Dans ce fracas, un désir

Ce qui nous fait bouger dans le vaste monde comme dans notre bibliothèque, qui double le monde et le densifie dans la dimension d’un dé à coudre jamais aboli ?

Le désir de connaître, le goût du risque, un appel pour une bascule dans l’inconnu (Comment vivre sans inconnu devant soi ? se demande le poète René Char), la soif d’absolu, l’envie de vivre pleinement, un appétit, un attrait pour l’immersion, une exigence qui va de soi, la mécanique simple en apparence d’un tour du monde, la curiosité ardente du beau, sous toutes ses formes, dans toutes ses qualités, ce désir farouche d’aller mieux au monde, le penchant pour ce presque rien d’un sourire échappé, geste complice à l’appui, moment de petit bonheur, existence précaire de nos variables sentimentales, conviction qu’un amour s’étend, s’étend… peut s’éteindre aussi, mais que l’amour tout court s’étend, c’est notre seule chance, pirouette maladroite, atout salutaire, humain… hypothèse que l’étayage de notre volonté par des bricolages d’émotions est un bel échafaudage, que nos fraternités s’imposeront contre les murs de mesquinerie, les hiatus, les escroqueries, les petites ou grandes voyoucraties, car, que diable ! Maeterlinck nous l’avait enjoint : « Il faut vivre, parce qu’il n’y a pas d’heures sans miracles intimes et sans significations ineffables. »

Avec l’auteur du bien nommé Trésor des humbles, tirons-nous parti nous aussi de               « l’obscurité lumineuse des écrits purs » ?

Tirons-nous parti de la formule magique de René Char, toujours : « J’aime qui m’éblouit puis accentue l’obscur à l’intérieur de moi. » ?

Tirons-nous parti du poème d’Aimé Césaire, Configurations :

« Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire
Dire de pudeur et d’impudeur
Dire de la parole dure.
Enroulement de la grande soif d’être
spirale du grand besoin et du grand retour d’être
nœud d’algues et d’entrailles
nœud du flot et du jusant d’être. » ?

Oui ! nous sommes au monde, et notre choix est d’en faire quelque chose, une œuvre d’art disait Foucault. « Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues », écrivait Antonio Gramsci le 1er janvier 1916 cité par la comédienne Sophie Bourel aujourd’hui même. Et que cette œuvre soit fille bâtarde de haute bâtardise à un siècle de distance d’un Paul Gauguin ébranlé par tant de beauté tropicale du côté de la Martinique et d’une Sophie Calle demandant justement à des aveugles en son génie artiste si singulier : « Qu’est-ce que, pour vous, la beauté ? »

Même alors, ce que nous sommes dans cet espace d’un cillement, dans cet espace inexploité, quand cette nuit remue, au cœur de notre boîte d’allumettes,

hein, Batraville grand et généreux brûleur de mots au pays de Toussaint Louverture !

vains tisons de nos passions, nous sommes cette minuscule réalité augmentée de nous-mêmes, cette laminaire, algue éponyme avec Césaire en mémoire vive ! ou possiblement telle écorce de bois-fouillé, pirogue d’Haïti donc, fait minuscule dans une nouvelle frontière.

(Une du quotidien français Libération, le 15/01/2011)

Ô faille, nous le pressentons. Oui Spinoza ! au bord des larmes nous éprouvons avec les femmes d’un camp pandémoniaque de Port-au-Prince que penser mieux augmente le degré d’être, merci Gary Victor, grand pisteur, et dès lors que nous vivons l’instant en devenir, nous sommes d’ici, dans le cul-de-basse-fosse de la Voix lactée, ici et maintenant, et avec tous ceux qui nous ont précédés, ici et partout, et qui nous suivront, nous sommes de ce carrefour, poètes et legbas de nos petites misères, îlets gordiens aux amarres tissées un peu beaucoup passionnément.

Hein, Glissant ! hein, Fanon ! dont nous sommes les fiers et fieffés zélateurs, nos utopies parfois en berne, souvent hissées haut, qui nous propulsent car nous ne voguons bien que de plein vent. Avec Patrice Chéreau qui prenait date : « Je dis que l’avenir c’est du désir pas de la peur. »

Dans ce fracas, nous sommes faits de désir, faits entièrement de désir. Désir d’être. Comme ce désir de liberté, désir majuscule, dessiné, calligraphié en frontières d’un pays, la Syrie…

Houria

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