50 000 mots en 3 minutes

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Découvrez Le Dictionnaire historique de la langue française d’Alain Rey sur Culturebox !

(création graphique : Romain Yaïch)

La 3e édition du « Dictionnaire historique de la langue française » (après celles de 1992 et 1998) est publiée sous la forme d’un seul volume. Alain Rey, retraité de 82 ans, retrace la vie des mots du français depuis le premier texte écrit en langue d’oïl en 842 jusqu’à des mots contemporains comme « bling bling ».

Surtout, cette version de 50 000 mots intègre les mots du français hors de Paris et en retrace l’histoire, ou les mentionne comme par exemple les mots « profitation » éclos lors des manifestations en Guadeloupe en février 2009, « ni-vanuatu », habitant du Vanuatu ou « caria » espèce de termite dans l’océan Indien.

Le mot nègre

 

 

 

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Mot

Parmi moi

de moi-même

à moi-même

hors toute constellation

en mes mains serré seulement

le rare hoquet d’un ultime spasme délirant

vibre mot

j’aurai chance hors du labyrinthe

plus long plus large vibre

en ondes de plus en plus serrées

en lasso où me prendre

en corde où me pendre

et que me clouent toutes les flèches

et leur curare le plus amer

au beau poteau – mitan de très fraîches étoiles

vibre

vibre essence même de l’ombre

en ailes en gosier c’est à force de périr

le mot nègre                                                         

sorti tout armé du hurlement

d’une fleur vénéneuse

le mot nègre

tout pouacre de parasites

le mot nègre

tout plein de brigands qui rôdent

de mères qui crient

d’enfants qui pleurent

le mot nègre

un grésillement de chairs qui brûlent

acre et de corne

le mot nègre

comme le soleil qui saigne de la griffe

sur le trottoir des nuages

le mot nègre

comme le dernier rire vêlé de l’innocence

entre les crocs du tigre

et comme le soleil est un claquement de balles

et comme le mot nuit un taffetas qu’on déchire

le mot nègre

dru

savez-vous

du tonnerre d’un été

que s’arrogent

des libertés incrédules

 

                                              Aimé Césaire

Extrait de Cadastre (éditions du Seuil, 1961).

Césaire dit son poème ici

Tapis de caniveau, roulures d’histoires oubliées

Au petit matin, un balayeur des rues entr’ouvre d’un geste laconique la vanne, et l’eau s’écoule d’un seul côté, orientée par un tapis de caniveau, nouement de tissus informels. « Tapis », belle antiphrase pour ce qu’on devine fait de chutes de vieilles serpillères, de moquettes usées, miasmes de mémoires, roulures d’histoires oubliées.

Un Américain de Paris, Douglas Brodoff les a magnifiés dans une exposition, « Les petits hommes verts ». Il milite aujourd’hui pour la création d’un musée des tapis de caniveaux. Laurent Alberti s’est ému de la disparition annoncée de ces « fagots des rues » dans son blog Les lignes de l’architecte, joliment sous-titré « Revue de détails urbains, de bribes architecturales et autres miscellanées ».

Ces tapis de caniveau ne sont pas que pieds de poésie de rue, mais glanures de gestes patchworks, précipités dans la fuite du temps, et dont les liens reconstitués témoignent d’une ultime trace, suintement à l’avant-jour.

Conseiller aux langages

Découvert dans le papier d’Yves-Marie Labé, dans Le Monde du 13 mai, à propos de la BD Quai d’Orsay, signée Christophe Blain et Abel Lansac, ce titre nobiliaire et diplomatique conféré au même Lansac lorsqu’il était responsable des discours au cabinet de l’ancien ministre des affaires étrangères, Dominique de Villepin : Abel Lansac était « conseiller aux langages ».

Ce « conseiller aux langages » prenait-il en compte la langue de bois ? la langue verte ? la langue vivante ? une novlangue ? « Conseiller aux langages », c’est plus précis, et en même temps plus terrifiant que « conseiller en communication », c’est l’éminence suprême des signes. Langages est au pluriel, marquant ainsi une possibilité, un choix. Au singulier, ce serait une simple affaire de savoir-vivre, de maintien.

Conseiller c’est, nous dit le TLF : « Indiquer à quelqu’un ce qu’il devrait faire ou ne pas faire. » Quand dire, c’est faire, nous explique Austin, tant à un certain niveau, dire est un pouvoir.

Dans la Bible, au commencement était le Verbe. Au Quai d’Orsay, à la fin était le conseiller aux langages.

L’anthographie du 1er mai, une anthologie

La fête du Travail, fête des travailleurs, commémore un 1er mai de 1886 où les syndicats américains appelèrent plus de 400 000 travailleurs à manifester pour l’obtention de la journée de huit heures. En France, la journée de 8 heures a été obtenue en 1919.

Elle était célébrée jusqu’à Pétain avec une fleur d’églantine qui, le 1er mai 1941, lui substitua le muguet, passant du rouge au blanc, l’églantine étant jugée trop à gauche.

En langage des fleurs, l’églantine symbolise un bonheur éphémère, quand les jours passent trop vite. Le muguet de mai, blanc, serait, traditionnellement « le retour du bonheur dans le couple », ou simplement « une coquetterie discrète », ou encore : « rien ne vous pare mieux que votre beauté. » Et dans le contemporain, un signe d’amitié, nous dit un site plein de couleurs.

De la poésie à la science… le langage des fleurs se dit avec tous ses attributs grecs : « anthographie » (fleur + écriture). Mot défini dans le Trésor de la langue française (TLF), qui cite le Larousse du 19e siècle.

L’anthographie nous mène à un notre mot, qui lui place « anthe » (fleur) en suffixe : « protéranthe » (premier + fleur), une plante dont les fleurs naissent avant les feuilles. Mot signalé ce matin par Alain Baraton, dans sa chronique d’Inter.

Extrait du Dictionnaire raisonné, étymologique, synonymique, polyglotte des termes usités dans les sciences naturelles par A.-J-L. Jourdan, Baillière, 1834. Consultable en ligne.

Laissons nous « anther » par les fleurs, en affixe, préfixe, suffixe. Outre anthographie et protéranthe, humons anthophore (qui porte des fleurs), anthèse (floraison, épanouissement de la fleur), anthophage (qui se nourrit de fleurs),  chrysanthème, (littéralement « fleur d’or »), hélianthème (soleil + fleur), de quoi établir une belle anthologie (choix de textes, de poèmes comparés à des fleurs).

En Polynésie, le prix des mots

Chaque phrase de l’artiste Ben lui rapporte plusieurs milliers d’euros. Par exemple : « Je suis unique au monde » ou « A bas la société de consommation ». Elles sont considérées comme des « produits dérivés » des œuvres qu’il expose en galerie ou dans les musées.

L’exposition la plus importante qui lui ait été jamais consacrée est présentée au Musée d’art contemporain de Lyon jusqu’au 11 juillet.

Depuis 1997, l’achat de mots clés sur Internet a lancé une forme de publicité. Concrètement, vous achetez un mot clé comme « libellule » et quand l’internaute tape « libellule » dans son moteur de recherche votre publicité apparaît.

Cette marchandisation des mots n’est pas du goût de tous. Elle est même une pomme de discorde au sein de la famille Tamatoa, en Polynésie. L’enjeu: le nom de baptême d’un navire à grande vitesse, entre Papeete et Bora-Bora. Prochain départ mercredi 7 avril à 10h, arrivée prévue (après escales à Huahine et Raiatea) à 17h15, comme l’indique le tableau horaire sur le site de la compagnie Raromatai ferry.

Le King Tamatoa tient son nom du roi Tamatoa, huit lignées… plus tôt. L’un d’entre eux, Tamatoa Ura, a accueilli les révoltés de la Bounty en 1789 à Tubuai…

L’un des descendants réclamait à l’armateur 300 millions Fcfp (2,5 millions d’euros) pour l’utilisation du nom de son ancêtre.

« Nous ne demandons rien » a réagi Philippe Estall qui a exhibé sa généalogie sur une dizaine de pages où s’aligne une trentaine de générations. Très officiellement, il a offert à la direction du Raromatai ferry, l’histoire des rois Tamatoa, de ceux « qui ont régné dans la dignité et l’intérêt de leur peuple ».
« Nous sommes fiers de voir le nom de notre famille sur ce beau bateau qui va régner sur les îles sous le vent, comme notre ancêtre » précise l’homme qui s’amuse que Tautu Tauotaha ose prétendre commercialiser le nom des Tamatoa pour son seul profit. « Le nom est tombé dans le domaine public ! Il devrait le savoir ! ».
« L’affaire est close », conclut Tahiti press qui fait la part des mots.
 

Du courage

Le Socrate pour les enfants à partir de 10 ans, signé Brigitte Labbé et Pierre-François Dupont-Beurier (Illustrations Jean-Pierre Joblin) pour la collection Goûters philo des éditions Milan, nous propose dans la belle biographie du père de la philo grecque l’exemple d’une discussion philosophique sur le courage. Qu’est-ce que le courage ? Refuser un combat pour ruser et finalement gagner est-ce du courage ? Faut-il éprouver la peur pour être courageux ? Qui est le plus courageux, entre celui qui a conscience du danger et celui qui n’en a pas conscience ?

Coïncidence… sort le livre de Cynthia Fleury, La Fin du courage (Fayard).

Cynthia Fleury est docteur en philosophie, Présidente d’Europanova, et développe une recherche au CNRS sur les platoniciens de Perse et les platoniciens de la Renaissance. Elle avait publié en 2005, Pathologies de la démocratie (voir son intervention sur le déshonneur des élites en avril 2009).

On lira dans Next, supplément de Libération son interview (propos recueillis par Cécile Daumas), intitulée « Savoir dire non ». Qu’un mensuel sur la mode publie un entretien avec une philosophe critique de la « démocratie automatique » en dit long, soit sur son ouverture d’esprit, soit sur le manque de repères de notre société.

Extrait :

Traditionnellement le héros se démarque par son audace. Comment aujourd’hui se fait-on remarquer ?

Aujourd’hui, le fait de bien se conduire, de faire preuve de courage, ne rapporte rien. Nous faisons l’épreuve de la fin de l’exemplarité. Le nouveau mode de leardership, c’est la contrexemplarité : l’épisode « fouquet’sien » de Nicolas Sarkozy reste symptomatique de cette nouvelle donne. Ce sont aussi les faux « parlers vrai », les « blancos » de Manuel Valls, les « Auvergnats » de Brice Hortefeux, les « bronzés » de Silvio Berlusconi, les « Harkis » de Georges Frêche. Tous les jours les médias se font les relais de ces nouvelles prescriptions grossières. Et comme la procédure de visibilité médiatique vaut pour reconnaissance sociale, chacun se dit que l’ascension sociale passe désormais par la contrexemplarité. Les citoyens font le pari de la contrexemplarité presque par désir d’égalité. »

Ayons le courage de suivre les prochains goûters philo, ici.