Couvrez ces calligraphies arabes que je ne saurais voir

La calligraphie arabe en atelier, OUI ! La calligraphie arabe en affiche, NON ! Prétexte spécieux : « Il faut que « l’affiche soit comprise par tous » selon la municipalité UMP de Brignoles, dirigée par Josette Pons (son CV officiel précise qu' »elle est membre de plusieurs groupes d’études chargés de travailler sur des thématiques particulières telles que Artisanat et métiers d’art, Chasse et territoires, Chataigneraie, Politique de la Ruralité, Trufficulture et Viticulture, etc. »)

Pour des ateliers, le  calligraphe Abdallah Akar était bien au programme vendredi comme ce samedi à la Journée du livre gourmand, qui invite la Tunisie. Voir le programme détaillé sur le site municipal Brignoles.fr

En revanche, l’affiche a été retoquée.

Avant :

et dans une version murale arrachée :

Après :

Reportage de France 3 :

Coïncidence

Terrasse du samedi sous le soleil de mai. Une jeune maman. Sa fillette en landau. Elle rit à mes lunettes de soleil opaques. J’apprends qu’elle s’appelle Suzanne. Dans mon carnet un extrait de علي و سوزان c’est-à-dire « Ali et Suzanne », extrait d’un recueil de nouvelles de l’écrivain soudanais Tayeb Salih.

Éros dans une bibliothèque limougeaude

Les passions littéraires des universitaires restent quelquefois confinées dans la ouate timide de communications ânonnées pour d’autres universitaires. Et pourtant… certains réussissent à nous émouvoir en évoquant l’oxymore d’un titre tel Éros dans un train chinois (1990) ou la fraternité d’Un Arc-en-ciel pour l’Occident chrétien (1967) ou encore la tendresse de l’homme Depestre. C’est curieux qu’autant de passions se contiennent dans autant d’années d’études et ne débordent pas dans les rues de Limoges, en Auvergne et dans le reste du monde. Des universitaires réunis à la Bibliothèque de Limoges, propriétaire du fonds Depestre, et qui viennent de Dublin, New-York, Grenade, Nice, Montpellier.

La palette de ses yeux bleus

À 300 km/h, le TGV dessine d’un trait sa trajectoire dans la plaine jetée comme un immense drap, à travers les bois épars et les champs jaunes de colza mûr. Un ciel gris de blancs laisse entrevoir les couleurs d’une trace de vitesse irréelle. Imaginer ce qui pourrait advenir de cet horizon qui se dégage dans les lointains. En voiture-bar, une fillette joue avec son grand-père. Elle essaie de nommer les couleurs qui défilent dans la palette de ses yeux bleus. Les nommer c’est essayer de les retenir, essayer de garder en soi la vitesse de la lumière.

Dans ce fracas, un désir

Ce qui nous fait bouger dans le vaste monde comme dans notre bibliothèque, qui double le monde et le densifie dans la dimension d’un dé à coudre jamais aboli ?

Le désir de connaître, le goût du risque, un appel pour une bascule dans l’inconnu (Comment vivre sans inconnu devant soi ? se demande le poète René Char), la soif d’absolu, l’envie de vivre pleinement, un appétit, un attrait pour l’immersion, une exigence qui va de soi, la mécanique simple en apparence d’un tour du monde, la curiosité ardente du beau, sous toutes ses formes, dans toutes ses qualités, ce désir farouche d’aller mieux au monde, le penchant pour ce presque rien d’un sourire échappé, geste complice à l’appui, moment de petit bonheur, existence précaire de nos variables sentimentales, conviction qu’un amour s’étend, s’étend… peut s’éteindre aussi, mais que l’amour tout court s’étend, c’est notre seule chance, pirouette maladroite, atout salutaire, humain… hypothèse que l’étayage de notre volonté par des bricolages d’émotions est un bel échafaudage, que nos fraternités s’imposeront contre les murs de mesquinerie, les hiatus, les escroqueries, les petites ou grandes voyoucraties, car, que diable ! Maeterlinck nous l’avait enjoint : « Il faut vivre, parce qu’il n’y a pas d’heures sans miracles intimes et sans significations ineffables. »

Avec l’auteur du bien nommé Trésor des humbles, tirons-nous parti nous aussi de               « l’obscurité lumineuse des écrits purs » ?

Tirons-nous parti de la formule magique de René Char, toujours : « J’aime qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi. » ?

Tirons-nous parti du poème d’Aimé Césaire, Configurations :

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire
Dire de pudeur et d’impudeur
Dire de la parole dure.
Enroulement de la grande soif d’être
spirale du grand besoin et du grand retour d’être
nœud d’algues et d’entrailles
nœud du flot et du jusant d’être. » ?

Oui ! nous sommes au monde, et notre choix est d’en faire quelque chose, une œuvre d’art disait Foucault. « Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues », écrivait Antonio Gramsci le 1er janvier 1916 cité par la comédienne Sophie Bourel aujourd’hui même. Et que cette œuvre soit fille bâtarde de haute bâtardise à un siècle de distance d’un Paul Gauguin ébranlé par tant de beauté tropicale du côté de la Martinique et d’une Sophie Calle demandant justement à des aveugles en son génie artiste si singulier : « Qu’est-ce que, pour vous, la beauté ? »

Même alors, ce que nous sommes dans cet espace d’un cillement, dans cet espace inexploité, quand cette nuit remue, au cœur de notre boîte d’allumettes,

hein, Batraville grand et généreux brûleur de mots au pays de Toussaint Louverture !

vains tisons de nos passions, nous sommes cette minuscule réalité augmentée de nous-mêmes, cette laminaire, algue éponyme avec Césaire en mémoire vive ! ou possiblement telle écorce de bois-fouillé, pirogue d’Haïti donc, fait minuscule dans une nouvelle frontière.

(Une du quotidien français Libération, le 15/01/2011)

Ô faille, nous le pressentons. Oui Spinoza ! au bord des larmes nous éprouvons avec les femmes d’un camp pandémoniaque de Port-au-Prince que penser mieux augmente le degré d’être, merci Gary Victor, grand pisteur, et dès lors que nous vivons l’instant en devenir, nous sommes d’ici, dans le cul-de-basse-fosse de la Voix lactée, ici et maintenant, et avec tous ceux qui nous ont précédés, ici et partout, et qui nous suivront, nous sommes de ce carrefour, poètes et legbas de nos petites misères, îlets gordiens aux amarres tissées un peu beaucoup passionnément.

Hein, Glissant ! hein, Fanon ! dont nous sommes les fiers et fieffés zélateurs, nos utopies parfois en berne, souvent hissées haut, qui nous propulsent car nous ne voguons bien que de plein vent. Avec Patrice Chéreau qui prenait date : « Je dis que l’avenir c’est du désir pas de la peur. »

Dans ce fracas, nous sommes faits de désir, faits entièrement de désir. Désir d’être. Comme ce désir de liberté, désir majuscule, dessiné, calligraphié en frontières d’un pays, la Syrie…

Houria

Didi-Huberman : « Réengager l’histoire dans nos désirs »

Le séminaire du philosophe de l’art Georges Didi-Huberman, à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), est consacré cette année aux « Passés cités (par Jean-Luc Godard) ».

Extrait de la première séance, lundi 18 novembre 2013 :

« Un passé qui passe mal, ça nous rend aveugle au futur. Je pose des hypothèses. Une cécité quant à nos désirs mêmes. On pourrait dire : on peut très bien se passer du passé pour avoir un désir. Je répondrai très brièvement : un désir exige de prendre forme. Un désir doit prendre forme. Et quant à la forme, elle transforme toujours une autre forme qui lui préexiste. La forme, elle, est indissociable d’une mémoire des formes. Donc, configurer un désir c’est fatalement en passer par le passé. En passer par la mémoire en tous cas des formes.
Alors, les poètes, les historiens, les philosophes, les artistes sont des gens qui souvent tentent de faire acte de regard et acte de parole, pour que le passé passe un peu. Passe, ça veut dire deux choses : qu’il nous atteigne, et qu’il puisse nous quitter, du coup, qu’il passe, qu’il passe vraiment, afin que la cécité du présent cesse un peu.
Les artistes, les poètes, les penseurs inventent des formes donc, pour résister à cette fausse normalité du temps qui ne fait que passer. Ça c’est la problématique de Pasolini. La Rabbia de Pasolini [« La Rage », 1963], c’est une protestation contre la normalité du temps qui ne fait soi-disant que passer, qui passe tranquillement. La fausse normalité. Et puis, il faut résister de la même façon contre les faux événements, la société fait parade de beaucoup d’événements, elle s’enivre d’événements, des faux-événements.
L’enjeu c’est de réengager l’histoire dans nos désirs. Et un des gestes les plus simples pour commencer serait de citer le passé, faire une citation. Acte modeste. Et je dirai plus précisément, citer les passés. Il y a beaucoup de passés. On est environné de passés hétérogènes, proches, distants, anachroniques, co-existants. Citer les passés qui s’enchevêtrent et qui s’entrechoquent dans chaque moment de la conscience qu’on peut avoir de ce qui se passe dans le présent.
Godard c’est évidemment un très grand inquiet de toutes ces questions. Un grand inquiet du présent en tout cas… »
etc.

Autre conférence de Didi-Huberban à suivre, sur Pasolini, à la Cinémathèque française, le 28 octobre dernier.

« Nous sommes les locataires de la langue française…»

« Nous sommes les locataires de la langue française. Nous payons régulièrement notre loyer. Mieux même : nous contribuons aux travaux d’aménagement de cette langue. » Sony Labou Tansi [voir source].

Rappelé par Nicolas Martin-Granel, lors d’une rencontre au musée Dapper ce 16 novembre 2013, avec Boniface Mongo Mboussa, venu, lui, présenté J’étais nu pour le premier baiser de ma mère, tome 1 des œuvres complètes de Tchicaya U Tam’Si (Gallimard, continents noirs).