Recommandé : Bagdad-Jérusalem à la lisière de l’incendie en français – עִבְרִית – العربية

Il nous avait presque habitué à ses beaux livres de poésie bilingues, français-arabe, aux jolis textes en miroir, dont la typographie fine et vocalisée donnait un avant-goût de la lecture. Ainsi pour Maram Al-Masri (Par la fontaine de ma bouche), Moncef Ouhaibi (Que toute chose se taise) ou la très belle anthologie des poètes Voix vives de la Méditerranée aux multilinguisme assumé. Avec Bagdad-Jérusalem à la lisière de l’incendie, de Salah Al Hamdani et Ronny Someck, l’édition devient chez Bruno Doucey trilingue : hébreu – français – arabe, encadrée par la traduction de Michel Eckhard Elial pour les textes en hébreu, Isabelle Lagny et Salah Al Hamdani pour les textes en arabe. Le recueil paraîtra le 14 juin. Voir le blog de Salah Al Hamdani : « بغداد ـ القدس، على حافة الحريق« et le blog de Romy Someck, auteur traduit en 39 langues.

Le mot de l’éditeur : « C’est par une poignée de main qu’est né le projet de ce livre : celle qu’ont échangée deux poètes – l’un arabe, l’autre juif – nés la même année, 1951, dans la même ville, Bagdad. Salah Al Hamdani et Ronny Someck n’ont pas seulement voulu faire un livre ensemble : ils ont voulu le faire avec moi, éditeur qui définis volontiers le poème comme le lieu de l’hospitalité. Par ce recueil écrit à deux voix et publié en trois langues – l’arabe, le français, l’hébreu – c’est toute la poésie qui révèle sa capacité à tisser des liens entre les êtres et les cultures. »

Charles Pennequin est vivant. Absolument vivant. C’est-à-dire dans la merde.

Dans le cadre (ou plutôt hors-cadre) du Marché de la poésie, Charles Pennequin sera place Stalingrad à Paris, le 16 juin à 16h :
« Charles Pennequin est né le 15 novembre 1965 à Cambrai, dans le Nord de la France. A l’heure actuelle, il cherche à comprendre la vie. Charles Pennequin écrit un livre pour ça. Si au bout du livre on n’a rien compris, alors il faudra laisser tomber le livre par terre. Peut-être même le livre tombera par terre avant. Peut-être il n’y a rien à comprendre, pas une ligne. Ne lisez pas les lignes pour comprendre la vie. La vôtre de vie, ou la mienne. Souvent on dit ça. On dit : J’ai la vie mienne. Et je comprends rien. Charles Pennequin écrit un livre qui aide à rien comprendre au vivant.
Charles Pennequin est vivant.
Absolument vivant.
C’est-à-dire dans la merde.
Publication dans de nombreuses revues. Performances et concerts dans la France entière et un petit peu à côté. Vidéos à l’arrache. Écriture dans les blogs. Dessins sans regarder. Improvisations au dictaphone, au microphone, dans sa voiture, dans certains TGV. Quelques cris le long des deux voies. Petites chansons dans les carnets. Poèmes délabrés en public. Écriture sur les murs. Charles Pennequin écrit depuis qu’il est né. »

Recommandé : Une migration sans fin, bilingue arabe-français

Reçois à l’instant et recommande tout aussitôt le recueil du poète palestinien Taha Muhammad Ali que Galaade publie pour la première fois en français dans une belle traduction d’Antoine Jockey. Qui plus est : l’édition est bilingue, plaçant les textes arabes et leur traduction française en miroir, ligne à ligne. L’arabe vocalisé rend sa poésie très accessible.

Exemple avec l’incipit du premier poème, daté de juillet 1973, Abd El-Hadi lutte contre une superpuissance [exprimé en toute humilité, fī ḥayātihi / mā qara’ wa la kataba] :

Extrait du site de l’éditeur Galaade :

« Traduites pour la première fois en France, et publiées en édition bilingue par Galaade, ses poèmes, entre littérature et politique, à la simplicité trompeuse et à l’humour désarmant, ont profondément touché les lecteurs de par le monde. Non sans rappeler le poète turc Nazım Hikmet ou l’Israélien Yehuda Amichaï, l’humilité qui le caractérise autant que leur engagement discret mais constant placent l’œuvre de Taha Muhammad Ali, avec Mahmoud Darwich, parmi les voix indispensables à la compréhension de la conscience arabe et palestinienne contemporaines.

Né en 1931 dans le village de Saffuriya en Galilée, Taha Muhammad Ali est considéré comme l’un des poètes palestiniens majeurs de notre époque. Réfugié au Liban pendant la guerre de 1948, il retrouve, un an plus tard, son village détruit, et s’installe à Nazareth, qu’il n’a pas quitté jusqu’à sa disparition en octobre 2011.

« Libre de toute convention, [Taha Muhammad Ali] s’est forgé une langue extrêmement personnelle et indépendante, où se mêlent arabe classique et dialectal. Écrivant en vers non métriques et sans rimes, Taha use aussi d’un ton plus feutré que celui de la plupart de ses contemporains palestiniens. » – New York Review of Books. »

Taha Muhammad Ali dans sa boutique de souvenirs, Nazareth, années 1950 ; photographie de Adina Hoffman (My Happiness Bears No Relation to Happiness)

 

En Afrique, une moto de rêve…

J’ai fais un rêve, car Pinocchio aussi était de bois…

Je l’ai réalisé…

J’en suis fier…

Je suis allé lire Traité du zen et de l’entretien des motocyclettes, roman de Robert Pirsig, dont le manuscrit a subi 121 refus d’éditeurs (ce qui m’encouragea à poursuivre), où j’ai puisé cette philosophie de vie (traduction de M. Proulx) :


« Le piège suivant qui vient à l’esprit est l’ennui. Il se trouve à l’opposé de l’anxiété et accompagne généralement les problèmes d’égo. L’ennui signifie que vous avez quitté la voie de la Qualité, vous ne voyez plus les choses avec un esprit neuf, vous avez perdu votre « esprit du débutant » et votre moto est en grand danger. L’ennui veut dire que votre provision de détermination est basse et qu’il faut en faire le plein avant toute chose.

Quand vous vous ennuyez, arrêtez ! Allez au spectacle. Allumez la télé. Prenez la journée. Faites n’importe quoi, mais ne travaillez pas sur la bécane. Si vous n’arrêtez pas, la prochaine chose qui se produira, c’est la Grosse Connerie, et c’est alors que tout l’ennui et la Grosse Connerie se combinent en un seul de ces coups du sort des dimanches qui vous vident de toute votre détermination, et vous stoppent vraiment. »

Je me suis additionné et abonné à « l’Afrique est magique », où je trône à côté des meilleurs :

Il n’est pas dit que sur la route, je ne rencontre pas Jack Kerouac

 

 

 

 

Merci à Eddy B.

Poètes intranquilles

Lu avec enthousiasme Appel d’air, d’Annie Le Brun, dans la réédition Verdier poche, vingt-quatre ans après la première, dont on aime l’emportement lyrique : « Oui, j’écris comme on force une porte (…) Oui, j’écris par effraction, avec le seul souci que ma vie ne ressemble pas à ces vies qui se ressemblent et s’assemblent si bien, pour empêcher que quoi que ce soit vienne retarder leur enlisement progressif. »

Ceci noté là, à côté de cet entretien chez Pivot, jadis :

L’insurrection lyrique (poésie, utopie, radicalité de vie) dans l’Appel d’air d’Annie Le Brun trouve écho dans le revue Intranqu’îllités, dont James Noël signe l’éditorial, et qui sera présentée dans sa version papier au prochain festival Étonnants voyageurs (Saint-Malo, 26-28 mai 2012) :

« Pour répondre à nos envies, nos pulsions « intranquilles », nous préférons substituer au mot revue, le mot rêve. En réalité, l’art ne semble respirer et rayonner que dans l’étrangeté des rêves, de ceux qui, paradoxalement, ne font pas de quartier au sommeil. Nous ne dirons jamais assez notre organique et impérieux besoin d’utopies. Dans le commerce intime qu’entretient le créateur avec l’utopie, il est une ligne de faille qui produit quelque chose comme un tremblement de l’esprit, entre l’angoisse qui précède la création et le jaillissement jubilatoire de l’œuvre. D’aucuns parlent de miracles. Ce moment mystérieux trouve tout artiste dans la jalouse condition d’un démuni grandiose.

Où vont tous ces mots, tous ces mondes qui nous traversent dans nos déraillements divers, sans que nous nous donnions le temps, ni la peine de les accoucher? Où se cachent ces pépites, ces éclairs de rêverie qui métamorphosent et diffusent nos idées noires en feux d’artifices et pulvérisent notre bon sens, pour foutre le camp aussi sec, aussitôt qu’ils nous sont apparus ? Une idée qui passe en éclair surprend toujours par sa force de frappe et nous éclaire avec brio sur notre incapacité à nous en dessaisir. Comment faire, comment procéder pour charrier avec nous les bijoux sonores de langue, sans risquer notre peau de mineur qui rêve de remonter en surface,  paré de mille signes  et de  preuves d’identifiables merveilles. Il faudrait  posséder  la foi et la légèreté insoutenable d’un rêveur à gages. »

Consulter le site des Passagers des vents.

Le Pélican

Lorsque le pélican, lassé d’un long voyage,
Dans les brouillards du soir retourne à ses roseaux,
Ses petits affamés courent sur le rivage
En le voyant au loin s’abattre sur les eaux.
Déjà, croyant saisir et partager leur proie,
Ils courent à leur père avec des cris de joie
En secouant leurs becs sur leurs goitres hideux.
Lui, gagnant à pas lents une roche élevée,
De son aile pendante abritant sa couvée,
Pêcheur mélancolique, il regarde les cieux.
Le sang coule à longs flots de sa poitrine ouverte;
En vain il a des mers fouillé la profondeur;
L’Océan était vide et la plage déserte;
Pour toute nourriture il apporte son cœur.
Sombre et silencieux, étendu sur la pierre
Partageant à ses fils ses entrailles de père,
Dans son amour sublime il berce sa douleur,
Et, regardant couler sa sanglante mamelle,
Sur son festin de mort il s’affaisse et chancelle,
Ivre de volupté, de tendresse et d’horreur.

Mais parfois, au milieu du divin sacrifice,
Fatigué de mourir dans un trop long supplice,
Il craint que ses enfants ne le laissent vivant,
Alors il se soulève, ouvre son aile au vent,
Et, se frappant le cœur avec un cri sauvage,
Il pousse dans la nuit un si funèbre adieu,
Que les oiseaux des mers désertent le rivage,
Et que le voyageur attardé sur la plage,
Sentant passer la mort, se recommande à Dieu.

Poète, c’est ainsi que font les grands poètes.
Ils laissent s’égayer ceux qui vivent un temps;
Mais les festins humains qu’ils servent à leurs fêtes
Ressemblent la plupart à ceux des pélicans.
Quand ils parlent ainsi d’espérances trompées,
De tristesse et d’oubli, d’amour et de malheur,
Ce n’est pas un concert à dilater le cœur.
Leurs déclamations sont comme des épées:
Elles tracent dans l’air un cercle éblouissant,
Mais il y pend toujours quelque goutte de sang.

Alfred de Musset. Le Pélican.

(signalé par Elise F.)

En Haïti, l’Écrit jusque dans les camps, jusque dans les rues

Entendu dans les rues de Port-au-Prince début février, un poème de Samuel, cireur de chaussures authentique :

Je suis celui

Qui dans dans le feu

Avec mon tabour en eau

Fluide de mon sang

Noirci par la brise de du soir.

À l’occasion du festival Étonnants voyageurs (1er au 4 février 2012), nous avons marché sur les brisées de Dominique Batraville, auteur du recueil de poèmes Semelles de braise (éditions Presses nationales d’Haïti, collection Souffle nouveau), où il écrit dans son poème Élégie de Port-au-Prince :

Juché sur mes semelles de braise

je regarde décombres et catacombes

avant de chanter et les sémaphores de ma ville.

Moi, ange de charbon, j’entends capter d’autres

oracles

en quelques fractions de secondes.

À lire, dans Le Nouvel Observateur, l’article de Grégoire Leménager, Haïti : Génération séisme, où il écrit notamment : « Dans une ville où le seul cinéma encore debout, le mythique Eldorado, cherche de l’argent pour enfin rouvrir ses portes, le métier d’écrivain a de quoi faire rêver ceux qui ont eu la chance d’apprendre à lire (on compte officiellement 50% d’analphabètes). Mieux: à Paris, Nice ou Lisieux, la conseillère d’orientation ferait tout pour dissuader un gamin d’espérer vivre de sa plume; ici, avec un chômage qui touche les deux tiers de la population, cette vocation ne semble pas plus absurde qu’une autre. Au contraire. Le « peuple de peintres » salué par Malraux est aussi un peuple de poètes. »

Toujours de Grégoire Leménager dans BibliObs, Une journée avec Laferrière au pays des poètes et la page Paroles d’Haïti.

Dans Libération, lire les articles de Frédérique Roussel, Haïti reprend goût à la vie par l’écrit et un entretien à Port-au-Prince avec Lyonel Trouillot.

Et le site Étonnants voyageurs.

Pour écrire un seul vers (Rilke par Terzieff)

Le texte :

Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci, à ses parents qu’il fallait qu’on froissât lorsqu’ils vous apportaient une joie et qu’on ne la comprenait pas (c’était une joie faite pour un autre), à des maladies d’enfance qui commençaient si singulièrement, par tant de profondes et graves transformations, à des jours passés dans des chambres calmes et contenues, à des matins au bord de la mer, à la mer elle-même, à des mers, à des nuits de voyage qui frémissaient très haut et volaient avec toutes les étoiles – et il ne suffit même pas de savoir penser à tout cela. Il faut avoir des souvenirs de beaucoup de nuits d’amour, dont aucune ne ressemblait à l’autre, de cris de femmes hurlant en mal d’enfant, et de légères, de blanches, de dormantes accouchées qui se refermaient. Il faut encore avoir été auprès de mourants, être resté assis auprès de morts, dans la chambre, avec la fenêtre ouverte et les bruits qui venaient par à-coups. Et il ne suffit même pas d’avoir des souvenirs. Il faut savoir les oublier quand ils sont nombreux, et il faut avoir la grande patience d’attendre qu’ils reviennent. Car les souvenirs ne sont pas encore cela. Ce n’est que lorsqu’ils deviennent en nous sang, regard, geste, lorsqu’ils n’ont plus de nom et ne se distinguent plus de nous, ce n’est qu’alors qu’il peut arriver qu’en une heure très rare, du milieu d’eux, se lève le premier mot d’un vers.
***
Rainer Maria Rilke (1875-1926) – Les Cahiers de Malte Laurids Brigge (1910)

dit par Laurent Terzieff chez Bernard Pivot, en présence de Jacques Lacarrière :

par POLLY44

(merci à Marie G.)