Papalagui et le carte du monde « upside down »

Papalagui a l’habitude de considérer la carte du monde avec le nord en haut, le sud en bas. C’est tout naturel. Ou plutôt tout culturel. Il n’est pas rare de voir s’afficher dans les rues de Brisbane, Sydney ou Melbourne des cartes « Upside Down » ou « Upide Down Map of the World ». Ces planisphères présentent l’Australie et la Nouvelle-Zélande en haut de la carte et l’Europe en bas. « Le monde vu depuis Adélaïde » ne manque pas de gueule… Ainsi sur l’un des sites les plus visités et les plus référencés The Upsidedown Map Page, où la couleur est annoncée d’emblée: « On n’a pas besoin d’un monde eurocentré, eurocentrique ».

Papalagui a appris que certains se servent de ces cartes pour le plaisir, pour l’enseignement, ou comme manière de voir le monde. Justin Jamail de l’université du Massachusetts a utilisé dans son « exercice de la semaine » une carte muette de l’Afrique inversée, Le Cap en haut, Alger en bas. Intéressante perspective, non?

Les étudiants de première année de l’université Harcum de Philadelphie, eux, ont droit a un séance de bizutage géographique: ils doivent situer leur lieu de naissance sur une carte Upside Down…

Un éditeur de jeux propose même un puzzle de cinq cents pièces du monde sens dessus dessous! Bonne chance: Upside Down World Jigsaw Puzzle.

Il existe des cartes Upside Down d’Amérique du Nord, de la Californie, du Japon, des Caraïbes, etc. Mais existe-t-il des collectionneurs de cartes le nord en bas?

Papalagui s’est procuré une « Upside Down Map of the World » naguère dans un aéroport australien comme souvenir exotique. Depuis, elle s’affiche.

Papalagi, qu’es aco?

Papalagi (ou Papalagui en orthographe française) désigne en langue des îles Samoa, la « Blanc », « l’Européen », « l’Etranger », « l’Autre ».

Ce « papalagi » est survenu dans le récit de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, propos recueillis par le voyageur allemand Erich Scheurmann dans les années 1920.

Touiavii nous livre son étonnement empreint d’ironie à découvrir l’Europe à la fin du XIXe siècle:

« Le Papalagui vit dans des coffres de pierre empilés, séparés par des fentes bruyantes et grises;

le Papalagui est obsédé par le métal rond et le papier lourd qui régissent toute sa vie;

le Papalagui a inventé un objet qui compte le temps; depuis il court sans cesse derrière. »

En 2004, les éditions Pocket ont réédité une version de poche du livre d’Erich Scheurmann (1878-1957): Le Papalagui, les propos de Touiavii, chef de la tribu de Tiavéa, dans les mers du Sud. Analyse littéraire du livre : voir le texte de Valérie Martin-Perez .

La même année, une adaptation théâtrale est présentée par Hassane Kouyaté et Léon Kouyaté à Limoges (compagnies Umané Culture, So (La Parole), Deux Temps Trois mouvements (Burkina Faso, Mali, France) puis en 2005 à Paris, au Théâtre international de langue française.

D’un mot, Papalagi nous emmène à voir le monde autrement, comme un exemple de littérature-monde, d’une littérature ultrapériphérique. Dans ce renversement, Papalagui pratique un devisement du monde à l’inverse des paparazzi.

[L’Union européenne compte sept régions ultra-périphériques à savoir : les quatre départements français d’Outre-mer (DOM) : Guadeloupe, Guyane, l’Ile de la Réunion et la Martinique; les régions autonomes portugaises des Açores et de Madère et la Communauté autonome des Îles Canaries en Espagne.] :

Périphérie ou dissémination ?

A l’occasion de la Biennale d’art contemporain de Lyon « Partage d’exostismes », Jean-Hubert Martin était intérrogé par Carole Boulbès pour la revue Rue Descartes sur « L’hybridation culturelle ».

Notons la question sur le rapport Centre / Périphérie :

Pensez-vous que l’on peut parler d’un monde occidental et d’un monde « périphérique » (comme le faisait Bourriaud et Restany dans le numéro de Beaux-Arts sur « l’art dans le monde » en 1999-2000) ?

La dichotomie « centre-périphérie » utilisée depuis fort longtemps dans le discours sur l’universalité de l’art illustre parfaitement cette perspective ethnocentrique. Il faudrait aujourd’hui substituer la notion de dissémination. Il ne s’agit pas pour autant de produire un de ces discours désincarnés à la troisième personne qui représenterait une autorité planétaire. L’art doit être analysé en termes de flux et de relations à l’échelle de la planète, en partant d’un point de vue identifié.

« Train fou », d’Axel Gauvin (Le Seuil)

Le livre de la semaine :

« Train fou », d’Axel Gauvin (Le Seuil)

L’HISTOIRE :

Un arriviste fraîchement débarqué dans l’île de la Réunion, un prévaricateur à la petite semaine et ses deux commensaux forment cette chenille des écoles maternelles et des banquets trop arrosés, ce train fou qui se dirige vers l’océan (…) Qui mourra dans cette folie ? Qui en réchappera, et pour quoi faire ?

EXTRAIT (page 54) :

« Et puis la tenue ! Lui est paré comme un nouveau marié, un nouveau marié qui se serait battu avec un concurrent de dernière heure : ce gommage de poussière à la jambe et aux genoux, et ses cheveux en plume de poule couveuse ! Les autres sont, d’habitude, en tee-shirt « Sea, Sex and Sun » ou encore « La Réunion for ever ». Et n’ont-ils pas, ces autres, pour tout cache-misère, une –à la braguette condamnée, malgré tout, Dieu merci ! – mauresque à fleurs, dénudant des jambes grasses, poilues – pinces de crabe mal rougies au poêlon ? »

CRITIQUE :

Axel Gauvin n’avait pas publié de roman depuis 1996 (« Cravate et Fils »), et le précédent –« L’Aimé »- était sorti en 1990. Un  rythme d’écriture lent qui prend son temps pour sortir cette fois-ci encore un modèle de chef d’œuvre, où l’écriture justement est celle d’un omnibus qui se serait pris pour un TGV, train fou lancé très vite sur les pentes de l’île de la Réunion.

Ecrite en « argot/créole » à la San Antonio au style foisonnant, cette cavalcade se précipite vers le drame final pour mieux dénoncer non pas les apparences des hommes (Zoreille, mot jamais écrit mais remplacé par Vazabé, Cafre, Créole, etc.), mais les comportements, les choix de vies.

« Mon frère », de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

Le livre de la semaine :

Mon frère de Jamaica Kincaid, éditions de L’Olivier

L’histoire :

Jamaica Kincaid raconte la disparition de son frère, mort du sida à l’âge de trente-trois ans, à Antigua, une petite île des Antilles. Avec délicatesse, avec précision, parfois avec une brutalité inouïe, elle décrit ce qu’elle voit, ce qu’elle ressent. Elle s’efforce de comprendre pourquoi cet événement l’oblige à repenser toute sa vie, et avec elle celle de sa famille.

Extrait (pages 131-132):

« Ce que je ressentis quand cela arriva, au moment exact où mes livres furent détruis par le feu, ce que je ressentis après que cela arriva, la destruction de mes livres par le feu, immédiatement après que cela était arrivé, peu après que cela était arrivé, je ne le sais pas, je ne me le rappelle pas. En fait, je ne me rappelais même pas que cela était arrivé, cela n’avait pas de place dans les nombreux événements horribles que je pouvais réciter à des amis, ou les nombreux événements horribles qui ont façonné et fait naître et vivre la chose que j’allais devenir, un écrivain. »

Critique :

Après Autobiographie de ma mère, Jamaica Kincaid, née à Antigua, poursuit l’exploration de ses relations à sa mère et à sa famille. La maladie (le sida) est l’occasion de retisser les liens qui unissent malgré eux les membres d’une même famille : mère dominante, homosexualité supposée d’un frère, promiscuité dans une île des Antilles anglophones.

Jamaïca Kincaid, qui vit aux Etats-Unis, développe une écriture de la répétition, du ressassement comme empreinte des cicatrices familiales, violences contenues ou non. C’est Proust né aux Antilles. L’auteur est servi par un gros travail de traduction française. Les quelques expressions en créole d’Antigua sont traduites en créole guadeloupéen francisé par Marie-Claude Mapaula.

Taos

Le mot « taos » signifie « saule rouge » en langue tiwa, une des langues amérindiennes parlées dans le sud-ouest des États-Unis.

Le mot « taos » signifie « paon » en langue kabyle, une des langues berbères du Maghreb.

Le nom de Taos est porté par une cité du Nouveau-Mexique, où vécut l’écrivain britannique D.H. Lawrence, auteur de L’Amant de Lady Chatterley.

Ce nom de Taos était aussi porté par l’artiste algérienne Taos Amrouche, chanteuse et conteuse, auteur du Grain magique.

Ma fille s’appelle Taos.