Version outre-mer n° 11

« Juifs et Noirs en miroir ». Entendues ces paroles sur le stand de France Télévisions, samedi entre 18h et 19h30, lors de la rencontre qui a réuni trois historiens et un cinéaste. Frédéric Régent, historien de la démographie (Guadeloupe) : « Parmi mes ancêtres je compte des colons juifs et des esclaves. » ; Patrick Weil, historien de la nationalité : « Le concept de crime contre l’humanité est bien de facto présent dans le décret du 27 avril 1848 abolissant l’esclavage. » ; Pap Ndiaye, historien des minorités aux Etats-Unis : « Via Internet le discours antisémite sur la traite a influencé des groupes et des personnes en dehors des Etats-Unis, en particulier dans le monde caraïbe.» ; François Margolin, cinéaste : « En Afrique, plusieurs groupes ethniques qui se sentent discriminés se déclarent ʺ juifs ʺ. »

Jeune Afrique consacre un dossier de 10 pages à la littérature subsaharienne francophone, avec une bibliothèque idéale de 50 titres.

L’écrivain algérien de talent Boualem Sansal est lauréat du Grand Prix RTL-Lire 2008 pour Le village de l’Allemand. Son roman raconte l’histoire de deux frères d’origine algérienne, élevés dans une banlieue française par un oncle, qui vont découvrir le passé terrible de leur père. Officiellement ancien combattant du FLN, il était en réalité allemand, ancien officier SS réfugié en Algérie.

La romancière Véronique Ovaldé est lauréate du prix France-Culture/Télérama pour Et mon cœur transparent (L’Olivier).

Personne parle papou et pourtant…

Si les pays étaient représentés en fonction de leur importance linguistique, la Papouasie-Nouvelle-Guinée serait numéro 1, avec 823 langues, comme le montre ce planisphère. Seulement neuf pays parlent plus de 200 langues : Papousie-Nouvelle-Guinée 823 langues, Indonesie 726, Nigeria 505, Inde 387, Mexique 288, Cameroun 279, Australie 235, RDC Congo 218, Chine 201, Brésil 192, Etats-Unis 176, Philippines 169.

Source : Les limites des langues du linguiste suédois Mikael Parkvall, cité par le site Srange Maps.

En cherchant bien, la France atteint le score non négligeable de 75 langues parlées par ses résidents, dont les 28 langues kanak, selon le rapport Cerquiglini (1999).

Le Pacifique, papou ou kanak est très bavard, mais personne parle papou ou kanak ou africain ou européen.

Chamoiseau : les fraternités issues des imaginaires

Remue.net publie un entretien avec Patrick Chamoiseau, après la publication de Un dimanche au cachot (Gallimard), dont nous avons pratiqué ici un exercice d’admiration [Papalagui, 9/10/07]. Chantal Anglade est allée le rencontrer à Fort-de-France, accompagnée de Jean-Luc Vilus. Une rencontre-fleuve en deux parties : Sapiens découvre le monde et L’épique du psychisme.

Extrait de  » Sapiens découvre le monde  » :

 » Comment nous pourrons vivre ce monde, tout seul, en tant qu’individu ? Comment notre individuation nous permettra de construire de nouvelles solidarités ? Quel sera le ciment des sociétés multi transculturelles ? c’est cela notre problématique … Moi qui suis un écrivain à peau noire, je suis plus proche de n’importe quel écrivain blanc qui relève d’une créolisation historique, n’importe quel écrivain blanc de la Caraïbe que d’un écrivain africain, même si j’ai des solidarités énormes et évidentes avec l’Afrique. Et ce n’est pas parce que j’écris en Français que je suis un écrivain français ; je suis plus proche de n’importe quel anglophone ou hispanophone de la Caraïbe que d’un écrivain français ; Garcia Marques et Carpentier sont vraiment des frères. Aujourd’hui, tous les anciens marqueurs identitaires sont invalidés, nous entrons dans une complexité telle que les fraternités, que les terres natales, que les langues pourront se choisir et que pour trouver mon frère en littérature, il faut voir quelle est sa vision, sa compréhension du monde. Ce sont ces structures d’imaginaire qui vont créer les fraternités. Les anciennes anthologies littéraires ne marchent plus : on ne peut plus classer ni sur la peau (mettre tous ceux qui ont la peau noir ensemble dans un rayon négro-africain), ni sur la langue (mettre ensemble tout ce qui est écrit en Français, dans un rayon littérature française-littérature francophone) ; les nouvelles anthologies seront faites sur des structures imaginaires. « 

Version Outre-mer n°7


Eclaté l’Outre-mer ? Trois espaces distincts accueilleront les visiteurs du Salon : l’un est loué par le Ministère de l’Outre-mer, un autre regroupe les éditeurs océaniens (loué par les gouvernements polynésiens et calédoniens), d’autres enfin s’affichent sous leur propre bannière : Ibis Rouge et Orphie.

N’ayons pas peur des mots (suite). Sur le stand France Télévisions, outre « Juifs et Noirs en miroir », samedi 15 à 18h, nous organiserons le débat « Enseigner l’histoire de l’esclavage et la Shoah », dimanche 16 à midi, avec Eric Mesnard, professeur d’histoire-géographie, nouveau membre du Comité pour la mémoire de l’esclavage, auteur avec Aude Désiré d’Enseigner l’histoire des traites et de l’esclavage, et Sophie Ernst, philosophe de l’éducation, auteur du livre (à paraître) : Quand les mémoires déstabilisent l’école : commémorations négatives et enseignements difficiles.

Par ailleurs, le CNL propose la rencontre « La Shoah dans la littérature contemporaine israélienne », dimanche 16 mars à 13h30.

Quels seront les mots de la rencontre ? Les deux écrivains sénégalais Ken Bugul et Boubacar Boris Diop nous donnent rendez-vous dans le cadre de la Biennale des littératures d’Afrique noire, aujourd’hui à 20h30, à Saint-Médard en Jalles (Gironde).

Le mot du jour : « indigo ». L’île de Marie-Galante a envoûté Michèle Gazier, ancienne critique à Télérama, qui signe avec Un soupçon d’indigo (Le Seuil) un suspense intimiste réussi.

Le mot du mois : « en ligne », selon le tout nouveau site FranceTerme , du ministère de la Culture et de la Communication, consacré aux termes recommandés au Journal officiel de la République française.

Version outre-mer n°6

Ibis Rouge, l’éditeur de Matoury (Guyane), vient au Salon du livre avec un auteur cubain, Pedro Pérez Sarduy, pour un roman publié en français en 2007, Les Bonnes de La Havane. « Oubliez Jean Genet » nous conseille la préface. On y reviendra.

Orphie, l’éditeur réunionnais annonce pour aujourd’hui un nouveau livre de l’historien réunionnais Daniel Vaxelaire : Ile Maurice en 200 questions réponses. Et un nouveau venu de Guyane, qui répond au nom de plume de Nic Pero avec le livre Corvus Corone au pays des noirs marron.

Mots de passe. La Semaine de la langue française est placée, à partir du 14 mars, sous le signe des dix mots de la « rencontre » (lancement hier au ministère de la Culture et de la Communication) : Apprivoiser, Boussole, Jubilatoire, Palabre, Passerelle, Rhizome, S’attabler, Tact, Toi, Visage.

« Métisserie » est le joli mot, inventé par Alain Rey pour qualifier la créolisation de la langue française depuis le Moyen Âge.

Son essai, L’Amour du français, est publié chez Denoël. Sous-titre : « Contre les puristes et autres censeurs de la langue ».

Un dernier mot : A l’unanimité, Le Club des Cinq a distingué hier à l’issue de l’une des émissions les plus courues de la place de Paris-sur-Mer, le roman de Patrick Chamoiseau, Un Dimanche au cachot (Gallimard). Diffusion sur RFO-Radio en fin de semaine aux heures habituelles.

 

Version outre-mer n°5

Il est des mots polémiques. Pour voir, essayez le mot « Israël », invité du 28e Salon du livre de Paris, du 14 au 19 mars.

« Boycott », ont répondu le Liban, l’Egypte, l’Algérie, le Maroc. Pas le boycott des J.O. de Pékin mais du Salon de Paris.

Auront-ils des mots ? ces lecteurs professionnels réunis aujourd’hui par Dominique Roederer, directeur de la rédaction Radio de RFO. Pour Paris-sur-Mer, cinq romans passés au crible de la critique : Coupeurs de têtes, de Abdou Mambo Baco (Orphie), Le Discours profane, de Miguel Duplan (Éditions des Équateurs), Un Dimanche au cachot, de Patrick Chamoiseau (Gallimard), Un rêve d’éternité, de Jean-Claude Fignolé (Sabine Wespieser), Le Témoin des Salomon, de Marc de Gouvenain (Au Vent des îles). C’est l’une des émissions les plus courues de la place de Paris. On l’entend outre-mer et on l’écoute en ligne en fin de semaine.

N’ayons pas peur des mots : « Juifs et Noirs en miroir », est l’une des rencontres organisées au Salon du livre, samedi à 18h, stand France Télévisions.

Mot du jour : « japonais ». Comment faire l’amour avec un nègre sans se fatiguer était le roman qui a fait connaître Dany Laferrière, en 1985. L’écrivain montréalais, qui a grandi à Petit-Goâve (Haïti), récidive dans la provoc. foutraque avec Je suis un écrivain japonais. Pour passer une heure avec Dany Laferrière, il suffit d’écouter Éclectik , émission de France-Inter, diffusée le 8 mars, et disponible à l’écoute.

Renversant, le devisement du monde selon Marc de Gouvenain

Marc de Gouvenain est un marcheur au long cours. On savait qu’il avait connu, visité, revisité, vécu en Ethiopie, au Yemen, en Suède. Pays dont il traduit des écrivains. Pensez le suédois… c’est pas courant. Ainsi Stieg Larsson, auteur de la trilogie Millénium, qu’il a aussi édité pour Actes Sud.

Un million de lecteurs français en sont les victimes consentantes.Bref, Marc a imprimé sa marque de touche à tout sur quelques territoires du monde ou de l’édition (domaine scandinave, collection Antipodes avec Alexis Wright ou Alan Duff, quelle étoffe, celle des guerriers !).

Donc, il nous donne rendez-vous du côté de Saint-Rémy-de-Provence. A la sortie, on vérifie que Van Gogh est passé par là. En témoigne (ci-dessus) la reproduction d’un tableau sur le bord de la route. Le Rocher des Deux Trous (ci-dessous) présente un beau découpage du ciel des Alpilles. Les Alpilles, ça émoustille les papilles et la curiosité du piéton amateur.

 

Quand il accompagne, il sait marcher à la mesure de son entourage. Il sait aussi rester assis à regarder un paysage. C’est son côté contemplatif. Il a beau avoir quadrillé la Terre, il contemple aussi le mont Gaussier. Belle vue sur la vallée, une profondeur de champ, une hauteur de vue, en contrebas Saint-Rémy, son clocher, etc.

Nous mènerait-il en balade ?

Et puis, ce marcheur au long cours quand il a trop parcouru, ou plutôt quand il sent bien le paysage, ses insectes alentour, une atmosphère, que la piste a une présence, que les bois ont quelque chose… il s’arrête net. Net comme une balle stoppée net. Il fait volte-face et apprécie le paysage qu’il a laissé derrière lui, sur cette longue trace de marcheur. Il donne au paysage l’impression que c’est le paysage qui l’observe. Cette façon de se retourner sur ses pas, c’est un peu une façon de considérer le paysage, son influence directe, partout.

Un lien le tient au paysage

 

Quand on lira son Témoin des Salomon, publié Au Vent des îles, éditions polynésiennes de réputation [Papalagui,10/09/07 et 26/08/07 ] on devra admettre qu’il est lié aux paysages. Il le savoure. Il sait trouver son chemin à l’instinct, tel l’animal dans la sente. Ainsi à décrire les Barbares, les gens d’Attila que son héroïne (Francine) aime fréquenter (p. 48) :

 » Des stèles comme de gros ongles de grès presque noirs, rongés par le temps, gravées de bandes sinueuses, de cercles, de points, parfois de figurations humaines ou animales. Là une tête d’homme, une main, la ramure d’un cerf, le groin d’un sanglier. Ces sont les pierres des morts, les autels du vent. Quand sur cette plaine souffle la tempête, l’air n’est plus qu’un brouhaha de couinements et d’appels, de brames et de chants louant les troupeaux de doux mufles à crinières. Puis la pluie vient, elle n’est jamais bien loin, et lave tous ces dialogues pour en nourrir herbe et rivières, ces rivières insaisissables qui un jour atteignent le plan des hommes, et ainsi la nuit murmurent quand elles se croient seules. « 

 » L’œil à l’envers « 

Arrivés au Rocher des Deux Trous, Marc s’approche du précipice et se couche sur le dos, la tête dépasse dans le vide à se guillotiner les cervicales. Et ce qui arrive alors est saisissant. Il l’a même écrit p 205-206. Francine passe une semaine en Hongrie. On lit :

 » Le monticule de Sarosvalak, à mi-parcours environ, et que certains disent être un gigantesque tumulus, l’endroit peut-être sous lequel serait enterré Attila, fut un de ces endroits où, sur un rocher du sommet, je m’allongeai pour renverser la tête et contempler différemment le paysage; une véritable technique que, bien longtemps auparavant, ‘avais découverte, allongée pour une sieste sur un muret et que j’avais depuis lors baptisée  » l’œil à l’envers « . Dans la vie courante, celle où l’on se déplace en bipède évolué, les deux pieds par terre et la tête en l’air, l’oeil capte en effet un paysage essentiellement fait de terre. La ligne d’horizon est très haute dans le champ visuel et le ciel au-dessus n’occupe en bande qu’un quart de l’image, auquel on s’attache pe. Mais quand je l’allongeais, confortablement si possible, afin de basculer la tête en arrière comme chez le coiffeur, la proportion était inversée : l’image devenait aux trois quarts ciel (…) Je voyais avec netteté, mais ce que je voyais était autre. Cela devenait un monde proche de celui que peignit Altdorfer autour de la bataille d’Alexandre, un monde d’air et d’immensité. « 

 

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Dans ce tableau, le regard se perd et les ciels nous écrasent, nous simples mortels. En revanche, à suivre la méthode de Marc de Gouvenain (sur le dos, la tête en bas), le paysage nous est redistribué, redonné. C’est comme une seconde chance de mieux le voir. Une manière proprement renversante. Et c’est là que Le Témoin des Salomon nous enchante. Pas dans le style. La phrase ne surprend pas, alors que le tissage des récits est proprement vertigineux. Cette coexistence d’une phrase simple – certains pourraient dire scolaire – et d’une imbrication des récits en fait un livre très singulier et captivant. Marc de Gouvenain opère un renversement, pas seulement de perspective, mais du monde. Tel un Marco Polo des temps modernes, l’écrivain procède à son devisement du monde par un renversement de perspectives.

 

 

Le Témoin des Salomon décrit la fin d’une quête : Francine raconte Frédéric son ancien amant, au fil des témoins qui la font bifurquer à la surface de la Terre.

Extrait p. 15 :  » L’histoire que maintenant je commence à raconter est celle d’un naufrage. Le mien. Celui d’une femme seule dans une chambre d’hôtel, sur une île à l’autre bout du monde, aux antipodes, région dont les habitants sont censés évolués la tête en bas. Je m’appelle Deux-Yeux quand je pense à lui, à l’homme qui m’a donné ce surnom il y a très longtemps. « 

Alors le puzzle des récits se distribue : il y a le temps des voyages de Frédéric, le temps du voyage de Francine aux Salomon, l etemps du récit parisienet européen de Francine, le temps du récit des Huns imginé par Francine, le journal de Francine imaginé par le  » Témoin des Salomon « .

Extrait p. 90 :  » Mais pourquoi donc étais-je venue dans ce lointain du monde ? « 

p. 92 : Solomon Airlines… Solomon… Seule au monde !

p. 101 :  » Il existe toujours un ailleurs possible « 

p. 107 :  » mon cher et fidèle univers mental « 

p. 129 :  » Frédéric oui. Je lui est dit que parcourir le monde était ce qu’il pouvait faire de plus beau pour moi. « 

 

Cahier d’un non retour (Véronique Tadjo)

A Véronique Tadjo, qui a grandi en Côte d’Ivoire, Bernard Magnier demande dans Le Courrier de l’Unesco,  » Femmes entre deux rives  » (disponible gratuitement en ligne), comment elle vit la crise que traverse son pays…

 » Pendant longtemps, j’ai voyagé le cœur et l’esprit tranquilles en me disant que je pouvais rentrer chez moi quand je le souhaitais. Les choses ont changé avec la crise ivoirienne. J’ai eu l’impression que la porte s’était brusquement refermée et que je me retrouvais dehors. J’avais du mal à comprendre ce qui se passait, comment on en était arrivé là. Je me suis sentie aliénée, comme s’il fallait tout reprendre à zéro.

Je crois que l’exil commence quand il est impossible de retourner dans le pays que vous avez quitté, quand le chemin du retour devient douloureux. Mais d’une certaine façon, je pense que beaucoup d’Ivoiriens ont ressenti la même chose. L’idée d’un changement irrémédiable. Le sentiment que rien ne sera plus comme avant.  »

Outre Véronique Tadjo, on lira dans ce même numéro : Doris Lessing (prix Nobel 2007), Spôjmaï Zariâb, Michal Govrin, Kiran Desai, María Medrano.

Pour les identités frontalières (Léonora Miano)

Tels des astres éteints parce que les trois héros noirs et français de Léonora Miano sont des soleils noirs barricadés dans leur environnement, leur intra-muros, préfère écrire la romancière franco-camerounaise. Ce troisième roman se déroule en Europe. Les deux premiers prenaient l’Afrique comme décor de tragédies, de blessures de l’enfance et violences répétées.Tels des astres éteints enferme Amok, Shrapnel et Amandla dans une identité de français noirs, trois tunnels identitaires.
Ce roman sur la conscience de la couleur est écrit au rythme du jazz, sans dialogue, pour souligner l’étouffement des personnalités qui ont choisit trois voies différentes : Amok l’universalisme, Shrapnel le lien Afrique-Amériques et Amandla le nationalisme noir. 
Ce dernier personnage originaire de Guyane semble avoir les préférences de l’auteur. Elle en dégage les contradictions, la vigueur et les faiblesses. Son héroïne épouse la cause de radicaux racistes. Léonora Miano place en épigraphe de Tels des astres éteints ces quatre mots « Pour les identités frontalières. »