Césaire, ce grand cri nègre (3)

Réactions à la mort d’Aimé Césaire, en Haïti :

Frankétienne :

Aimé Césaire est l’un des plus grands créateurs de son temps. Un grand mapou est tombé. Nous avons perdu le père, l’ami, le frère, le poète. Un visa pour l’Éternité à ce grand maître de la parole.

Gary Victor :

Aimé Césaire a donné à l’homme noir et à l’homme antillais sa fierté.

Emmelie Prophète, responsable de la direction nationale du livre en Haïti :

Aimé Césaire a ouvert, facilité et aussi permis un autre regard sur l’histoire d’Haïti. Il a trouvé le dénominateur le plus sérieux du panafricanisme, il a réussi à lier les continents avec sa poésie.

et depuis Montréal :

Rodney Saint-Eloi :

Aimé Césaire nous a transmis la force de regarder demain. Ce nègre fondamental a marqué pour toujours notre vie.

en Suisse :

La Tribune de Genève (Jean-Noël Cuénod) :

Ce soir, levez donc la tête. Vous y verrez briller une étoile noire.

en Seine-Saint-Denis :

Alain Foix, dramaturge :

Un arbre est tombé, de sa belle mort… Mais il est tombé. Ca me rappelle le mot de Toussaint Louverture lorsqu’il a été arraché à la terre haïtienne : « Vous arrachez l’arbre de la liberté des Noirs, mais il repoussera par toutes ses racines qui sont aussi profondes que nombreuses. » Après Aimé Césaire, son œuvre restera ancrée dans la conscience des humains, car il dépasse très largement sa condition de Martiniquais. Sa pensée est universelle.

 

Firmine Richard, comédienne :

Les Africains ont davantage manié ses textes que les Antillais, ils ont magnifié ses textes. Ce sont eux qui m’ont conduite à Césaire.

Césaire, ce grand cri nègre (2)

Parmi les réactions à la mort d’Aimé Césaire :

Emmanuel Dongala, auteur de Le Feu des origines, écrit de Boko, au bord du fleuve Congo :

Césaire, j’écris ton nom ! Non, je crie ton nom ! Je crie ton nom du bord de mon Congo-fleuve natal, ce “ Congo bruissant de fleuves et de forêts, où l’eau fait likouala-likouala ” que tu as si bien évoqué dans ton Cahier d’un retour au pays natal. La suite sur Mwinda Press.

Edouard Glissant, auteur de Tout-Monde (Médiapart puis Institut du Tout-Monde ) :  » Aimé Césaire, la passion du poète « .

L’errance ainsi, qui n’est pas errements, et la découverte du monde, se radicalisent en un mouvement délibéré, celui de la plongée dans le pays natal martiniquais, avec les particularités que voici : le Cahier n’est pas un texte de description réaliste, mais rien n’est plus près des rythmes, des étouffements et des pulsions de ce réel-là, ce n’est pas un texte d’exaltation triomphaliste, pourtant il sera une des sources des inspirations de la diaspora africaine, il s’y trame une poétique tragique, et sans aucune complaisance, de la géographie et de l’histoire de ce pays à soi-même encore inconnu, et, pour la première fois dans nos littératures, une communication, une relation, de ce même pays, avec les civilisations d’Afrique, les histoires enfin sues d’Haïti et des noirs des Etats-Unis, des peuples andins et d’Amérique du sud, avec les souffrances du monde, sa passion et son tremblement. Ainsi, dès ce commencement, la relation à l’Afrique ne sera pas chantée comme immédiatement politique, elle ne procédera pas de la démarche de Frantz Fanon, qu’elle rencontrera plus loin, elle ne consistera pas non plus, comme pour Marcus Garvey et les noirs des Etats-Unis, en un échange de population, en un autre retour, qui aurait pu passer pour une occupation (du Liberia ou de la Sierra Leone) : ce sera plutôt une profonde poétique de la souffrance historique des Afriques et de la connaissance partagée du monde. 

(…) La mort des poètes a des allures que des malheurs plus accablants ou terrifiants ne revêtent pourtant pas. C’est parce que nous savons qu’un grand poète, là parmi nous, entre déjà dans une solitude que nous ne pouvons pas vaincre. Et au moment même où il s’en est allé, nous savons que même si nous le suivions à l’instant dans les ombres infinies, à jamais nous ne pourrions plus le voir, ni le toucher.

Raphaël Confiant, auteur de Aimé Césaire, une traversée paradoxale du siècle :

 » Il y a des grandes âmes qui, lorsqu’elles quittent le monde, c’est le monde qui se rapetisse.  »

Cheikh Hamidou Kane, auteur de L’Aventure ambiguë :

Aimé Césaire est  » l’homme qui a éveillé à la conscience de l’identité noire non seulement les Noirs de la diaspora mais, nous, les Noirs d’Afrique  »

Hamidou Dia, auteur des Remparts de la mémoire

Aimé Césaire nous a rendu notre fierté d’Africains (…) Il a toujours voulu rester debout, il s’est toujours réclamé de l’Afrique, de ses ancêtres bambara « .

René Despestre, auteur de Bonjour et adieu la négritude (La République des Lettres ) (Publié le 11 avril, avant la mort du poète)

Le regard qu’Aimé Césaire jeta sur le passé des Haïtiens nous a permis de le redécouvrir dans sa vraie dimension épique. Il nous a délivrés d’une tare de l’historiographie haïtienne: la manie de diminuer un pour grandir un autre. Tantôt on rabaissait Toussaint Louverture pour porter aux nues J.J. Dessalines, peint sous les traits d’un sans paille dans son acier; tantôt on descendait en flammes Alexandre Pétion afin de mieux hisser sur le pavois son rival Henri Christophe. Aimé Césaire trancha d’un seul mot ce vain débat: au commencement de l’historie décoloniale, à l’échelle d’Haïti et du monde, il y a le génie de Toussaint Louverture. Ses intuitions firent monter à un étiage sans précédent le niveau de conscience de ses compagnons d’esclavage. Sans son articulation historique l’insurrection victorieuse des Noirs de Saint-Domingue (1791-1804) n’aurait pas été l’un des événéments majeurs des temps modernes.

(…)

A l’heure des mutations d’identité qui accompagnent la civilisation planétaire, le Commonwealth à la française qu’on finira par édifier existe déjà dans l’oeuvre du poète souverain de la Martinique qui vivifie le soir d’une tendresse enceinte de son étoile du petit matin.

Césaire, ce grand cri nègre

Aimé Césaire, 94 ans, est mort jeudi matin au CHU de Fort-de-France (Martinique), où il était hospitalisé depuis le 9 avril.

Ses obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique. Le président français Nicolas Sarkozy devrait faire le déplacement, a annoncé l’Elysée. D’ici là, trois jours d’hommage au chantre de la  » négritude  » doivent avoir lieu.

Les autorités de Fort-de-France envisagent que le cortège transportant sa dépouille emprunte les différents quartiers de la ville, dont il a été le maire entre 1945 et 2001, dès vendredi. La population de l’île devrait aussi lui rendre un hommage au stade de Dillon, à Fort-de-France, avant la cérémonie d’obsèques nationales. L’Assemblée nationale devait observer, jeudi, une minute de silence à sa mémoire.

Aimé Césaire est né en 1913 sur un versant de la Montagne Pelée, dont l’éruption cataclysmique du début du siècle est dans toutes les mémoires martiniquaises. Le poète se disait volontiers  » péléen « , autrement dit  » éruptif « . Césaire donne sens au mot en le prenant dans son origine volcanique, dans sa gravité géologique, c’est-à-dire terrienne, mais aussi magmatique, pesante par ses blocs d’incandescence, attirée vers la profondeur mais aussi vers le ciel dans sa dimension explosive.

Césaire dit un mot et le siècle prend sens

Négritude est le mot. Il l’écrit pour la première fois dans la revue L’Etudiant noir, en 1934, en plein Paris. Il est étudiant à l’Ecole normale supérieure, quatre ans avant la dernière grande exposition coloniale, où culmine et s’abîme le voyeurisme pour des indigènes encagés.

 » Négritude  » dit la conscience d’être noir, la conscience d’être un Noir, la conscience d’être un homme, la conscience d’être une souffrance :  » Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. « , écrit Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, manifeste poétique des étudiants Césaire, Senghor, Damas.

Son Cahier prend source au volcan péléen :

Ô lumière amicale

ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte

davantage la terre

silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

La Seconde Guerre mondiale est un autre cataclysme qui s’exprime en Martinique aussi par un régime vichyste. La poésie de Césaire endosse les arcanes du surréalisme et se protège ainsi de toute censure. Lors d’un passage dans l’île, André Breton le découvre dans la revue Tropiques, qu’il vient de créer :  » La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant.  » Césaire fait de la poésie surréaliste ses Armes miraculeuses, titre d’un recueil publié en 1946…

1946, année de la loi de départementalisation, qui transforme le statut des colonies d’Amérique et de la Réunion, en Départements d’outre-mer (DOM). Le poète est engagé en politique… pour une carrière de maire pendant 56 ans, de député pendant 48 ans.

Autre mot que Césaire crie en lui donnant sens et portée universelle : colonisation. Nous sommes en 1950. Plus d’un demi-siècle après, son Discours sur le colonialisme reste avec le Cahier son livre le plus diffusé et le plus traduit :

 » Aucun contact humain, mais des rapports de domination, et de soumission qui transforment (…) l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation. Colonisation = Chosification. « 

En 2008, Le Petit Robert rajoute cette citation (colonisation = chosification) à une définition controversée de la colonisation.

Avec les années 60, la parole de Césaire prend vie sur scène par ses écrits de théâtre. Avec son adaptation pour un théâtre nègre de La Tempête de Shakespeare, Césaire écrit en 1969 (Une Tempête) :

 » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  » 

Nègre fondamental, chantre de la négritude, grand cri nègre : autant d’attributs lyriques qui accompagnent la poésie épique de Césaire.  » Ma poésie est née de mon action. «  dit-il dans un entretien au Monde. Cette poésie s’est faite plus rare et plus ramassée, plus dense sur la fin de sa vie (Configurations, Noria, 1976) :

 » Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l’explique.

D’autres fois à me tâter tatou, je m’insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints et de flibuste… »

Césaire n’est pas que dans l’obscurité du magma (Moi laminaire, 1982) :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable…

Chronologie

1913 : naissance le 26 juin, commune de Basse-Pointe, Martinique.

1934 : fondation du journal L’Étudiant noir par Césaire, Senghor, Birago Diop, Léon Gontran Damas. Apparition pour la première fois du terme de « Négritude ».

1934 : Admis à l’École Normale Supérieure.

1937 : mariage à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi.

1939 : acte de naissance de la négritude littéraire avec la publication de Cahier d’un retour au pays natal

1945-2001 : carrière politique, maire pendant 56 ans, député pendant 48 ans.

1946 : rapporteur de la loi de départementalisation qui change le statut des colonies françaises d’Amérique et de l’Océan indien en DOM.

1947 : Création de la revue Présence africaine par Alioune Diop. Dans ce premier numéro, signent Césaire, Senghor, Gide, qui en rédige l’avant-propos, Sartre, Wright, Monod, Mounier, Camus.

1950 : Le Discours sur le colonialisme révèle aux Européens le racisme colonial, quelques années après la disparition du nazisme.

1950 : premier voyage en Haïti.

1956 : Césaire rompt avec le Parti Communiste Français après l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

À partir de 1956, Césaire s’oriente vers le théâtre. Et les Chiens se taisaient explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

1958 : Césaire crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), dont l’ambition est d’instaurer « un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.

1963 : Trois pièces de théâtre. La Tragédie du Roi Christophe (1963) revient sur l’indépendance haïtienne, en mettant en scène ses contradictions. La pièce sera inscrite au répertoire de la Comédie-Française. En 1966 : Une saison au Congo met en scène la tragédie de Patrice Lumumba. En 1969 : Une tempête, inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale.

2006 : le nom d’Aimé Césaire est évoqué pour le prix Nobel de la Paix. Il n’aura pas le Nobel et ne sera pas membre de l’Académie française.

2008 : admis le 9 avril au CHU de Fort-de-France pour des troubles cardiaques, Aimé Césaire meurt le 17 avril, à l’âge de 94 ans.

Comment lire Césaire

L’ACTUALITÉ : Cahier d’un retour au pays natal, le film, avec Jacques Martial (diffusion ce jeudi soir sur France Ô, samedi 19 avril sur France 3).

EN PRIORITÉ : Cahier d’un retour au pays natal ET Discours sur le colonialisme aux éditions Présence africaine.

SITE LITTÉRAIRE : Ile en île .

À ÉCOUTER : Les grandes voix du Sud, 1. Négritude et poésie (3 CD), 2. Insularité et poésie (4 CD), Frémeaux et associés, 2007.
A l’origine parus dans les années 1980, ces entretiens invitent à pénétrer dans l’intimité de la création poétique du Sud. Lectures et intermèdes musicaux.

À VOIR :
Aimé Césaire, Euzhan Palcy, Aimé Césaire : une parole pour le XXIe siècle, Max Milo, 2006, livre + un coffret de 3 DVD, Ed. bilingue frrançais-anglais. Un recueil conçu à partir des interviews menées en 1993.

POUR SA GRANDE CLARTÉ : Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala, 2001

POÉSIE EN POCHE rééditée récemment : Césaire, Ferrements et autres poèmes, préf. Daniel Maximin, Points, 2008

PAROLES PRIVÉES :
Ari Gounongbé, Lilyan Kesteloot, Les grandes figures de la négritude, L’Harmattan, 2007

LA BIOGRAPHIE : Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire, le nègre inconsolé. Vents d’ailleurs, 2002

ENTRETIENS : Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005.

UN DÉLICE : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 2004.

UN DÉRIVÉ : Patrice Louis, A.B.C…Césaire, Césaire de A à Z, Ibis rouge, 2003

LA CRITIQUE DE L’INTÉRIEUR : Raphaël Confiant, Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle, Ecriture, réed. 2006

L’INTÉGRALE : Aimé Césaire, Oeuvres complètes, Desormeaux, Fort-de-France, 1976.

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration « 

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration… « . Nous sommes dans le quartier-monde de la Goutte d’Or, au Nord de Paris, dans le Lavoir Moderne Parisien.

Précision de taille : les cœurs intellectuels, parisien de la Sorbonne (les universités de Paris III et Paris IV), américain de New-York et du Québec et des Antilles, africain de Côte d’Ivoire, se sont déplacés pour un colloque sur l’oeuvre du dramaturge Koffi Kwahulé.

Ce samedi matin, le dialogue autour de Judith Miller (New York University) donnera une belle partition intellectuelle et… politique, établissant une haute portée au travail de Koffi Kwahulé (objet d’un festival de plusieurs semaines ici) et d’une dramaturge africaine-américaine très jouée outre-atlantique : Suzan Lori Parks.

L’auteur de Topdog/Underdog a bénéficié d’une belle prestation à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet en septembre 2007 [Papalagui, 30/09/07]. Son metteur en scène français, Philippe Boulay, a prononcé cette question en forme de plaidoirie :  » Koffi Kwahulé comme Suzan Lori Parks n’ont-ils pas une vision post-raciale à l’image du discours récent du candidat à la candidature démocrate Barack Obama à Philadelphie ? « 

L’homme de théâtre qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis précise :  » Koffi Kwahulé et Suzan Lori Parks sont au-delà de l’aspect communautaire mais ils veulent récréer de la communauté, humblement. Ce n’est pas courant.  »

Cris, souffrances et lieux clos

Xavier Garnier rappelle la propagation de  » l’effet Senghor  » et de  » l’effet Césaire  » :   » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration.  »

Xavier Garnier est enseignant-chercheur à Paris XIII, université localisée (délocalisée ?) à Villetaneuse tout au Nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Sa spécialité : les littératures africaines en anglais, français et swahili. Et oui, en swahili !

 » Il y a ce mot de Senghor :  » L’émotion est nègre comme la raison est hellène « . Le Nègre serait pure vibration. On n’arrête pas une vibration. Or la vibration part d’un lieu. Oui Sony Labou Tansi ou Wole Soyinka ont pris leurs distances avec la négritude [Sur l’après-négritude des écrivains africains contemporains, lire Dominique Ranaivoson, Senghor, Le profane et le sacré, Africultures, décembre 2005]. Mais la négritude de Césaire part d’un lieu fondateur. Pour Césaire comme pour Glissant c’est la cale du bateau négrier.

C’est ainsi que la modernité a inventé des lieux clos dans lesquels des souffrances s’installent.

Il y a cette phrase incontournable :  » On ne savait pas ! « . Les lieux de souffrance seraient hors du regard. La cale jadis, le wagon naguère, les centres de rétention aujourd’hui. Ces lieux d’où la vibration part. Des lieux où l’on souffre. Cette interview de Céline : la prison où l’homme souffre.

Le jazz est un lieu clos, poursuit Xavier Garnier [Koffi Kwahulé ne se définit pas en écrivain mais en jazzman, cf. Papalagui , 06/04/08]. Or le jazz vit dans des lieux clos partout, avec des vibrations qui se sont développées. Les lieux clos posent la question des médias et des trois attitudes possibles : 1. VOYEUR : On met des caméras, on voit, mais la vibration ne passe pas. 2. OBSERVATEUR, MILITANT : dans le centre de rétention. 3. ASPIRANT à créer une communauté : on est dans un lieu et on se laisse pénétrer par cette vibration.

Ainsi, le continent africain capté par les caméras, nous fait poser la question : avons-nous la possibilité d’installer un lieu ou des territoires où la vibration pourraient passer ?  »

Dans l’assistance, une certitude :  » La vibration passe toujours à travers les murs. «  On pense au dernier roman de Chamoiseau, Un Dimanche au cachot [Papalagui , 09/10/07] , où tout est vibration et se constitue en mémoire de l’absence. Xavier Garnier s’interroge :  » … mais la vibration passe sous forme moléculaire. D’où cette question de la visibilité/invisibilité. Les artistes ne nous aident-ils pas à savoir par où on souffre ? « 

À  noter :  » Le grand cri nègre  » se réfère à Une tempête, adaptation très libre de Shakespeare, publiée en 1969 :  » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  »

Contacts : Sylvie Chalaye , responsable à l’Université Paris III du tout nouveau Laboratoire  » Scènes francophones et écritures de l’Altérité  » de l’Institut de recherche en études théâtrales (IRET), et Virginie Soubrier à l’Université Paris IV, Centre de recherches en histoire du théâtre (CRHT ).

Les Indes en lecture intégrale

Assisté à la Bibliothèque Robert-Desnos de Montreuil, banlieue Est de Paris, à une belle lecture par la comédienne Sophie Bourel – rythmée par le créole de la voix haïtienne de Clorinde Zéphyr – de l’intégralité des Indes, long poème d’Edouard Glissant, parmi ses tout premiers (1956), où s’amarrent les mémoires d’une époque fabuleuse et cataclysmique, la Découverte des Indes en Caraïbe, et d’une époque de catastrophes, la Traite.

Glissant donne rendez-vous aux Parisiens le 30 mai à l’Espace Agnès B. pour le dernier séminaire de l’année de l’Institut du Tout-Monde , avec l’intitulé : Philosophie du Tout-Monde ; et le 31 mai à la Halle Saint-Pierre pour une série de lectures…

Glissant : Les Entretiens de Baton Rouge

Entre 1990 et 1991, Edouard Glissant enseigne à l’Université de Baton Rouge, aux Etats-Unis. Il se prête alors à une série d’entretiens avec son collègue médiéviste Alexandre Leupin , professeur distingué au département d’études françaises à Louisiana State University.   » Il y expose sa pensée du tremblement, opposée aux pensées de système et évoque son histoire personnelle, son départ pour la France, ses études à la Sorbonne, sa participation aux luttes anti-coloniales et ses fréquentations des intellectuels « , résume son éditeur, Gallimard, qui publie au mois d’avril Les Entretiens de Baton Rouge.

Chamoiseau premier séminaire de l’Institut du Tout-Monde

Patrick Chamoiseau animera la première séance du séminiaire de l’Institut du Tout-Monde (présidé par Edouard Glissant) en collaboration avec l’Université de Paris 8, vendredi 28 mars à 18h30, Maison de l’Amérique Latine.  » Mondialisation, mondialité, Pierre-monde  » est le titre de la conférence de l’auteur de Biblique… Détails des autres séances sur le site de l’Institut.

De plus, Patrick Chamoiseau sera présent au Forum des revues interculturelles, à Lyon, le 29 mars, à 14h pour une intervention :  » L’interculturel, discours et pratiques « , et le 4 avril, 19h, pour le  » Tremblement du monde « . Contact : La maison des passages .

Chamoiseau : les fraternités issues des imaginaires

Remue.net publie un entretien avec Patrick Chamoiseau, après la publication de Un dimanche au cachot (Gallimard), dont nous avons pratiqué ici un exercice d’admiration [Papalagui, 9/10/07]. Chantal Anglade est allée le rencontrer à Fort-de-France, accompagnée de Jean-Luc Vilus. Une rencontre-fleuve en deux parties : Sapiens découvre le monde et L’épique du psychisme.

Extrait de  » Sapiens découvre le monde  » :

 » Comment nous pourrons vivre ce monde, tout seul, en tant qu’individu ? Comment notre individuation nous permettra de construire de nouvelles solidarités ? Quel sera le ciment des sociétés multi transculturelles ? c’est cela notre problématique … Moi qui suis un écrivain à peau noire, je suis plus proche de n’importe quel écrivain blanc qui relève d’une créolisation historique, n’importe quel écrivain blanc de la Caraïbe que d’un écrivain africain, même si j’ai des solidarités énormes et évidentes avec l’Afrique. Et ce n’est pas parce que j’écris en Français que je suis un écrivain français ; je suis plus proche de n’importe quel anglophone ou hispanophone de la Caraïbe que d’un écrivain français ; Garcia Marques et Carpentier sont vraiment des frères. Aujourd’hui, tous les anciens marqueurs identitaires sont invalidés, nous entrons dans une complexité telle que les fraternités, que les terres natales, que les langues pourront se choisir et que pour trouver mon frère en littérature, il faut voir quelle est sa vision, sa compréhension du monde. Ce sont ces structures d’imaginaire qui vont créer les fraternités. Les anciennes anthologies littéraires ne marchent plus : on ne peut plus classer ni sur la peau (mettre tous ceux qui ont la peau noir ensemble dans un rayon négro-africain), ni sur la langue (mettre ensemble tout ce qui est écrit en Français, dans un rayon littérature française-littérature francophone) ; les nouvelles anthologies seront faites sur des structures imaginaires. « 

Apprendre le français avec des contes antillais

Destiné aux écoles primaires, ce recueil de contes est publié par Hachette Education, qui le présente ainsi :

 » Texte intégral de quatre contes choisis pour leur intérêt littéraire et destinés à accompagner les élèves dans leur apprentissage de la lecture, de l’écriture et de la compréhension verbale. « 

La geste de compère Lapin, de Marie-Thérèse Lung-Fou ; L’accra de la richesse, de Patrick Chamoiseau ; Mamman d’lo et Ti-Coco, de Renée Maurin-Gotin , Tit Vanousse, de Thérèse Georgel.

Le bibliobus contes d’ailleurs, CM cycle 3 : les Antilles, notes Pascal Dupont, chez Hachette Education.

 

La France et ses 4 millions d’esclaves

A lire sur le site nonfiction.fr , l’article de Cécilie Champy, qui débute ainsi :

 » Le livre de Frédéric Régent, La France et ses esclaves. De la colonisation aux abolitions (Grasset) n’est pas seulement une histoire de la colonisation française sous l’Ancien Régime, mais aussi, et c’est là l’intérêt de l’ouvrage, une réflexion sur le fonctionnement des sociétés esclavagistes, à partir de l’exemple français… «