Notre langue est sacrée لُغَتُنا مُقَدَّسَةٌ

« Notre langue est sacrée. Protégeons-la, veillons-la comme un feu qui ne doit jamais s’éteindre, car c’est lui qui doit éclairer la nuit du monde. »

Anise Koltz, Somnambule du jour, collection de poche Poésie, de Gallimard (2015)

en arabe :

لُغَتُنا مُقَدَّسَةٌ. لِنَحْمِيها ، لِنَسَهرها كالنار التي لا يجب ان تَنْطَفِئُ أبداً ، لأنها ستُضِيءُ لبل العالم.

À lire la belle critique de cette anthologie de poche sur le site En attendant Nadeau  par Gérard Noiret, « Anise Koltz en dix touches », un bel éloge qui dit toute l’admiration du critique pour la poète luxembourgeoise, Prix Goncourt de la poésie 2018.

Alphabet attrapeur de rêves

Alphabet attrapeur de rêves
impossible à traduire ni réduire
car les rêves n’ont pas besoin
de traduction ni de réduction
.
Un A, c’est un escabeau
pour atteindre
les étoiles
.
B,
bouche bée,
babélise
.
ah ! C pour me nicher
dans les nuages
et m’y lover my love
.
avec le D si dément
qui n’abolit pas
le hasard
.
empruntant E à l’esprit d’escalier
pour s’élever
dans les nuées
.
avec F très fort
à l’intérieur
qui gravit, ravi, avec grâce
.
un G
tout en courbe
qui goutte goutte goutte
.
un H hissé
sur des échasses géantes
chemine
.
à côté d’un i si petit
avec son point…
pschitt… c’est une bulle
.
qui m’emporte sur un J
où j’ose
me jucher
.
un K
dans cet alphabet
c’est un cas
.
quand une kyrielle de L
m’attendent
au tournant
.
avec un M
pour qui
m’aime
.
sans N
car on n’a pas
la haine
.
un O
nous aide à dire
oui ou non
.
un P
c’est une canne
pour appui
.
un Q
un quidam ami
à quai
.
qui se donne des R…
des rêves
en ribambelle
.
quand un S
sinusoïde
sans cesse
.
un T hanté
nous comble à l’heure du thé
comme de bien entendu
.
avec un U
ultramondain
et très urbain
.
affichant le V
quelle vie !
quelle victoire !
.
un W
pour la doubler
la victoire ? la vie ?
.
un X en croisillon
soutient
l’édifice
.
avec Y
bras en V –
geste de yoga
.
que Z
parafe
de sa signature.

 

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Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

Jean Onimus : la valeur explosive de la poésie

« Il y a des poètes dont l’inspiration se coule volontiers dans de vastes flux de paroles : de nos jours un Pierre Emmanuel, un Aragon, un Saint-John Perse… C’est la tradition de Chateaubriand ou de Hugo : le poétique y jaillit dans l’épaisseur d’une rhétorique heureuse. Or il est évident que le poétique est de moins en moins à l’aise dans la rhétorique. C’est un trait caractéristique de notre temps : la poésie a besoin d’un langage absolument neuf et la rhétorique n’est jamais qu’une forme usée du langage. En poésie, il s’agit d’arracher les mots à leur environnement verbal ordinaire afin de leur rendre (ou de leur donner pour la première fois) une valeur pénétrante, voire explosive : mettre le langage en poudre, « pulvériser » le poème et des grains de cette poudre tirer autant de semences : « essaime la poussière », dit René Char (Poèmes et Prose choisis, Gallimard, 1957). La phrase oraculaire se vrille dans l’esprit parce qu’elle est isolée et peut donc être contemplée pour elle-même. Elle impose une lecture lente ; son obscurité force l’attention et suscite le déchiffrement. Elle arrête sur des mots (et c’est peut-être la définition élémentaire de la poésie). Elle se détache telle une constellation sur l’abîme du silence. »

Jean Onimus, Expérience de la poésie, Desclée de Brouwer, 1973, p. 78

Une découverte dans Papalagui, il y a dix ans : Jean Onimus, un état de poésie…

Pour décrire les fleurs d’amandier / لوصف زهر اللوز

لوصف زهر اللوز تَلْزمني زياراتٌ إلى
اللاوعي تُرْشِدُني إلى أسماءٍ عاطفةٍ
مُعلَّقَةٍ على أشجار. ما اسمهْ ؟
ما اسم هذا الشيء في شعريَّة اللشيء ؟
يلزمني اختراقُ الجاذبيّةِ و الكلام،
لكي أُحِسَّ بخفَّة الكلمات حين تصيرُ
طيفاً هامساً، فأكونُها و تكونُني
شفّافَةً بيضاء

Pour décrire les fleurs d’amandier,
j’ai besoin de visites
à l’inconscient qui me guident aux noms
d’un sentiment suspendu aux arbres.
Comment s’appellent-elles ?
Quel est le nom de cette chose
dans la poétique du rien ?
Pour ressentir la légèreté des mots,
j’ai besoin de traverser la pesanteur et les mots
lorsqu’ils deviennent ombre murmurante,
que je deviens eux et que, transparents blancs,
ils deviennent moi.

Mahmoud Darwich, « Pour décrire les fleurs d’amandier » in Anthologie (1992-2005), édition bilingue, traduction Élias Sanbar, Actes Sud, 2009