Mille excuses

En plein meeting, le 12 juin, Barack Obama avait rédigé un mot d’excuses à destination de l’école de la jeune… Kennedy, une étudiante qui faisait l’école buissonnière pour assister au discours du président américain.

Auparavant, le 20 mars, le président américain avait présenté ses excuses aux handicapés pour sa première grosse gaffe publique, une plaisanterie comparant ses prouesses au bowling à celles des participants aux jeux Paralympiques.

Le Sénat des Etats-Unis a formellement présenté des excuses ce jeudi 18 juin, au nom du peuple américain, pour « l’esclavage et la ségrégation raciale » envers les Noirs américains. » Cette résolution symbolique a été approuvée par acclamation, démocrates et républicains étant largement d’accord sur les termes du texte. Elle intervient à la veille de la célébration annuelle de la fin de l’esclavage aux Etats-Unis en 1865, après la guerre de Sécession. « ,nous précisent les journaux.Mille excuses.

La littérature comme nettoyage en règle

Le recueil de nouvelles :

Skull Fragments, de Michael A. Arnzen (61 p., édition bilingue, Les Perséides, coll. art bref), traduit de l’américain par Jérôme Charlet. Première traduction de cet auteur en français.

L’incipit :

Plonger

Un jour, vous emmenez votre fille au fast food à côté de chez vous.

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Vous, vous mangez votre hamburger, comme d’habitude. Mais cette fois, soudain, vous l’entendez crier. Crier pour de vrai.

Signe particulier :

Écrivain la nuit, professeur d’anglais le jour à l’université catholique de Seton Hill, où il enseigne aussi  » l’écriture des fictions populaires « .

Voir son film Cadavre exquis (2006) :

Lieu de naissance probable : 

Amityville (sic).

la littérature comme une critique de la vie

L’extrait : Ce n’est pas en exigeant de l’écrivain imaginatif qu’il traite de  » jolies choses  » que le lecteur mécanique interfère dans la production de chefs-d’œuvre, mais bien par sa propre incapacité à discener les  » jolies choses  » dans un livre, aussi formidable soit-il, dès qu’une difficulté se présente à ses yeux. Pour ceux qui envisagent la littérature comme une critique de la vie, rien n’est plus déconcertant que cette incapacité à distinguer l’idée directrice d’un livre – sa valeur technique et imaginative considérée comme un tout — de ses caractéristiques purement factuelles.

Le livre : Le vice de la lecture, Edith  Wharton, 1903, éd. française Les éditions du Sonneur, 2009, 38 p. traduction de l’américain par Shaïme Cassim.

L’état de scandaleuse absence

 » Nous vivons dans un temps où les philosophes s’abstiennent. Ils vivent dans un état de scandaleuse absence. Il existe un scandaleux écart, une scandaleuse distance entre ce qu’énonce la Philosophie et ce qui arrive aux hommes en dépit de sa promesse ; dans le moment même qu’elle redit sa promesse, la Philosophie est en fuite. Elle n’ai jamais là où l’on aurait besoin de ses services. Elle est, ou plutôt paraît, démissionnaire. Il faudra même parler d’abandon de poste, de trahison. »

Paul Nizan, Les chiens de garde (Rieder, 1932). L’extrait cité est l’entrée du chapitre « Démission des philosophes », p. 33 de la réédition Maspero en 1960.

Deville écrit des vies en accéléré

Place Stalingrad à Paris, sous le Magic mirror, joli chapiteau où la lumière défracte en lumens apaisés… deux écrivains, une rencontre de Paris en toutes lettres ce samedi de fin d’après-midi parisien humide. La parole est comme la lumière du lieu, apaisée. Saint-Nazaire est le point commun entre Jean Rolin (Un chien mort après lui, P.O.L) et Patrick Deville (Equatoria, Seuil).

J’aime bien la phrase de Deville. Elle développe une ampleur conforme a son souci de  » chercher une forme  » qui englobe plusieurs genres littéraires. Lui-même qui tient à la précision  » roman  » sur la page de couverture, aime travailler des  » romans sans fiction » (bel oxymore) où il cherche à écrire  » des vies en accéléré « . Parmi les extraits lus, gardons et notons celui-ci (dans le livre c’est la partie  » en Algérie « , chapitre  » dans les rues  » :

C’est à l’extrémitié de la rue Didouche-Mourad qu’il conviendrait d’installer ce matériel cinématographique complexe que j’avais expérimenté en 97 sur l’avenue Simon-Bolivar de Managua, au Nicaragua, un système capable de restituer en accéléré l’ensemble chaotique des images du passé : un Romain taille la vigne sur ce qui est encore une colline très éloignée du port de Tipaza. Des cavaliers arabes conquérants fondent depuis Le Caire dans un nuage de poussière…

donc lire la suite p. 174.

Toute faiblesse devient force à dire les mots

Une lecture au hasard… en feuilletant Les Immémoriaux, de Ségalen (1907), je tombe sur ce passage, p. 103 :

La bouche très vieille souffle comme une conque fendue.  » Car le Récit a cette puissance que toute douleur s’allège, que toute faiblesse devient force à dire les mots. Car les mots sont dieux. « 

Puissance qui trouve écho — trouble écho — dans cet extrait en abyme du dernier Chamoiseau, Les neuf consciences du Malfini, (Gallimard, p. 60) :

 » Et si cela n’était pas l’exacte vérité, cela n’aurait aucune d’importance : les histoires ne servent qu’à habiller l’indéchiffrable du monde. « 

Bonnes nouvelles de Corée

Eun Hee-Kyung, Les Boîtes de ma femme, Zulma : un recueil de cinq nouvelles, dont je viens de lire la première qui donne son titre au livre, traduit du coréen par l’auteur et par Pierrick Micottis.

Style descriptif (d’un bureau, d’un appartement quelconque, d’une psychologie féminine froide, des sentiments).

Extrait, p. 20 :

 » Quand ma femme était seule, elle s’occupait de nettoyer et de ranger l’appartement. De temps à autre, elle se mettait à son bureau pour feuilleter des magazines ou des journaux. Elle aimait bien ce bureau. Ses lectures étaient variées. Il me semblait toujours qu’elle ne lisait pas comme les autres gens qui se cultivent ou se forment à travers les livres. Elle ne gardait en mémoire qu’une infime partie de ce qu’elle avait lu. Comme par ailleurs elle était consciente d’interpréter le contenu de ses livres à sa manière, elle commençait toujours ses histoires en disant :  » Je ne sais pas si ma mémoire est bonne, mais…  » En vérité, elle préférait ranger ses livres dans ses boîtes pour mieux les oublier. En dehors de la lecture et du rangement, elle dormait pratiquement toute la journée.  »

Donc style d’entomologiste mais efficace. Personnages au relief juste suffisant pour porter le tête à tête homme/femme dans une impasse inexorable, prévisible. On s’y attache comme à ce style dépouillé, comme les rues, le travail de bureau, donc une certaine vision de la Corée.

La phrase est classique, quelquefois Eun Hee-Kyung vous assène une subordonnée antéposée avec une telle évidence ! façon phrase retournée comme un gant, en somme. Exemple :  » Sur les nerfs pour avoir été désigné, l’avant-veille, chef d’équipe d’un nouveau projet dans mon entreprise, je n’étais guère en mesure d’écouter les piètres excuses de ma femme.  »

J’en étais là de ma première lecture de Eun Hee-Kyung… quand m’est revenu à l’esprit le film de son compatriote Im Kwon-taek, Ivre de femmes et de peinture, prix de la mise en scène à Cannes en 2002.

On ne peut pas imaginer styles plus opposés que ces deux oeuvres. Le flamboyant Ivre de femmes et de peinture raconte l’histoire au XIXe siècle d’un artiste aimant l’alcool, les femmes et la peinture jusqu’à la dévoration (les trois), Jang Seung-Up. Un critique français évoqua à propos de ce film dans la Corée décadente de l’époque ce mot de Cocteau :  » une orgie de beauté « . Evidemment un recueil de nouvelles n’est pas en général lyrique.

C’est sans doute aussi une question de générations et d’époque. Le cinéaste est né en 1936, l’écrivaine (car madame Eun est une romancière) en 1959. Elle est très populaire, elle a été lauréate en 1998 pour Les Boîtes de ma femme du Prix Lee Sang. A la démesure de l’un succède l’extrême mesure de l’autre…