Du courage

Le Socrate pour les enfants à partir de 10 ans, signé Brigitte Labbé et Pierre-François Dupont-Beurier (Illustrations Jean-Pierre Joblin) pour la collection Goûters philo des éditions Milan, nous propose dans la belle biographie du père de la philo grecque l’exemple d’une discussion philosophique sur le courage. Qu’est-ce que le courage ? Refuser un combat pour ruser et finalement gagner est-ce du courage ? Faut-il éprouver la peur pour être courageux ? Qui est le plus courageux, entre celui qui a conscience du danger et celui qui n’en a pas conscience ?

Coïncidence… sort le livre de Cynthia Fleury, La Fin du courage (Fayard).

Cynthia Fleury est docteur en philosophie, Présidente d’Europanova, et développe une recherche au CNRS sur les platoniciens de Perse et les platoniciens de la Renaissance. Elle avait publié en 2005, Pathologies de la démocratie (voir son intervention sur le déshonneur des élites en avril 2009).

On lira dans Next, supplément de Libération son interview (propos recueillis par Cécile Daumas), intitulée « Savoir dire non ». Qu’un mensuel sur la mode publie un entretien avec une philosophe critique de la « démocratie automatique » en dit long, soit sur son ouverture d’esprit, soit sur le manque de repères de notre société.

Extrait :

Traditionnellement le héros se démarque par son audace. Comment aujourd’hui se fait-on remarquer ?

Aujourd’hui, le fait de bien se conduire, de faire preuve de courage, ne rapporte rien. Nous faisons l’épreuve de la fin de l’exemplarité. Le nouveau mode de leardership, c’est la contrexemplarité : l’épisode « fouquet’sien » de Nicolas Sarkozy reste symptomatique de cette nouvelle donne. Ce sont aussi les faux « parlers vrai », les « blancos » de Manuel Valls, les « Auvergnats » de Brice Hortefeux, les « bronzés » de Silvio Berlusconi, les « Harkis » de Georges Frêche. Tous les jours les médias se font les relais de ces nouvelles prescriptions grossières. Et comme la procédure de visibilité médiatique vaut pour reconnaissance sociale, chacun se dit que l’ascension sociale passe désormais par la contrexemplarité. Les citoyens font le pari de la contrexemplarité presque par désir d’égalité. »

Ayons le courage de suivre les prochains goûters philo, ici.

 

Mot du jour : « baisement dans la cour Patel »

A La Réunion, pour désigner un « ennui », une « fessée », ou comme dans l’explication détaillée dans ce journal de l’île de la Réunion, une « bagarre », on utilise « baisement dans la cour Patel ». Cela n’a rien a voir avec le sens religieux admis (« baisement de l’anneau pontifical », par exemple). Qu’on en juge…

« Le G.R.A.H.TER (Groupe de Recherches sur l’Archéologie et l’Histoire de la TErre Réunionnaise) a publié en avril 2002, le livre du docteur Amode Ismaël Daoudjee “Les Indo-Musulmans Gujaratis”. Je suis frappé par l’itinéraire de Hadjee Amode Patel.
Employé de commerce à Saint-Louis de 1931 à 1936, puis fabriquant de limonade… il fut comptable et tenait les livres des commerçants “z’arabes” en gujarati. Amode Mamode Patel traduisait leurs écritures en français.

C’est en 1939 qu’il s’associe avec son oncle Sulliman Patel pour créer une entreprise de transports en commun… Et le fameux car « courant d’air » est né. Ils ont la ligne Saint-Louis / Cilaos. Actuellement, nous disons que c’est une route dangereuse. L’imaginons-nous en 1939 ? Et pourtant, il fallait travailler. Cilaos fut ainsi désenclavé.
La pénurie d’essence pendant la guerre va lui permettre de mettre au point un carburant à base de 90% d’alcool et de 10% d’essence. De même pour le moteur, il utilise l’huile de bancoul fabriquée localement. Hadjee Amode Patel était un précurseur d’une grande ingéniosité. C’est par la souffrance, dans la douleur que la création s’est faite. La guerre a été cet élément-là.

Pour résoudre le problème d’énergie, 60 après, l’idée revient d’actualité, par le bio-carburant.
Hadjee Amode Patel développera l’entreprise de transports. En 1950, cette entreprise sera le premier transporteur de voyageurs avec près de 20 cars « courant d’air » et des lignes régulières jalonnant l’île. Le garage de l’entreprise se situait dans la cour de la médersa, et parfois, des bagarres éclataient entre les voyageurs qui attendaient leurs cars, d’où le terme devenu familier de « baisement dans la cour Patel ». »

source : Témoignages, journal du Parti communiste réunionnais, 4/09/07.

Michel Admette en a fait une chanson :

Mot-macumba

le mot est père des saints
le mot est mère des saints
avec le mot couresse on peut traverser un fleuve
peuplé de caïmans
il m’arrive de dessiner un mot sur le sol
avec un mot frais on peut traverser le désert
d’une journée
il y a des mots bâtons-de-nage pour écarter les squales
il y a des mots iguanes
il y a des mots subtils ce sont des mots phasmes
il y a des mots d’ombre avec des réveils en colère
d’étincelles
il y a des mots Shango
il m’arrive de nager de ruse sur le dos d’un mot dauphin

Aimé Césaire, Moi, laminaire…

Mot du jour : abacost

L’abacost, abréviation de « à bas le costume », est une doctrine vestimentaire qui fut en vigueur au Zaïre entre 1972 et 1990. Afin d’affranchir la population de la culture coloniale, elle interdisait le port du costume et de la cravate, au profit d’un veston d’homme, lui-même appelé « abacost ».

Dans les faits, l’abacost devint le symbole vestimentaire de la nomenklatura au pouvoir; son obligation disparut avec le retour du multipartisme. Dans la foulée, la cravate aussi était considérée comme une marque de mundele ndombe, qui signifie le « blanc noir. » (source : Wikipédia).

Par souci « d’authenticité », la République démocratique du Congo s’est appelée Zaïre de 1971 à 1997, date du renversement de Joseph-Désiré Mobutu par Laurent-Désiré Kabila.

Dans le dress code congolais, il existe le mode le plus connu, la SAPE, pour Société des ambianceurs et des personnes élégantes, avec ses marques de haute couture où le fric le dispute au chic, qui devance largement le « Out of Africa » et ses dégardés de terre ocre façon terre africain, ou encore le « heidi » en boubou pour se fondre dans le paysage…


Mot du jour : tankiste

Qu’est-ce qu’un tankiste ?

1. Un conducteur de tank ;

2. Un poète ;

3. Une anagramme.

Les réponses 1 et 3 sont évidentes : l’anagramme étant celle de Site Kant.

La réponse 2 l’est moins. Et pourtant : un tankiste est aussi un poète, amateur de… tanka, qui est en japonais un « poème court » composé d’un tercet (groupe de trois vers) et d’un distique (groupe de deux vers), qui connut son apogée dans la période Heian (794-1192).

Le tanka donna par la suite le célèbre haïku (le seul tercet du tanka en 17 pieds de trois vers selon la forme 5-7-5), dont l’un de Bashô est cité dans un Papalagui précédent :

Vieille mare –

Une grenouille plonge

Bruit de l’eau.

Il est admis qu’un poème traduit ne respecte pas exactement la forme 5-7-5, du fait de la traduction même.

Le haïku est donc le poème de la brièveté de la brièveté, fils de tanka, le « poème court ».

Un tankiste aime la brièveté,

qu’il soit conducteur de tank ou poète.

Nuance :

l’un convoite la mort, l’autre vise la beauté.

Quant à Kant…

Il faut être bien philosophe pour feuilleter le petit livre que vient de publier Points, Haïjins japonaises, Anthologie du rouge aux lèvres, où Dominique Chipot et Makoto Kemmoku ont réuni et traduit des poètesses du haïku, d’où le titre de ce recueil bilingue.

À le picorer, on passera vite sur quelques haïkus vite oubliés, pour s’attarder sur certaines pépites. Dont « les haïkus de la bombe atomique ». Pour n’en citer qu’un, celui de Yasuko Saeki, écrit en 1945 à Hiroshima :

Puisant dans mes mains

l’eau de la rivière, je pousse

des cadavres atomiques.

Le haïku sait donc s’attacher à l’évanescence des choses, même à… l’évanescence éternelle. Il n’est pas jeu anodin, bien loin d’un simple cadavre exquis de lettré.

Et l’on se souvient de cette anedocte : jadis, la pratique du tanka était réservée à la Cour impériale. Toute personne de rang inférieur surprise en train de pratiquer le tanka était condamnée à mort. D’où le succès populaire du haïku, beaucoup moins strict.

Au tankiste, préfèrons le haïkiste.

Lire aussi les nombreuses notes sur le haïku dans Papalagui.

Sur cette toile d’Erró, Viva la Revolución, réalisée à partir d’un collage, l’héroïne au premier plan porte un ceinturon sur la boucle duquel est gravé le mot : « TANK ». Visible agrandie ici et en vrai au Musée national d’Art contemporain, au Centre Pompidou, Erró, 50 ans de collages (17 février-24 mai 2010)

Les habiles, les jongleurs de mots…

« Les habiles, les jongleurs de mots sont plus éloignés de la poésie que cet homme qui – sans parole aucune – se défait de sa journée, le regard levé vers un arbre, ou le cœur attentif à un ami. »

Andrée Chédid, à laquelle le Printemps des poètes rend hommage 8 au 21 mars 2010. Une douzième édition qui a pour thème : « Couleur femme ».

AU CŒUR DU CŒUR, d’Andrée Chedid. Poèmes choisis et préfacés par Matthieu Chedid et Jean-Pierre Siméon, Librio, 96 p., 3 €.

Logique en soi (solution)

Expliquée par Georges Perec, dans Jeux intéressants, p. 111, voici la solution du jeu présenté hier :

« On appelle les mots de cette série des mots « autologiques », c’est-à-dire des mots qui correspondent à leur définition : le mot « français » est français, le mot « mot » est un mot, le mot « court » est court, etc. L’intrus est donc le mot « adverbe » qui n’est pas un adverbe. Le mot « intrus » pose un problème insoluble que l’on peut rapprocher du paradoxe du logicien anglais Bertrand Russell : si le mot « intrus » n’est pas autologique, il est donc intrus dans la série, mais alors, si le mot « intrus » est intrus, il est donc autologique ; et s’il est autologique, il n’est pas intrus dans la série… Bref, de quoi se casser longtemps la nénette ! »