Cette année… Rabelais candidat à la présidentielle ?

Ceste année les aveugles ne verront que bien peu, les sourdz oyront assez mal : les muetz ne parleront guières : les riches se porteront un peu mieulx que les pauvres, & les sains mieulx que les malades.
Plusieurs moutons, boeufz, pourceaulx, oysons, pouletz & canars, mourront & ne sera sy cruelle mortalité entre les cinges & dromadaires.
Vieillesse sera incurable ceste année à cause des années passées.
[…]

Et regnera quasi universellement, une maladie bien horrible, & redoubtable : maligne, perverse, espoventable et mal plaisante, laquelle rendra le monde bien estonné, & dont plusieurs ne sçau-ront de quel boys faire fleches, & bien souvent composeront en ravasserie, syllogisans en la pierre philosophalle & es aureilles de Midas. Ie tremble de peur quand ie y pense, car ie vous diz quelle sera epidemiale & lappelle Averroys vii colliget. faulte d’argent.

[François Rabelais, Pantagrueline Prognostication, détournement d’Almanach cité par François Bon, édition en ligne sur publie.net  et cité à nouveau dans Après le livre (Le Seuil), p. 185.]

Par ailleurs, selon un sondage Ifop à paraître dimanche dans le Journal du dimanche, à l’occasion du 10ème anniversaire de la monnaie unique, près des deux-tiers des Français (64%) se prononcent contre l’idée d’un abandon de l’euro et un retour au franc, tandis que 36% le souhaiteraient. [AFP] Libération nous confirme que « L’euro fête ses dix ans dans un climat de crise ».

Le dessinateur Bartik nous rappelle que certains vont rogner jusqu’à l’essentiel :

Une des solutions possibles : le retour de Rabelais… Rendez-vous le 22 avril et 6 mai 2012.

Tapis de caniveau, roulures d’histoires oubliées

Au petit matin, un balayeur des rues entr’ouvre d’un geste laconique la vanne, et l’eau s’écoule d’un seul côté, orientée par un tapis de caniveau, nouement de tissus informels. « Tapis », belle antiphrase pour ce qu’on devine fait de chutes de vieilles serpillères, de moquettes usées, miasmes de mémoires, roulures d’histoires oubliées.

Un Américain de Paris, Douglas Brodoff les a magnifiés dans une exposition, « Les petits hommes verts ». Il milite aujourd’hui pour la création d’un musée des tapis de caniveaux. Laurent Alberti s’est ému de la disparition annoncée de ces « fagots des rues » dans son blog Les lignes de l’architecte, joliment sous-titré « Revue de détails urbains, de bribes architecturales et autres miscellanées ».

Ces tapis de caniveau ne sont pas que pieds de poésie de rue, mais glanures de gestes patchworks, précipités dans la fuite du temps, et dont les liens reconstitués témoignent d’une ultime trace, suintement à l’avant-jour.

Je m’en allais, un marron dans la poche…

Le marronnier comme la marionnette aime redoubler les consonnes, mais ce n’est pas là sa seule accointance avec les lettres.

Car le marronnier qui se pavane tranquillement, exhibe et déploie ses fleurs roses devant ma fenêtre, comme devant d’autres ouvertures citadines ou devant le regard oblique des passants honnêtes alentour des bancs publics , est un véritable dictionnaire, un Trésor de la langue française, que le thésaurus éponyme veut bien nous aider à traduire.

Les fleurs sont des « panicules », mot d’origine latine qui signifie « fil de tisserand », et désigne sa forme en grappe d’épillets, petits épis « dont les axes secondaires plus ou moins ramifiés décroissent de la base au sommet de l’axe central ». Nomination qui a sa version grecque avec la « thyrse », c’est-à-dire une « inflorescence pyramidale en grappe composée ».

« Qu’est-ce qu’un thyrse ? se demande Charles Baudelaire. Selon le sens moral et poétique, c’est un emblème sacerdotal dans la main des prêtres ou des prêtresses célébrant la divinité dont ils sont les interprètes et les serviteurs. Mais physiquement ce n’est qu’un bâton, un pur bâton, perche à houblon, tuteur de vigne, sec, dur et droit. Autour de ce bâton, dans des méandres capricieux, se jouent et folâtrent des tiges et des fleurs, celles-ci sinueuses et fuyardes, celles-là penchées comme des cloches ou des coupes renversées. »

La marronnier actuel est un fils d’immigré : introduit à Paris en 1615, il atteint l’âge de 250 ans. Son nom vient de « mar », qui désigne en langue ligure de Gênes, un « caillou », ce qui indique ses origines orientales.

Son écorce renferme de l’æsculine qui, au XVIIIe siècle était utilisée pour ses propriétés fébrifuges (faisant baisser la fièvre). Dans son livre des superstitions, Eloïse Mozzani signale cette croyance croquignolette : « Pour faire disparaître des hémorroïdes, ‘‘épanchez-les trois fois avec le doigt du milieu, et dites : Moka, maket, Dieu m’a fait, de par Jésus, je n’en ai plus’’. On peut aussi porter dans sa poche un marron. »

A trop marcher un marron dans la poche, on risque la saponinification… La présence de saponine dans le marron, « était utilisée autrefois pour le blanchissage et pour la fabrication de bougie et de colles à bois », précise Félicien Lesec, dans son joli livre pleins d’histoires et d’Histoire : Paris, les arbres vous guident, parmi d’autres pour d’autres cités, publié dans une collection des éditions Altissima, car avec le marronnier il vaut mieux prendre de la hauteur.

Ring visuel

Un commissaire d’exposition au Centre Pompidou-Metz évoque des « rings visuels » pour que les œuvres résonnent entre elles, s’interrogent silencieusement. Effet miroir ? Mise en abyme ? Jeu de correspondance ? Match d’improvisation artistique ? L’exposition inaugurale « Chefs d’œuvre ? », qui porte judicieusement un point d’interrogation a inscrit dans l’une de ses galeries ce titre : « chefs d’œuvre à l’infini ».

Céline Zins écrit dans Par l’alphabet du noir (Christian Bourgois, 1979), déclamation silencieuse qui occupe seule la page 118 : « Voir commence où s’arrête le regard. »

Où arrêter le regard ?

« Accrétion », mot du jour

Les astrophysiciens ont découvert une étoile massive nommée aussitôt RCW 120, par on ne sait quel mystère. Elle aurait une masse de huit à dix fois le soleil et se constitue par accrétion, c’est-à-dire par agglomération de matière juxtaposée.

Comme les étoiles, j’aime à penser que nous grandissons par la force des liens aux autres, comme une forme d’… accrétion.

Quand papillonnent les points-virgules

Il appert que le « Comité de défense et d’illustration du point-virgule » a disparu de la Toile. Aucune nécro ne le mentionne, comme si broutille il était ; point barre ! Chant du signe ? , s’interrogent les correcteurs du blog renommé Langue sauce piquante.

C’est une triste fin, pronostiqueront les uns ; c’est un triste signe, glousseront les autres ;
on se consolera avec les pages pleines d’éloges voire de componction sur les sites amateurs BibliObs ou Rue 89 ;

nonobstant, on notera la bonne nouvelle, qui nous vient de Facebook avec ce « Mouvement de sauvegarde du point-virgule », créé par les rhéteurs de l’Internet, Clarice Plasteig dit Cassou et Matthieu Fayette. Même si « sauvegarde » fait un peu « monument en péril », ne boudons pas notre joie : le groupe compte à ce jour 801 membres ! C’est peu, mais ça bataille sérieux, avec « une seule consigne », demandent les auteurs : « utiliser le plus souvent possible et à bon escient le point-virgule dans vos écrits. »

Ce « bon escient » nous renvoie à l’indispensable Traité de la ponctuation française, de Jacques Drillon (Gallimard, 1991), entre les pages 366 et 386, vingt pages qui sonnent juste, distribuées en seize séquences, dont les deux premières affichent la couleur : 1. Le point-virgule excite les passions ; 2. Le point-virgule relie et ne sépare pas.

« Le point-virgule, employé à bon escient, est un véritable ciment de la phrase », explique Jacques Drillon (…) Il est un silence minuscule — non pas une pause, mais un silence musical — où se glisse la pensée du lecteur, qui détecte alors ce que la phrase recélait en ses plis : logique, ironie, indifférence… (…) Le point-virgule a régné sans partage sur l’esprit cultivé jusqu’à Claude Bernard, jusqu’à Poincaré, jusqu’à Valéry, et continué de le faire sur les âmes éprises de rigueur (Barrès, Giraudoux), de précision (Proust), de ryhtme (Claudel, Guyotat). On en trouve dans les délires oniriques de Breton, la prose d’Artaud, les poèmes de Ponge, les alexandrins de Queneau, les romans de Blanchot, partout. (Seuls les petits ont pensé s’agrandir en le négligeant.) C’est pourquoi l’on a prétendu, à bon droit, que le point-virgule était l’« expression la plus pure d’une civilisation, la nôtre » (Jean-François Rollin).

Ainsi, dans la haute poésie de Saint-John Perse :

L’ondée de mer est sur le carrelage et sur la pierre du seuil ; est dans les jattes de plein air et les terrines vernissées aux revers de Nubiennes. S’y lavera l’Amante de sa nuit d’amante ; y lavera ses hanches et puis sa gorge et son visage, y lavera ses cuisses jusqu’à l’aine et jusqu’au pli de l’aine.

Amers. »

Moaïs et Maoris ne perdent pas la tête, Néfertiti et Loti non plus

Les habitants de l’île de Pâques ont dit « non » au voyage en Europe d’une de leur statue-tête. Consultés par référendum, les Pascuans ont rejeté l’expatriation d’un des mille moaïs par 789 « non » contre 94 « oui » (4 000 habitants, 1 500 inscrits, 900 suffrages exprimés.

« Le projet de transfert d’un moaï à Paris, pour y être exposé du 26 avril au 9 mai au jardin des Tuileries, explique Le Monde, avait été lancé en 2008 par les fondations italienne Mare Nostrum et française Louis-Vuitton. Il visait à faire connaître la culture de l’île, en échange d’une contribution à la préservation de son patrimoine. »

Faut-il rapprocher ce mouvement populaire pascuan de la proposition de loi de Catherine Morin-Desailly, sénatrice de la Seine-Maritime (Haute-Normandie) « visant à autoriser la restitution par la France des têtes maories à la Nouvelle-Zélande » ?

« Aujourd’hui est un jour important pour moi, écrit la sénatrice sur son blog, en date du 1er avril. J’ai été auditionnée par Colette Le Moal, députée, rapporteur à l’Assemblée Nationale de la proposition de loi autorisant la restitution des têtes maories a la Nouvelle-Zélande. Colette, qui est comme moi centriste, a souhaité défendre  devant nos collègues députés en commission de la Culture le 7 avril, puis dans l’hémicycle le 29 avril prochain, ce sujet qui me tient particulièrement a cœur. J’espère que comme elle l’a annoncé, Valerie Fourneyron, notre maire, soutiendra la démarche.
Si, après le vote au Senat, le texte est voté comme semble le souhaiter notre ministre de la culture, et bien il ne restera plus qu’a envisager le rapatriement de l’ensemble des têtes maories que détiennent les musées en France dont celle du muséum de Rouen. Après des années d’attente, elles seront enfin inhumées dans le respect des traditions du peuple maori (600 000 personnes aujourd’hui) qui a toujours lutté face aux menaces pesant sur sa survie identitaire et culturelle. »

A l’heure où le Pavillon des Sessions, antenne pionnière du musée du Quai-Branly au Louvre, fête ses dix ans, les questions épineuses de la restitution d’objets d’art ont pris un aspect nouveau avec au Caire, une conférence internationale de deux jours sur la restitution des antiquités « volées ».

Le chef des Antiquités égyptiennes Zahi Hawass entend faire pression pour que soient restituées les antiquités égyptiennes volées, menaçant les musées de « rendre leurs vies misérables » s’ils refusaient d’accéder à sa demande.Au nombre des objets dont l’Egypte souhaite en priorité la restitution se trouve le buste de Néfertiti, actuellement exposé au Musée égyptien de Berlin, ainsi que la pierre de Rosette, qui se trouve au British Museum de Londres ou le zodiaque de Denderah, aujourd’hui au Louvre. La Grèce a réaffirmé sa demande de restitution des frises du Parthénon détenues par le British Museum.

On consultera avec profit le dossier pédagogique préparé par Claude Stéfani à l’occasion de l’exposition Andreas Dettloff à Rochefort en 2009.