30/09/07]. Son metteur en scène français, Philippe Boulay, a prononcé cette question en forme de plaidoirie :  » Koffi Kwahulé comme Suzan Lori Parks n’ont-ils pas une vision post-raciale à l’image du discours récent du candidat à la candidature démocrate Barack Obama à Philadelphie ? « 

L’homme de théâtre qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis précise :  » Koffi Kwahulé et Suzan Lori Parks sont au-delà de l’aspect communautaire mais ils veulent récréer de la communauté, humblement. Ce n’est pas courant.  »

Cris, souffrances et lieux clos

Xavier Garnier rappelle la propagation de  » l’effet Senghor  » et de  » l’effet Césaire  » :   » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration.  »

Xavier Garnier est enseignant-chercheur à Paris XIII, université localisée (délocalisée ?) à Villetaneuse tout au Nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Sa spécialité : les littératures africaines en anglais, français et swahili. Et oui, en swahili !

 » Il y a ce mot de Senghor :  » L’émotion est nègre comme la raison est hellène « . Le Nègre serait pure vibration. On n’arrête pas une vibration. Or la vibration part d’un lieu. Oui Sony Labou Tansi ou Wole Soyinka ont pris leurs distances avec la négritude [Sur l’après-négritude des écrivains africains contemporains, lire Dominique Ranaivoson, Senghor, Le profane et le sacré, Africultures, décembre 2005]. Mais la négritude de Césaire part d’un lieu fondateur. Pour Césaire comme pour Glissant c’est la cale du bateau négrier.

C’est ainsi que la modernité a inventé des lieux clos dans lesquels des souffrances s’installent.

Il y a cette phrase incontournable :  » On ne savait pas ! « . Les lieux de souffrance seraient hors du regard. La cale jadis, le wagon naguère, les centres de rétention aujourd’hui. Ces lieux d’où la vibration part. Des lieux où l’on souffre. Cette interview de Céline : la prison où l’homme souffre.

Le jazz est un lieu clos, poursuit Xavier Garnier [Koffi Kwahulé ne se définit pas en écrivain mais en jazzman, cf. Papalagui , 06/04/08]. Or le jazz vit dans des lieux clos partout, avec des vibrations qui se sont développées. Les lieux clos posent la question des médias et des trois attitudes possibles : 1. VOYEUR : On met des caméras, on voit, mais la vibration ne passe pas. 2. OBSERVATEUR, MILITANT : dans le centre de rétention. 3. ASPIRANT à créer une communauté : on est dans un lieu et on se laisse pénétrer par cette vibration.

Ainsi, le continent africain capté par les caméras, nous fait poser la question : avons-nous la possibilité d’installer un lieu ou des territoires où la vibration pourraient passer ?  »

Dans l’assistance, une certitude :  » La vibration passe toujours à travers les murs. «  On pense au dernier roman de Chamoiseau, Un Dimanche au cachot [Papalagui , 09/10/07] , où tout est vibration et se constitue en mémoire de l’absence. Xavier Garnier s’interroge :  » … mais la vibration passe sous forme moléculaire. D’où cette question de la visibilité/invisibilité. Les artistes ne nous aident-ils pas à savoir par où on souffre ? « 

À  noter :  » Le grand cri nègre  » se réfère à Une tempête, adaptation très libre de Shakespeare, publiée en 1969 :  » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  »

Contacts : Sylvie Chalaye , responsable à l’Université Paris III du tout nouveau Laboratoire  » Scènes francophones et écritures de l’Altérité  » de l’Institut de recherche en études théâtrales (IRET), et Virginie Soubrier à l’Université Paris IV, Centre de recherches en histoire du théâtre (CRHT ).

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Grammaire de l’imagination de Gianni Rodari, édité par Rue du monde, est un livre créateur d’histoires et de comment les raconter. Nul doute qu’au pays merveilleux d’Alice, sa lecture est obligatoire. Sous-titré  » Introduction à l’art de raconter des histoires « , il narre les périgrinations de son auteur parti à la rescousse des instituteurs de son pays (l’Italie) débordés par le comportement de leurs élèves. Rodari c’est un peu SOS histoires : il vous apprend à raconter une histoire quand vous avez dix ans et que vous n’êtes pas forcément passionné par votre instit’… Son livre est passionnant, il est plein d’astuces qui décoinceraient n’importe quel mutique… C’est une mine pour tout atelier d’écriture… pour adultes aussi.

Exemple parmi d’autres, le  » binôme imaginatif  « . Prenez deux mots comme  » chien  » et  » armoire « ; associez-les : chiens dans l’armoire ; armoire du chien ; chien sur armoire, etc. Une histoire commence. On a testé la méthode Rodari en atelier d’écriture avec  » cheval  » et  » ascenseur « .  Exemple avec ce texte signé Aude Cherrier, Atelier d’écriture, mars 2008.
 

Comment faire entrer un cheval dans un ascenseur ?

Etre poli avec lui, le caresser dans le sens du poil.

Bien le guider. Attention c’est tout de même un animal.

Le précéder, ce sera plus normal.

Puis l’inviter à monter dans cet étrange attirail.

Surtout le rassurer. Lui parler à l’oreille, au cheval.

Pas à mamie, qui elle reste ahurie, avec son dentier, son sac et son châle.

Plantée sur le pallier avec Monsieur son mari d’amiral.

Un autre titre de Gianni Rodari, destiné à la jeunesse, prolonge le plaisir. Il est co-écrit avec Alain Serres, l’éditeur de Rue du Monde : Jeux de mots, jeux nouveaux, illustrations saisissantes de Laurent Corvaisier, dont le plaisir est à chaque nouveau livre, redoublé.

Duetto de Kaplan décapant percutant

Duetto5, lire Duetto puissance 5, c’est-à-dire qu’on aurait dû se méfier : ça démarre dans les coursives avec un jeune vidéaste et elles deux qui pouffent. Très vite, elles occupent la scène et regardent le public dans les yeux. Les lumières de la salle ne sont pas encore éteintes. On n’a pas le temps de contempler la cuisine fixée au mur du fond, verticalement.

Aussitôt les mots percutent et vous décapent. C’est du Kaplan comme on l’aime : bref et tendu comme un fil, vif comme un flux à haute pression, haute précision. Kaplan c’est la haute couture du mot qui claque.

Des mots qui se répètent et qui vous pètent au visage : L’angoise m’angoisse par exemple, un cours texte dit façon cataracte, une femme prise du côté d’Ikea entre vis et boulons, et qui,  » tout d’un coup / je me suis sentie éparpillée / jetée dispersée éparpillée / en vis et en boulons / j’étais les petites vis / fines / j’étais les gros boulons / ronds / etc.  »

Kaplan dénonce la consommation et ce qu’elle fait à la femme, dans la femme, autour de la femme. C’est jamais consumériste ou féminsite, mais ça vous emporte, ça vous porte.  » On est dans la société du bonheur et on est malheureux « , dit-elle dans La femme du magazine.

Frédérique Loliée et Elise Vigier ont du talent, du chien, et une espèce d’élégance du verbe rapide, du speed-speaking. Elles passent le texte de Kaplan comme une chose sérieuse, drôle, agaçante, limite burlesque, tentation du pire, élucubrante. De son projet, Leslie Kaplan écrit (on cite tout, tellement c’est juste, et qui a dit qu’un blog doit être bref ?) :

Deux femmes, mais « femme » n’est pas une catégorie ni un genre, c’est un point d’appui, concret, matériel, pour faire passer, faire circuler, des mots, des objets, des questions, des émotions. Ce qui circule, c’est l’abondance, tout ce surplus de la société, tout ce qu’on consomme, nourriture, sexe, spectacle, ce qu’on mange, ce qu’on se met, dans la tête, sur le corps, tous ces mots en trop, toute cette bêtise, toute cette pauvreté, toute cette absence, de quoi, de sens, de but, de liens, de rapports, de sentiments, toute cette présence en creux, tout ce vide qui déborde. « No ideas but in things », disait William Carlos Williams, pas d’idées si ce n’est dans des choses, ici on pense avec des choses concrètes, des mots concrets, en situation et en dialogue, et le théâtre vient de cette façon. Le théâtre : une forme d’étonnement, l’étonnement de proférer des mots et des phrases, de les lancer devant soi et de les sentir voler, toucher, rebondir, l’étonnement devant le langage et ce qu’il y a dessous, devant la vie en somme, toute ma vie comme il est dit.

C’est jouer aussi vite que c’est écrit. Mais comme c’est bien écrit et que les comédiennes bourlinguent avec Kaplan depuis la création du Théâtre des Lucioles , ce collectif d’acteurs qu’elles ont fondé, et bien  » c’est vite dit bien dit « .

Elles ont fait ensemble, en 1994, L’Excès-L’Usine (en atelier à la prison des femmes de Rennes) ; en 1996 Depuis maintenant, adaptation du roman et mise en scène de Frédérique Loliée qui, la même année, mène avec Leslie Kaplan plusieurs ateliers d’écriture à Saint-Denis et à la Maison d’arrêt d’Avignon. Par la suite, Leslie Kaplan adapte L’Inondation de Zamiatine, mis en scène par Elise Vigier.

Toute ma vie (l’un des huit  » texticules « , comme dirait Queneau), a été écrit au fil du site Inventaire/Invention .

Toute ma vie j’ai été une femme (…)

si tu dis cette phrase

on ne peut pas te comprendre (…)

c’est vrai

je ne me comprends pas moi-même

toute ma vie j’ai été une femme

cette phrase est immense

(…) cette phrase a tellement de potentiel

de possible

cette phrase recèle

je dis bien : recèle

tellement d’autres phrases

oui

mais

moulinex libère la femme

(…)

je te laisse

tu es trop bornée

moi je suis devant une phrase immense

immense

toute ma vie j’ai été une femme

(… arrive après 🙂

tous les petits légumes sont respectés dans leur diversité, etc.

Et Duetto, pourquoi Duetto ? Oui  » Duetto  » c’est  » duel  » en italien. Bien. Mais sans doute aussi parce que les mots se battent en duel, duel auquel les spectateurs assistent dans Les mots et les choses :

ah la culture

quand j’entends le mot culture

je sors mon revolver

quand j’entends le mot culture

je sors mon carnet de chèque.

Duetto5  » Toute ma vie j’ai été une femme « , dans le cadre du Festival Jeune Création, Maison de la poésie de Paris (dernière le 13 avril). Textes inédits de Leslie Kaplan et extraits de textes de Rodrigo Garcia, conception et jeu Elise Vigier et Frédérique Loliée. Une production du Théâtre des Lucioles, sis à Rennes.
Frédérique Loliée et Elise Vigier ont suivi la formation de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne (1991-1994). Elles travaillent avec Didier-Geoges Gabily, Claude Régy, Robert Cantarella, Christian Colin, Matthias Langhoff…

LIRE la critique d’Odile Quirot :

 » Leslie Kaplan poursuit ici son auscultation poétique et politique de l’expérience quotidienne des masses (avec humour, ainsi dans «André», un homme perdu lui aussi dans «la sexualité industrielle de masse»). Sans doute aussi, comme dans «Habiter», croise-t-on quelque Dibbouk qui voudrait prendre sa place dans le corps de l’autre. Nous avons tant de choses en nous, silencieuses, mais à l’œuvre!  » La suite dans Bibiobs.com.

Faim d’Haïti

 

Cinq morts et une quarantaine de blessés en une semaine, au cours des manifestations de la faim en Haïti. Pendant cette période, le sac de riz est passé de 35 à 70 dollars. L’agence Alter-Presse signale des barricades et des pillages.

Selon Radio Kiskeya, qui cite le témoignage de confrères journalistes, le photographe Jean-Jacques Augustin (auteur de la photo de foule ci-dessus) aurait été blessé par balle.

Les casques bleus des Nations Unies ont dispersé des manifestants alors qu’ils se dirigeaient dans la zone du Palais national.

René Préval, le président de la République, propose de soustraire dix pour cent du salaire mensuel des fonctionnaires de l’État percevant plus de 30 000 gourdes (environ 540 euros) au profit des démunis.

Comme mesure phare pour soulager les souffrances de la population, le chef de l’État propose la subvention de la production agricole et de la consommation nationale.

Selon René Préval, en permettant aux paysans de trouver des engrais à moitié prix et en subventionnant la vente du riz produit en Haïti, la production nationale en sortira renforcée et les prix baisseront.

Des mesures similaires sont également prévues pour relancer la production d’œufs et de poulets parallèlement à des négociations avec les importateurs.

Rétrospectivement, la « bonne gouvernance » haïtienne semble avoir fait long feu. En octobre 2007, le Parlement haïtien avait voté un budget pour 2008 de 69 milliards de gourdes (1,14 milliards d’euros) avec « la priorité donnée à la bonne gouvernance, la sécurité, la justice, l’État de droit, la stabilité politique, et la stabilité macro-économique ». avait annoncé le ministre de l’économie et des finances, Daniel Dorsainvil. Il était prévu « des dépenses pour faire reculer la pauvreté ».

L’année 2007-2008 était annoncé alors comme la première année de mise en œuvre du  » Document de stratégie nationale pour la croissance et la réduction de la pauvreté « (Dsncrp).

De Guadeloupe, Monique Mesplé-Lassalle écrit :

« La faim au ventre n’est pas pacifique », et dans le silence feutré de mon île en distance de la vie, je n’entends que ce cri poussé par Haïti, le Sénégal, le Burkina, l’Egypte. Le cri de la faim poussé par des êtres humains qui préfèrent encore mourir par balles. Cinq morts en Haïti et des dizaines de blessés, deux en Egypte et plus de cent blessés, combien de morts sans parole en Afrique…

Silence feutré de mon île en écho à celui, assourdissant, d’un monde nécrosé sur son « je ». Je me jette sur les journaux dans l’espoir d’un appel solidaire… dans le Monde, un entrefilet noyé dans les 400 000 euros payés pour protéger une seule flamme, toute olympique qu’elle soit. Noyé dans les millions des détournements de fonds. Noyé dans les dérives d’égos malades en quête de pouvoir.

Noyée la faim, niée, néantisée.

Ici, on fait la chasse aux Haïtiens qui sont venus chercher la vie. Ici, on méprise, on insulte, on rejette. Frères du sang  versé pourtant, de la douleur partagée. Exemples d’Histoire pourtant. Mais, l’un a oublié la faim, l’autre n’a le droit que de se taire et de crever la gueule ouverte…sur sa faim.

Mal au monde.

[Lire de Monique Mesplé-Lassale, Etrangère de nulle part, recueil de poèsie édité en 2007 par les Presses nationales d’Haïti. Ecouter sa douce voix de rocaille en lectrice attachante de James Noël sur le site Ile en île .]

Monique nous rappelle cet extrait de Rue des pas-perdus, roman de Lyonel Trouillot, écrivain résidant en Haïti :

 

Je vous dirai, mes messieurs-dames, je ne suis qu’une vieille femme qui radote, une vieille pute exilée dans ses trous de mémoire et sa grande maison vide, hier bonne au lit, de santé ferme et sérieuse en affaires, mais qu’importe ce que je fus, ce qui reste, ce qui n’a jamais bougé, pire que le pian ou les morpions, pire que tout, pire que vous-mêmes, mes messieurs-dames, parce que c’est elle qui vous nourrit et qui vous crée tels que vous êtes, c’est la misère. Alors permettez que je crache sur les drapeaux et les parades, sur vos titres et vos slogans. Au nom du pain. Sur vos haines et sur vos mensonges. Au nom du pain. Sur les rats que vous devenez quand il vous prend de mordre et de souffler dans la misère de qui n’a rien à mordre et pas de souffle pour souffler. Au nom du pain. Sur vos diatribes, vos têtes d’affiche, sur les galons que vous vous inventez parce qu’à force de mentir on finit par croire en la vérité du mensonge. On finit par se dire c’est pas si mal, ça peut aller, ils ont vu pire et de toute façon ce n’est pas du jour au lendemain qu’on changera leurs habitudes d’abstinence, de pas assez de ci, d’insuffisance de ça. Alors de prophète en prophète, de dictateur en dictateur, il suffit de leur foutre une poignée de sel sous la langue et des vivants à tuer ou des morts à pleurer, de la poudre de toc d’héroïsme dans les documents officiels. Permettez que je crache sur vos monuments. Au nom du pain. Vous n’êtes même pas foutus de leur faire des fontaines qui coulent. Tant il est vrai, mes messieurs-dames, que vous n’avez à leur offrir que des orgies d’apocalypse, des jérémiades de poitrinaire. Et vos gueules de couteaux de pharmacie qui viennent trancher dans leur misère. Et eux comme des chiens errants qui n’ont plus de place pour errer parce que la misère ça prend toute la place et ne laisse que les recoins, ils chassent les mouches avec des gestes que vous prenez pour des vivats, pour ne point perdre l’illusion de leurs bars, ils miment des airs de semence en attendant qu’un jour ils accourent demander justice à vos mensonges et à la faim. Au nom du pain. Croyez m’en, mes bons messieurs-dames, il n’y a pas que don Cristobal que les vents jetteront à la mer. Mais voilà que je parle comme vous, moi qui n’ai jamais rien jeté, parce que tout me semblait valoir la peine d’être conservé. Les odeurs des hommes, des parfums. Celle du pain surtout. Les petits présents de rien du tout des amants qu’on ne reverra plus. Tous les souvenirs. Même les oublis. Parce que l’oubli aussi, c’est une façon de se souvenir. Non, je n’ai rien à jeter à la mer. Même pas vous, mes bons messieurs-dames. Tout est paré pour la parade. Les morts. Les justes. Les vivants. Moins le pain.