frontières • σύνορα

En voyage

je me joue des frontières 

je confonds les pays

Une fois n’est pas coutume, un haïku traduit du grec moderne. L’original est signé Vasilis Koltoukis (Βασίλη Κολτούκη) [voir son site] qui a écrit :

Στα ταξίδια 

μου σκορπάω τα σύνορα 

μπερδεύω χώρες

Détail du contenu du recueil de haïkus de Vasilis Koltoukis. Source : site photographique iFocus.

Une traduction proposée par goût du… déséquilibre, comme dirait le traducteur de métier, Claro :

« À chaque fois, force est de reconnaître que si l’écrivain se met à la traduction, c’est parce qu’il veut faire l’expérience d’un déséquilibre… » 

À ce jeu de miroirs formant déformant, ce lieu de passage de langue à langue, les traducteurs et traductrices littéraires osent un subtil déséquilibre où l’impossible est possible, l’intraduisible traduisible, le risque payant. 

Il est des traducteurs qui poussent très loin le déséquilibre, sinon par goût du moins par nécessité.

Genre d’auteur traducteur omniscient, André Marcovicz s’est essayé à la figure du traducteur ignorant. Ce qui est une forme de déséquilibre extrême.

Avec « Ombres de Chine », récemment réédité (Actes Sud) il s’est risqué à traduire des poètes de l’époque Tang (entre les VIIe et IXe siècle) en lisant beaucoup beaucoup d’autres… traducteurs, sinisants patentés. Ignorant du chinois mais pas d’autres langues (russe, anglais, allemand, quelques langues latines, etc.), le traducteur ignorant est ici multi-traducteur.

S’inspirant d’authentiques écrivains traducteurs, pourquoi le débutant ne s’y risquerait-il pas ? Il n’est soumis qu’au risque du ridicule.

Après quelques cours de grec, par exemple, poussé par le goût du risque plutôt que du ridicule, essayons-nous à traduire ces deux haïkus de Vasilis Koltoukis, poète et photographe (qu’il nous pardonne !) (ou pas), extrait du recueil de haïkus « Mικρές σταγόνες » [Petites gouttes] aux éditions Eurasia Εκδόσεις Ευρασία, 2021) :

Στα ταξίδια 

μου σκορπάω τα σύνορα 

μπερδεύω χώρες

et :

Λευκό γιασεμί

δρόμο κρυφό βαδίζεις 

μέσα στη νύχτα

Sollicitant plusieurs ressources, surtout amicales, sans toujours adopter intégralement leurs propositions (débutant mais têtu), les travaillant dans une forme de collectif improvisé (je pense aussi aux ateliers de traduction collective du polonais au français d’Agnieszka Zuk), j’ai cheminé avec Benakis Matsas et Nicole Parus-Albinet jusqu’à ces versions :

En voyage

je me joue des frontières 

je confonds les pays

et :

Jasmin blanc

tu avances sur un chemin secret

dans la nuit

Dans la nuit, justement, sur un quai de métro, station Belleville, ligne 11, m’a attiré cette affiche du Printemps des poètes qui propose ces mots d’Anise Koltz (L’avaleur de feu, éditions Phi, au Luxembourg), qui écrivit sa poésie en allemand dans la première moitié de sa vie, puis en français dans la seconde moitié :

Je ne trace pas de cercle 

Je le franchis —

Je veux des mots comme des éperviers 

volant 

fonçant

ivres de soleil.

concombre

Dans la carafe flotte

une rondelle de concombre —

presque l’été

haïku écrit au restaurant Laolao, Paris XXe, inspiré de Takahama Seishi (高浜虚子), traduit par Maurice Coyaud :

水甕に

蟻の浮きたる

影もなし

[Mizume ni / ari no ukitaru / kage monashi]

Dans la jarre d’eau

flotte une fourmi

sans ombre

haïku éponyme du livre très recommandé de Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre, le livre du haïku, éditions Libretto, 1999.

Le concombre n’avance pas toujours masqué. Cette rondelle rappelle aussi, Propos sur la racine des légumes, de Zicheng Hong [philosophe chinois (1572–1620)], 2011, chez Philippe Picquier, en 2011, réédité par Zulma en 2025, ouvrage présenté ainsi dans sa première édition : « Au carrefour de trois courants spirituels (confucianisme, taoïsme et bouddhisme), ces propos développent une philosophie issue de la fin de la dynastie des Ming : adhésion à la nature et idéal de liberté, art de vivre et quête d’une maîtrise de soi. »

Halte!Haïku n°13

Poursuivie 
la luciole s’abrite
dans un rayon de lune

Ce haïku d’Ôshima Ryôta, poète japonais du XVIIIe siècle (trad. C. Atlan et Z. Bianu), nous accompagnera lors d’une balade-haïku nocturne en forêt de Fontainebleau, vendredi 13 juin, à partir de 21h. Avec Florian Targa. 

C’est l’une des balades à venir, présentée dans Halte!Haïku nº13, dont une Balade-haïku nature, avec Clotilde Rouanet, près de Sens (Yonne), et autres rubriques, ateliers, florilèges, etc.

Dans les rubriques, voyage en atelier d’écriture avec Hubert Haddad, à l’occasion de la réédition de son Nouveau magasin d’écriture (Zulma) et retour sur deux balades-haïkus, en forêt de Saint-Germain-en-Laye et près de Passy (Yonne) [photo ⬆️].

Pour les détails, consulter Halte!Haïku, mensuel des balades-haïkus :

cliquer ici ⤵️

Buon compleanno Italia ! 🎉

Aujourd’hui, c’est jour férié en Italie, Festa Della Liberazione (Fete de la liberation) qui commémore la fin du régime fasciste de Mussolini et la fin de l’occupation nazie du pays.

« Le 25 avril 1945 a lieu l’insurrection générale des partisans antifascistes. Le Duce est exécuté par des partisans le 28 avril 1945, ainsi que sa compagne Clara Petacci. Hitler le suivra dans la mort deux jours plus tard. Les troupes allemandes encore présentes en Italie capitulent face aux Alliés le 2 mai 1945. » (source : revue Herodote)

« Des gens en fête dans Les rues de Milan, le 25 avril 1945 » © Farabola
Sur la photo, le panneau fait référence aux « martyrs de Loreto », rappel de l’exécution par les nazis, à Milan, place Loreto, le 10 août 1944, de quinze résistants antifascistes sur le trottoir. Leurs corps seront exposés au public en guise d’avertissement.

Au Japon, le théâtre est gratuit pour les fantômes

« Ce que c’est qu’un pin, apprends-le du pin » (matsu no koto wa matsu ni narahe 松のことは松に習へ), ce beau précepte de Bashô, je l’ai lu la première fois dans un article érudit d’Augustin Berque.

J’en ai retrouvé une version théâtrale dans la pièce de Simon Gauchet, L’Expérience de l’arbre, créée en 2019, hier à la MC93 de Bobigny. On peut voir des extraits dans ce film tourné au Théâtre national de Bretagne.

Trois personnages dialoguent autour de la question du théâtre, du public, de son art déclamatoire, une mise en abyme, elle-même truffée d’histoires et d’anecdotes : un acteur de nô, art sacré au Japon (interprété tantôt avec humour tantôt avec gravité par Hiroaki Ogasawara), un homme de théâtre français (Simon Gauchet, émouvant ou ironiquement docte, dans son propre rôle) et… un arbre, Matsu, le pin en japonais, personnage à part entière, qui progressivement envahira le plateau.

C’est jouissif et chatoyant, drôle et profond, en résonance au Théâtre et son double d’Antonin Artaud comme à la fable Le Chêne et le Roseau de Jean de La Fontaine. 

C’est une ode composite à la transmission entre les générations dans chacun des pays comme à l’échange entre l’Orient et l’Occident. Entre un théâtre hyper-codé (le nô) et un théâtre en quête incessante de formes nouvelles. C’est aussi du théâtre bilingue français japonais. Une forme de conférence croisée où l’on oublierait de s’ennuyer.

C’est un éventail où l’acteur de Nô range à la fin du spectacle tout un monde. 

On y entend la musique du vent dans les pins, les cerisiers, les saules, comme la musique de Joaquim Pavy qui, sur scène, enrichit le dialogue grâce à sa guitare.

C’est l’omniprésence de l’arbre rescapé puis finalement mort après la catastrophe de Fukushima et son tsunami, lorsque « là-bas, la vague avance avec une douceur sans pitié » : « Je suis le vestige d’un souvenir que tous veulent oublier. »

Un spectacle où l’on apprend, qu’au Japon, le théâtre est gratuit pour les fantômes. 

Quel genre de bête transformerait sa vie en mots ? (Adrienne Rich)

What kind of beast would turn its life into words?

What atonement is this all about?

– and yet, writing words like these, I’m also living.

Is all this close to the wolverines’ howled signals, 

that modulated cantata of the wild?

or, when away from you I try to create you in words, 

am I simply using you, like a river or a war?

And how have I used rivers, how have I used wars 

to escape writing of the worst thing of all –

not the crimes of others, not even our own death, 

but the failure to want our freedom passionately enough 

so that blighted elms, sick rivers, massacres would seem 

mere emblems of that desecration of ourselves?

© photo Nancy Crampton / The New Yorker

Traduction française

Quel genre de bête transformerait sa vie en mots ?

De quelle expiation s’agit-il ?

– et pourtant, quand j’écris des mots comme ceux-là, je vis aussi.

Tout ça a-t-il à voir avec le signal crié des carcajous,

cette cantate modulée de la nature ?

ou, quand loin de toi j’essaie de te recréer en mots, 

est-ce que je t’utilise simplement, comme une rivière ou une guerre ?

Et comment ai-je utilisé les rivières, comment ai-je utilisé les guerres 

pour éviter d’écrire sur la pire chose au monde –

non pas les crimes des autres, ni même notre propre mort, 

mais notre incapacité à vouloir notre liberté avec suffisamment de passion

pour que les ormes contaminés, les rivières malades, les massacres 

semblent

de simples emblèmes de cette profanation de nous-mêmes ?

Adrienne Rich, Le Rêve étrange d’un langage commun, The Dream of a Common Language, édition bilingue, traduit de l’anglais par Shira Abramovich et Lénaïg Cariou, coll. Des écrits pour la parole, édition de L’Arche, décembre 2024.

Extrait de la 4e de couv. :

« Poétesse, activiste, essayiste et enseignante, Adrienne Rich (1929- 2012) est une figure tutélaire de la poésie états-unienne. Ses écrits, dont son essai « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », ont marqué le féminisme de son époque. En 1974, elle reçut le National Book Award qu’elle accepta à condition de le partager avec Audre Lorde et Alice Walker, « au nom de toutes les femmes » ; en 1997, elle refusa la National Medal for the Arts pour marquer son opposition à la politique du président Bill Clinton : l’art, dit-elle alors, « ne veut rien dire s’il ne sert qu’à décorer la table du pouvoir qui le tient en otage ».

Lénaïg Cariou, l’une des deux traductrices est l’invitée de l’émission de France Culture « La poésie d’Adrienne Rich, en vers et contre tous « .

D’après The New Yorker, « elle avait toujours une longueur d’avance » (« The Long Awakening of Adrienne Rich », The New Yorker, 23/12/2020).

« Halte ! Haïku » n°12

Halte ! Haïku, « Fantaisie sur les balades-haïkus paraissant quand il est temps », publie ce 1er mars sa 12e édition. 

Au menu : un éloge du haïku par un poète papou ; un poème « le dit du haïku » ; un extrait de Galaxie Chaos-Babel, livre spirale de Frankétienne, artiste et poète haïtien, disparu récemment ; un écho de deux revues de haïkus, L’Ours dansant et L’Estran ; une citation d’Emil Coran sur « l’infime » ; le mot (japonais) du mois : 山笑う (yama warau), qui désigne la floraison des montagnes au printemps ; et quelques autres friandises, signées Jacques Prévert, Patrick Chamoiseau, Mireille Gansel, Géraldine Moreau-Geoffrey, Birima Ba, lauréat d’un concours de haïku au Sénégal.

Consulter :