Édouard Glissant écrivait dans L’intention poétique (1969) :
« Si la solution te paraît difficile, peut-être même impraticable, ne va pas crier tout à trac qu’elle est fausse. Ne te sers pas du réel pour justifier tes manques. Réalise plutôt tes rêves pour mériter ta réalité. ».
Nous le rappelions dans Papalagui (14/08/11).
Ce matin, Libération nous remet en mémoire le « Discours à la jeunesse » de Jean Jaurès, prononcé le 30 juillet 1903 au lycée d’Albi, par ailleurs disponible dans son intégralité dans L’Ours, l’Office universitaire de recherche socialiste. Lire cet extrait :
« Le courage, c’est d’accepter les conditions nouvelles que la vie fait à la science et à l’art, d’accueillir, d’explorer la complexité presque infinie des faits et des détails, et cependant d’éclairer cette réalité énorme et confuse par des idées générales, de l’organiser et de la soulever par la beauté sacrée des formes et des rythmes. Le courage, c’est de dominer ses propres fautes, d’en souffrir mais de n’en pas être accablé et de continuer son chemin. Le courage, c’est d’aimer la vie et de regarder la mort d’un regard tranquille ; c’est d’aller à l’idéal et de comprendre le réel. »
Adieu à Gil Courtemanche
L’écrivain et journaliste Gil Courtemanche est décédé dans la nuit de jeudi à vendredi des suites d’un cancer, à l’âge de 68 ans, ont annoncé vendredi les Éditions du Boréal.
Un dimanche à la piscine à Kigali (2002), son premier roman, traduit en vingt-trois langues, lui a valu une reconnaissance internationale. Il a été porté à l’écran par Robert Favreau en 2006.

Dans leur communiqué, les éditions Boréal relèvent son « talent de communicateur, son regard lucide et acéré sur les dérives du monde et du tiers-monde [qui] ont vite imposé sa voix comme une “conscience” des laissés-pour-compte ».
« Je retiens de lui une personne qui semblait toujours seule […] mais qui était capable de grandes affections, de fortes émotions », se souvient l’écrivain Dany Laferrière, qui qualifie son collègue « d’un des meilleurs » du Québec.
« Ce qui va rester pour moi c’est son style limpide et transparent, cette élégance dans la forme qui faisait de lui un dandy », rapporte Radio-Canada.ca
« Je pense que les gens qui écrivent ont un devoir d’impudeur », confiait-il à Chantal Guy, qui l’interviewait pour La Presse, à l’occasion de la sortie de son dernier livre, en mai dernier, Je ne veux pas mourir seul (Boréal).
« D’une fougue impétueuse, obstiné, parfois intraitable mais toujours brillant. Le journaliste, essayiste et écrivain Gil Courtemanche aura dit cent fois tout haut ce que plusieurs pensaient tout bas. », écrit Lisa-Marie Gervais dans Le Devoir.
Rencontré en 2004 à Bamako lors d’un festival Étonnants voyageurs, Gil nous avait fait l’impression d’un homme cinglant et sans concession dans ses jugements, attachant dans son amitié, en équilibre instable sur le monde. Sa chronique de l’époque dans Le Devoir en témoigne.
« Écrivains autochtones » de Polynésie

Avis aux amateurs :
Une lecture publique sera donnée par les écrivains autochtones de l’association Littérama’ohi le vendredi 19 août de 9h à 10h30 au marché de Pape’ete Mapuru a Paraita. Les textes seront lus par Rai Chaze, Isidore Hiro, Flora Devatine, Heinarii Grand, Aimeho Charousset, Marguerite Lai, Tuarii Tracqui, Vaihere Bordes et Chantal Spitz. Vous êtes tous invités à venir partager ce moment.

Les ombres de Pirotte

On a chanté pour des prunes
l’élégie c’est démodé
on nous a pipé les dés
on nous a piqué la lune
Extrait du poème La fable des ombres, publié dans le recueil de Jean-Claude Pirotte, Passages des ombres (La Table ronde, 2008).
Réalise tes rêves pour mériter ta réalité (Edouard Glissant)
Chez Ariane, libraire du marché de la place des Fêtes, on tombe sur L’intention poétique d’Édouard Glissant, dans son édition d’origine, au Seuil en 1969, soit onze ans après son prix Renaudot pour La Lézarde, trois ans après son retour en Martinique où il vient de fonder l’Institut martiniquais d’études, ainsi que la revue Acoma.
C’est un essai sur Mallarmé et Saint-John Perse, comme sur « la planétarisation de la pensée », « le dire exotique », « la damnation de ce mot : métissage », etc.
L’intention poétique porte ces mots en 4e de couverture :
« Si la solution te paraît difficile, peut-être même impraticable, ne va pas crier tout à trac qu’elle est fausse. Ne te sers pas du réel pour justifier tes manques. Réalise plutôt tes rêves pour mériter ta réalité. »
Mafrouza 1, film emporté
Vu l’épisode 1 de Mafrouza, titré « Oh La nuit ! », documentaire extraordinaire d’Emmanuelle Demoris. Même écriture emportée que Mafrouza 5, vu auparavant. Emportée par la foule, dirait Piaf, emportée par des vies minuscules, grandies par le regard et l’écoute de la cinéaste. Même démarche dans le labyrinthe de ce quartier bidonville d’Alexandrie (Égypte), au plus près de ses habitants. Même caméra qui prend plaisir à se laisser guider par les corridors dès la première séquence. Les cours sont au fond des ruelles sans que la frontière ne soit visible. Lakous égyptiens à l’image des lakous de Port-au-Prince (Haïti) ou des Antilles françaises, patios déglingués mais chauffés à la chaleur humaine.
Dans Mafrouza 5, domine la figure d’Adel, de sa femme Ghada et de leur fille, Adel et son cahier de poèmes écrits pour son premier amour, domine la figure de cet homme dont la maison inondée envahit progressivement son espace mental. Abu Hosny écope sa maison inondée tel un Sisyphe condamné par Zeus à monter éternellement le même rocher sur la même montagne. Ce mafrouzote vit sa tragédie quotidienne jusqu’au mutisme… Om Bassiouni cuit son pain entre les gouttes de la pluie de l’hiver. Les Chenabou demandent protection à Saint-Georges.
Et toujours ces chants de rues. Chants pour un mariage où le lendemain de la nuit de noces la mariée n’est pas épargnée par une destinée de mégère qui lui est proposée en accéléré. Chants d’une jeunesse ouverte sur le monde, malgré le labyrinthe apparent du bidonville.
Cet esprit joyeux renvoie à une autre quotidien contemporain, celui de la place Tahrir, lieu emblématique du Printemps égyptien. Sur le blog de Snony, ce témoignage : « En attendant que font les Égyptiens ? La fête. Dans tous les quartiers, on danse, on chante, on se raconte des blagues : trois activités quasi- identitaires qui n’ont jamais cessé sur la place, même au plus fort des combats. Témoignages de l’explosion créatrice qui a saisi tout le pays, les chansons et les clips video envahissent le net. »
Mafrouza est un chant de liberté.
Mafrouza, film héroïque

Recommandons le film Mafrouza, film sur ce quartier d’Alexandrie et sa population, documentaire de 12h21, découpé en cinq parties, visibles indépendamment. Filmés au plus près par Emmanuelle Demoris, les gens sont nus, ou plutôt leur vie, comme dans « La main du papillon », sur l’attente d’un accouchement, dans ce bidonville nécropole d’une ville mythique du bord de la Méditerranée. Domine l’absence d’idéologie dans le regard tendre de la cinéaste, les joutes chantées, l’abondance de récits du quotidien, même le rêve d’une famille de plusieurs dizaines d’enfants, qu’Adel emmènerait dans un autobus… à l’école, au travail.
Recommandées aussi à Paris les soirées spéciales du cinéma Saint-André des Arts qui invite chaque semaine l’équipe du film. Jean Gruault, producteur, l’a assuré très justement, lundi 8 août, entre gouaille anarchiste et goût pour l’aventure humaine : « Mafrouza est un film héroïque ». Détails des programmations sur le site du Saint-André des Arts.
Extrait sur le site de Shellac Distribution.
Sur la naissance de ce documentaire monumental, rencontre avec l’auteur Emmanuelle Demoris et avec le producteur Jean Gruault, dans Télérama : « Eblouie par la liberté d’esprit et par l’humanité solaire de ses habitants, Emmanuelle s’y rend à plusieurs reprises. »
Jacques Mandelbaum écrit dans Le Monde, « C’est un éblouissant témoignage. Un tombeau poétique, une prophétie politique, un film d’amour. On pense, naturellement, à un pendant documentaire de l’œuvre du grand cinéaste égyptien Youssef Chahine. On pense, plus encore, à deux références contemporaines, dont Mafrouza partage la préoccupation morale, l’engagement sur le long terme, l’enjeu esthétique. La série cinématographique du Portugais Pedro Costa sur les laissés-pour-compte du bidonville de Fontainhas (Ossos, 1997 ; Dans la chambre de Vanda, 2000 ; En avant jeunesse !, 2006). Le monument du Chinois Wang Bing consacré à la perdition des ouvriers victimes du démantèlement d’un complexe industriel (A l’ouest des rails, 2003). A leur suite, Mafrouza imprime la vraie légende des parias de notre temps. »
Toujours dans Le Monde, lire l’interview d’Emmanuelle Demoris : « Les Egyptiens qui ont vu Mafrouza ont exprimé leur admiration pour les habitants de ce quartier informel, qui ont construit leur monde et leurs lois, sans rendre de comptes à une autorité. En dépit de la pauvreté et des difficultés quotidiennes (les rats, la montée des nappes phréatiques, etc.), ils s’organisaient comme ils voulaient. Lors du débat qui a suivi une projection, l’un des personnages du film, Adel, a même dit : « On pouvait être spontanés et libres. »
Pour Olivier Barlet, dans Africultures, » L’enjeu est bien sûr de sortir de nos certitudes ataviques. Cette expérience cathartique (au sens où l’émotion engendrée construit un regard autonome) est saisissante et l’on comprend qu’Emmanuelle Demoris, qui a tourné seule et sans producteur, avec pour soutien financier une bourse de la Villa Médicis et une petite aide du CNRS, ait pu convaincre d’autres personnes de la pertinence et de l’importance de son travail, à commencer par son ami scénariste Jean Gruault (auteur de Jules et Jim et de La Chambre verte avec François Truffaut, de Mon oncle d’Amérique et de L’Amour à mort avec Alain Resnais), qui à 84 ans monte une société de production, les Films de la Villa, pour donner au film, avec le soutien de la région Ile-de-France et du Studio des Arts Contemporains du Fresnoy, les moyens nécessaires à son aboutissement, notamment le montage réalisé avec Claire Atherton.
Ce bidonville de Mafrouza, aujourd’hui détruit tandis que les habitants ont été relogés dans des HLM à 15 km de la ville, dans une zone à la fois désertique et industrielle, est comme tant d’autres endroits de la planète que le cinéma peut nous rendre proches s’il accepte d’en intégrer l’opacité pour en révéler l’énergie créatrice, c’est-à-dire de ne pas filtrer la réalité à l’aune de notre seule compassion ou compréhension : un lieu qui nous apprend à vivre le chaos du monde. »
Mes condoléances au pays nengoné (Denis Pourawa)
Après une flambée de violence sur l’île de Maré (Nouvelle-Calédonie), samedi 6 août, qui a opposé les chefferies kanak, sur fond de conflit sur le prix des billets de la compagnie domestique Aircal, en déficit chronique, et qui a causé la mort de quatre personnes et blessé une trentaine, le poète Denis Pourawa a écrit le texte suivant, qu’il nous a autorisé à publier sur Papalagui :
aoukolo Wénic mon frère :
le sang coule au paradis
coule mes larmes
mes larmes de frère
ce jour
le soleil qui s’est levé ce matin en kanaky
de quel feu a t’il chevauché les vagues de la mer
pour venir prendre la vie des enfants de notre paradis
prendre nos frères
le sang coule
kanaky
regarde tes mains
mon sang coule
et coule nos larmes
invisibles
mes condoléances au pays nengoné.
glanage et grapillage
Après une provision de pêches blanches de la Drôme, de reines-claudes, de deux petits melons – un mûr pour aujourd’hui, l’autre pour dans la semaine -, quelques tomates, deux gousses d’ail, une aubergine, un bouquet de menthe, des accras – dix pour 3,90 € -, ai retrouvé avec un certain bonheur (le mot, trop absolu, s’accompagne mieux d’une quelconque épithète) ma libraire habituelle. Il y a trois ans déjà, la découverte ici de Jean Onimus m’avait enchanté.
Ai glané quelques bribes de souvenirs chez Perec. Son Je me souviens ne lasse pas. Peut-être que le souvenir de chacun s’en trouve gratifié, comme une espèce de mise en abyme facilitée par la déambulation. Ainsi Je me souviens de Malcom X (…) Je me souviens du premier métro à pneus Châtelet-Lilas. Édition à 15 €.

Ai glané ce titre Aigremorts d’André Frédérique, poète au destin tragique, une édition à 20 €. France-Culture consacre une émission le 18 août à cet « homme de gags et de canulars, (qui) invente le mot « ringard » et dialogue sur scène avec un poireau ». et ce Manuscrit trouvé dans un chapeau (Fata Morgana) avec ce coup d’œil à cette tête de chapitre « La machine à filer des injures », du plus bel effet. Édition originale à 75 €.

Sur ces étals de marché, les prix me paraissent souvent excessifs, malgré le délice de ces rencontres, limitées à des feuilletages empressés. Le Web donne quelquefois des prix plus intéressants. Mais qui dira le plaisir de ces grapillages du dimanche matin ?
Le savoir du Nom polynésien (Flora Devatine)
Extrait d’une communication e Flora Devatine, Le savoir du Nom, publié dans la revue Littéramā’ohi, n°7 sur Facebook :
Parmi une multitude de petits savoirs d’hier et d’aujourd’hui de la société polynésienne, que ceux-ci aient été transmis ou perdus, qu’ils persistent, lambeaux émergeants, en partie, engloutis,
Comme nos îles, petits pâtés de coraux frangeants et pitons de roches volcaniques, disséminés dans le Pacifique, aux rivages coquilliers ou basaltiques,
Lieux d’enracinement ou de naissance, dans tous les cas, de croissance, de socialisation, de culture, donc, de civilisation,
De vie, tout court, pour ceux qui y vivent !
Mais, par ailleurs, objets de découverte et de redécouvertes sporadiques, ou par intermittence, et étonnamment, points de repères obligés, pour les navigateurs!
Et donc, en lieu et place de cela,
Nous avons choisi de voyager,
Nominativement,
Souvent,
Nommément,
Nous arrêtant sur des Iles à Noms, Nom de ciel, Nom de terres, Nom de chef, sacré, interdit, Nom d’oiseaux, Nom de poissons, Nom de plantes, de nattes, d’étoffes, de liens, de plumes « jaunes, rouges, noires ou blanches », de navigation, de pêches, de maladies, de jeux, de musique, de danse,
Pour approcher l’Entité I’oa encore agissante dans les mentalités,
Nominalement
Et
Linguistiquement,
Autrement dit, socialement en vie, quand bien même, en simple usage, et cela, dans les groupes d’îles de l’aire polynésienne,
Écartant, soulevant, le voile posé, dissipant la brume ‘ahinavai,
Pour découvrir
Te I’OA, le terme tahitien traduisant le NOM (…)
