L’art de la conversation tous azimuts entre Syriens, Libanais et Français lors des séances du samedi en « Échange linguistique » à l’INALCO (Paris). Ça part dans tous les sens et tchatche à tout va de tout et de rien en tandem, trio, quatuor, quintette. Ça se tricote des fils de langues et des passerelles. C’est un « Salon » improvisé, non pas au sens où on l’entendait dans les « salons littéraires » des siècles mondains. Une traversée où l’enjeu est tout autre. Quand on a passé dix ans dans les geôles syriennes, on a envie de se changer les idées, on se la raconte pas. On parle, c’est tout. Dans toutes qualités de langues.
« Échange linguistique تبادل لغوي », c’est le samedi à l’INALCO, autrement dit « Langues’O ». Ouvert à tous.
La barrière de la langue peut être un obstacle social (une expérience douloureuse, vécue comme une honte) et mental (Frantz Fanon l’avait analysé magnifiquement dans un cadre colonial). Le cinéma de Philippe Faucon l’atteste avec délicatesse, pudeur et poésie. Avec le rôle-titre de Fatima interprété par Soria Zeroual (une révélation) et les jeunes comédiennes Zita Hanrot et Kenza Noah Aïche, c’est un hommage aux combattantes de l’ombre dont le seul horizon n’est pas limité aux murs de leur cité. Ce souffle s’insinue malgré tout dans la langue maternelle (l’arabe algérien qui est dans le film comme une source d’émotions rarement exposées ainsi), se diffuse dans le parler français de la rue, de la bourgeoisie ou de l’université et s’ouvre sur une génération de filles qui incarnent l’énergie puissante d’une dignité retrouvée.
Vient de terminer le roman de Niroz Malek, Le promeneur d’Alep (Le Serpent à plumes), et recommande la lecture de ce livre écrit sur place, dans cette ville syrienne prise dans l’étau, parmi les vivants et les morts, entre la soldatesque rieuse gardienne de multiples barrages et les zombies errants, entre un enfant nu dans les rues qu’un « peuple aveugle » ne peut plus voir et un père accablé par les dessins morbides de sa fille, dans un appartement à l’électricité aléatoire mais à la bibliothèque fournie et un jardin public où les tombes ont remplacé les balançoires.
Sur le chemin de son café favori, Malek c’est Edgar Poe sous les bombes, en quête de lumières, admirateur de Chagall et d’une Nuit étoilée de Van Gogh, un nouvelliste hors pair, servi par un traducteur, auteur lui-même, Fawaz Hussain, qui vous emmène loin dans la nostalgie d’un temps révolu et la douce et trompeuse mélancolie des amours d’enfance.
Prix Goncourt 2015, voici la deuxième sélection par ordre alphabétique d’auteurs :
– Nathalie Azoulai « Titus n’aimait pas Bérénice » (P.O.L.)
– Mathias Enard « Boussole » (Actes Sud)
– Hédi Kaddour « Les Prépondérants » (Gallimard)
– Simon Liberati « Eva » (Stock)
– Alain Mabanckou « Petit piment » (Seuil)
– Tobie Nathan « Ce pays qui te ressemble » (Stock)
– Thomas B. Reverdy « Il était une ville » (Flammarion)
– Boualem Sansal « 2084 » (Gallimard).
La dernière sélection du Goncourt sera annoncée le 27 octobre depuis le musée du Bardo à Tunis, cible d’un attentat meurtrier le 18 mars dernier.
Le jury du Goncourt se compose de Bernard Pivot (président), Paule Constant, Pierre Assouline, Régis Debray, Françoise Chandernagor, Didier Decoin, Edmonde Charles-Roux, Philippe Claudel, Patrick Rambaud et Tahar Ben Jelloun.
André Miquel présentera sa traduction La Fontaine à Bagdad, fables arabes d’Ibn al-Muqaffa’ dans une édition illustrée par Baya à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, le 11 octobre 2015. Considéré comme l’un des plus grands arabisants actuels, ce professeur honoraire au Collège de France, ancien administrateur de la Bibliothèque de France, est le traducteur des deux plus grandes œuvres du monde arabo-musulman, Les Mille et une nuits dans la collection de Gallimard, 2005, traduit avec Jamel Eddine Bencheikh et Le Livre de Kalila et Dimna.
[Kalila et Dimna sont deux chacals vivant à la cour du lion, roi du pays. Si Kalila se satisfait de sa condition, Dimna en revanche aspire aux honneurs, quels que soient les moyens pour y parvenir. Chacun des deux justifie sa position en enchaînant des anecdotes, qui mettent en scène des hommes et des animaux, et délivrent des préceptes et des morales. C’est le thème d’une exposition à l’IMA jusqu’au 3/01/2016).
Ibn al-Muqaffa’ est un savant persan du VIIIe siècle, l’un des premiers traducteurs d’œuvres persanes et indiennes vers l’arabe (Al-Adab al-kabîr, soit Grand Adab), premier essai de formulation explicite du concept d’adab (dans la littérature arabe classique, concept qui définit à la fois l’éthique de l’homme de cour cultivé et la littérature en prose qui l’accompagne), et Kalîla wa Dimna, traduction et adaptation des Fables de Bidpaï, « une œuvre royale, pleine de sagesse et d’humour à destination des petits comme des grands ».
Rendez-vous le 11 octobre 2015, à 16h, salle du Haut Conseil, 9ème étage. Entrée libre dans la limite des places disponibles.
Le Festival de l’imaginaire, de la Maison des cultures du monde s’ouvrira le 9 octobre avec « Musiques de l’exil » des artistes syriens Waed Bouhassoun, Ibrahim Keivo, Hamam Khairy et son ensemble.
Salle comble pour cette rentrée en quatrième saison. Les Dimanches de Varan, à Paris, ont ce dimanche plus que jamais donné une allure de centrifugeuse, de bouillon de culture ciné, à leurs réflexions sur le documentaire.
Avec le programmateur, Federico Rossin (nom familier aux amateurs du festival Cinéma du réel au Centre Pompidou ou aux rencontres de Lussas en Ardèche), c’était la cinquantième séance de ces causeries (pour le prix de 5 euros, cafés croissants compris) et leur vingt-deuxième thème pour ce qui constitue à écouter Claude Guizard, directeur de Varan et grand ordonnateur de ces séances à nulles autres pareilles, « Une histoire du cinéma documentaire ».
Aujourd’hui cette affiche : « Quand le documentaire s’interroge sur son bien-fondé », on a pu vérifier une fois de plus qu’on avait une bonne raison de zapper la messe du dimanche matin.
Plus qu’une causerie, la démarche de Federico Rossin est celle d’un cours très illustré, très démonstratif et très stimulant.
Que cherche-t-il a démontrer ? À travers cinq exemples, il évoque cinq situations qui illustrent « comment le cinéma se raconte ». Quelques notes prises au cours de ce premier Dimanche de Varan de la saison 2015-2016.
Michael Snow
1969
54.6 x 44.4 x 1.4 cm with integral frame instant silver prints (Polaroid 55) and adhesive tape on mirror in metal frame . Acheté en 1969 , National Gallery of Canada (no. 15839)
La réflexion sur cette mise en abyme, ce méta-langage, part pour le critique Federico Rossin d’une œuvre de Michael Snow, Authorization, une photo de l’artiste dans un miroir, elle-même photographiée plusieurs fois, le tout disposé dans un ensemble rectangulaire sur ledit miroir. « Un dispositif qui renvoie à l’écriture de soi où le spectateur, l’auteur et l’œuvre dont partie de l’œuvre, ça c’est la modernité. » Mais « le miroir obscurcit, pour se rendre visible, on s’obscurcit, la traversée d’une illusion qui au fur et à mesure, se brise. »
Cinq exemples de documentaire et / ou de fiction dans le documentaire
1. Raconter un échec avec Pasolini, figure majeure de l’expression de soi avec le film Sopralluoghi in Palestina per il vangelo Matteo (Repérages en Palestine pour L’Évangile selon Saint Matthieu) 54’, Italie, Arco Film, 1963. Réflexions, surprises et déceptions ; parti sur les traces du Christ, Pasolini cherche dans les lieux revisités et leurs habitants la confirmation du fait historique. Pasolini au travail, préparant l’écriture de L’Évangile selon Saint-Matthieu. « Le film se raconte en abyme, il montre ses traces de tournage. Pasolini fait le film pour raconter son échec (il cherche le lieu de l’Évangile), il ne pourra trouver l’Évangile que dans la fiction. »
2. L’autobiographie avec Marilú Mallet, Journal inachevé. Autobiographie = acte naïf, où pacte autobiographique montre des mises à nu, auteur, personnage principal et narrateur sont la même personne.
Mallet affiche elle-aussi le dispositif pour raconter sa crise (personnelle, conjugale) mais le documentaire ne lui suffit, le film est troué. Dans un extrait présenté, une scène conjugale. Son mari s’exprime en anglais, elle en français. Lui apparaît comme donneur de leçons sur le cinéma, elle veut chercher sa propre voie. Elles font en larmes…en anglais.
« En contestant, dans le champ du langage, l’idée d’un documentaire refermé sur lui-même à partir d’une narration universelle et concise, Journal inachevé défend la carence et la fragmentation comme des facteurs constituants de notre expérience. Une “appropriation féministe du langage” est ainsi constituée, représentant “la mort des narrations modèles qui ont organisé tant d’autres histoires en d’autres temps.» Pick, Zuzana M., “Chilean cinema: ten years of exile (1973-83)”, Jump cut, s/v., n. 32, 1987. Nichols Bill, The ethnographer’s tale, in Taylor Lucien (org.), Visualizing theory. Selected essays from VAR 1990-1994, p. 75.
cité par Ivan Lima Gomes, « Genre et mémoire dans Journal inachevé de Marilú Mallet (1982-1983) », Cinémas d’Amérique latine, 22 | 2014, mis en ligne le 01 octobre 2014, consulté le 27 septembre 2015. URL : http://cinelatino.revues.org/920
3. L’autofiction avec Luc Moullet et Antonietta Pizzorno dans Anatomie d’un rapport (1975). « Pour Moullet, se raconter c’est forcément passer par une fiction jusqu’à assumer la prise de conscience d’une vanité. »
4. Une forme d’autoportrait :Stephen Dwoskin, Outside in, 1981. Pas de récit, pas de chronologie pas de linéarité mais un aspect fragmenté, associatif. Un moment. «Un Buster Keaton sur béquilles. Le spectateur est kidnappé par le regard caméra. Dwoskin incarne le dispositif. Il est la caméra. désir scopique de voir, provoqué jusque dans des limites presque perverses. On n’est plus dans la question fiction / documentaire mais dans la peau du film. Le registre burlesque remet en question le regard pervers du film. Le documentaire comme tissu de rêves. »
5. La fiction prend le relais du documentaire : Avi Mograbi, Eich Hifsakti L’fahed V’lamadeti L’ehov et Arik Sharon, Comment j’ai appris à surmonter ma peur et à aimer Ariel Sharon (1997) – Israël – 61 minutes.
Lire la critique de Critikart.
« Sapiens est par définition un migrant, émigrant, immigrant. Il a essaimé comme cela, pris le monde comme cela et, comme cela, il a traversé les sables et les neiges, les monts et les abîmes, déserté les famines pour suivre le boire et le manger. Il n’est frontière qu’on n’outrepasse. » Édouard Glissant, Patrick Chamoiseau, Quand les murs tombent : L’identité nationale hors la loiGalaade Editions), une parole singulièrement salutaire à l’heure des grands exodes… entendue lors de la présentation des manuscrits d’Édouard Glissant au ministère de la justice, le 21 septembre 2015, après leur classement comme Trésor national avant leur achat par la Bibliothèque nationale de France. Voir site de l’Institut du Tout-monde.