Postraciale, la démocratie américaine ?

Dans la presse de ce dimanche, le JDD nous propose plusieurs opinions sur les élections américaines à venir.

De l’écrivain Douglas Kennedy :  » J’espère qu’on va vers une société postraciale.  »

De l’historien et démographe Emmanuel Todd, dont il faut citer la réflexion radicale (pour une part), paradoxale (pour une autre part) :

 » Je serais soulagé si Barack Obama était élu. Mais il faut bien avoir en tête la question du sentiment racial dans l’histoire américaine. On ne paut pas dire : la démocratie aux Etats-Unis est formidable, mis à part un petit problème de racisme qui va être corrigé par l’élection de Barack Obama. Le racisme est le fondement même de la démocratie américaine. Le concept de race a été, aux Etats-Unis, unificateur. L’idéal démocratique s’y est affirmé contre les Noirs et les Indiens. La différence noire est ce qui a permis d’affirmer l’égalité blanche : on est tous pareils parce qu’on est tous blancs, quelles que soient nos origines.  »

Emmanuel Todd prolonge cette analyse radicale [« Le racisme est le fondement même de la démocratie américaine »], par une interrogation paradoxale :

 » Est-ce que l’élection du premier président noir va correspondre à un phénomène de régénération de la démocratie américaine (le mythe du système qui rebondit toujours) ou est-ce que ça va correspondre à un phénomène de dislocation de la démocratie américaine ? On ne sait pas encore.  »

On ne voit pas bien où serait la dislocation, autrement que financière…

A cette vision apocalyptique de la démocratie américaine, Nicole Bacharan oppose une vision optimiste. L’historienne et politologue nous propose une progression historique, par degrés, qu’elle décrit en bonne pédagogue dans son ouvrage, Les Noirs américains, des champs de coton à la Maison blanche, aux éditions du Panama. Son précédent livre sur cette question, publié en 1994 était épuisé (Histoire des Noirs américains au XXe siècle).

Le livre est divisé en six parties, dont les titres sont en progression :

  1. Esclaves ;
  2. Gens de couleur (le temps de la ségrégation) ;
  3. Negroes (le mouvement des droits civiques) ;
  4. Noirs (Malcom X et le Black Power) ;
  5. Afro-Américains (La longue marche de l’intégration : le busing, l’action affirmative) ;
  6. Américains (vraiment) (les années  » sans couleur  » ; l’Amérique réconciliée ?).

Extraits :

1. Esclaves :

(Après l’abolition de l’esclavage en 1865) « … il fallait, pour s’assurer une main d’oeuvre à bon marché et maintenir dans la soumission une race méprisée [ » Maintenir le Noir à sa place « , selon les tenants de la Confédération], inculquer irrévocablement aux Noirs la notion de leur infériorité, et donc interdire toute relation d’égalité entre les races. Par la violence mais aussi par la loi, le Sud imposa alors un système social fondé sur la stricte séparation raciale : la ségrégation.  »

2. Gens de couleur (le temps de la ségrégation) :
En 1944, une équipe de chercheurs, dirigée par l’économiste suédois Gunnar Myrdal, avait publié le résultat d’une grande enquête sur le problème noir aux Etats-Unis, An American Dilemna (…) qui étudiait à la loupe le dilemme dans lequel se débattaient les Américains blancs, tiraillés entre leurs principes égalitaires et l’oprression qu’ils imposaient aux descendants d’esclaves. An American Dilemna contribua considérablement à exposer aux yeux du monde les contradictions de la démocratie américaine.  »

6. Américains (vraiment) :

 Citant le discours de Barack Obama sur la race (Philadelphie, 18 mars 2008), Nicole Bacharan écrit p.480-484 :

 » D’emblée, Barack Obama se situait au-delà de la barrière raciale. Il rappelait comment l’héritage de l’esclavage et de la ségrégation avait enfoncé des générations de Noirs dans la pauvreté, et nourri une vision paranoïaque d’une Amérique qui ne voulait pas d’eux. Mais dans le même temps, il reconnaissait la légitimité du ressentiment des Américains blancs, fils d’immigrants partis de rien, à qui l’on demandait de réparer des injustices du passé dont ils n’étaient pas responsables (…)

Oui, l’Amérique, en quelque quarante ans, avait accompli un parcours qui la portait loin en tête devant bien des pays occidentaux, ceux qui, il n’y a pas si longtemps, pointaient encore du doigt son racisme pathologique. L’Amérique clamait solennellement sur les écrans de tous les continents que les Noirs étaient – enfin ! – des Américains comme les autres. (…)

L’égalité raciale, comme la démocratie et la lutte contre la pauvreté restaient des combats, des chantiers en perpétuelle évolution (…) Ce qui était en train de mourir doucement, c’était la maladie chronique qui avait rongé pendant des siècles l’esprit de certains Américains, notamment au sud du pays, leur obstination viscérale à considérer les Noirs comme des êtres humains inférieurs à eux, jusqu’à vouloir les asservir, parfois les lyncher. « 

La langue française est une langue tahitienne…

Anne Bihan, écrivain de Nouvelle-Calédonie, nous envoie cette correspondance sur le Salon du livre francophone du Pacifique, organisé à Nouméa. Il a fermé ses portes ce samedi 1er novembre à 12h30.

« La langue française est une langue tahitienne, la langue française est une langue kanak… » : ces paroles d’Océanie auront tour à tour réjoui, interpellé, voire choqué les participants de cette première édition.

Coordonné par l’Association des éditeurs et diffuseurs de la Nouvelle-Calédonie, ce salon rassemblait, autour de tables couvertes d’une abondante production éditoriale encore trop méconnue, des auteurs des trois collectivités françaises du Pacifique et du Vanuatu. Un village artisanal complétait cette invitation au voyage faite au visiteur.

La manifestation s’est tenue en lien avec le premier forum francophone du Pacifique, organisé à l’initiative du Gouvernement de la Nouvelle-Calédonie, en présence de Christian Philip, conseiller personnel du Président de la République pour la francophonie. Ce forum a permis à l’ensemble des Alliances françaises du Pacifique présentes en Océanie, en Australie et Nouvelle-Zélande, de se rencontrer, ce qui n’avait jamais été le cas, et de tenir leur première assemblée plénière

Voix du Pacifique insulaire

Chantal Spitz et Marie-Claude Teissier-Landgraf de Polynésie française, familières du Caillou, étaient accompagnés d’un nouveau venu, Moetaï Brotherson, auteur d’un roman paru en 2007 aux éditions Au Vent des îles, Le roi absent. La lecture par l’auteur d’un extrait de cette histoire écrite à la première personne, celle d’un enfant muet qui pose sur le monde un regard inattendu, aura bousculé les représentations. On est là bien loin des îles paradisiaques, et c’est une langue libre et forte qui s’offre au lecteur.

Les Pensées insolentes et inutiles de Chantal Spitz, auteure également d’un incontournable, L’île des rêves écrasés, auront rappelées si nécessaire combien les voix océaniennes ont dû résister à la déferlante coloniale.

Demeurant désormais en Australie, Marie-Claude Teissier-Landgraf a quant à elle délaissée un peu la Sophie de ses deux romans, Hutu Painu et Aetea roa, voyages inattendus, pour une lecture émouvante de l’article qu’elle a consacré aux très grands peintres installés au Vanuatu, Nicolaï Michoutoutckine et Aloi Pilioko. Il a paru dans le splendide ouvrage des éditions Madrépores consacré à leur 50 ans de création en Océanie, dans le prolongement d’une exceptionnelle rétrospective présentée en 2007 au centre culturel Tjibaou (Commissaire d’exposition et responsable de l’édition : Gilbert Bladinières).

Révélation de ce salon, une jeune poétesse de Wallis et Futuna, Virgine Tafilagi. Professeur d’anglais dans son île après des études en Nouvelle-Calédonie puis à Bordeaux, la jeune femme écrit dans sa langue et autotraduit en français des textes dont la langue éblouie embarque l’auditeur sur les vagues d’un océan que Virginie et les siens ont traversé bien avant que Monsieur de Lapérouse et les autres ne pointent leur nez dans les eaux du Pacifique. Un nom à retenir. Parution de son premier recueil prévu en 2009.

De la francophonie à la francophilie

Mais c’est à l’heure de débattre peut-être que ce salon sera venu rappeler l’absolue nécessité pour les diverses institutions engagées dans la promotion de la francophonie d’entendre la parole des auteurs qui portent chaque jour les mots de la langue française. S’il convient de saluer l’initiative de ce forum et du salon qui lui était associé, force est de constater en effet que les directeurs des alliances du Pacifique et les diplomates réunis à cette occasion auront bien peu fréquenté les écrivains. Au fil des débats engagés par ceux-ci, c’est pourtant toute l’urgence d’un indispensable questionnement qui s’est faite jour.

Vivre sa culture ; écrire dans sa langue ; être lu dans sa langue : ces trois thèmes ont suscité bien des mises au point dont la grande gagnante est peut-être cette « francophilie » que le philosophe Hamid Mokkadem a dans sa conférence préféré à la francophonie. L’une d’elle a quelque peu tordu le cou à l’idée d’un lien indéfectible entre langue et culture, en démontrant quasiment « par les œuvres » combien les auteurs d’Océanie écrivant en langue française parviennent à user, et avec quel talent, de cette dernière. Non pour lui faire rendre gorge, mais pour qu’elle leur rende dans sa chair même cette âme inédite qui est la leur et demeure notre richesse à tous.

Dans le même temps, ces rencontres ont interrogé la proximité entre le français et les langues océaniennes. Elles ont été l’occasion de rappeler la responsabilité de tous les acteurs en présence, politiques, chercheurs, linguistes, éditeurs, auteurs et lecteurs même en matière de défense et de promotion de ces langues. « Quel statut donnons-nous nous même à notre propre langue ? » questionnait Chantal Spitz. La lumière a semblé venir notamment de la littérature jeunesse, de plus en plus abondante en Océanie. Et d’acteurs du livre bien décidé à ne pas céder aux seules sirènes de l’économie pour continuer à promouvoir au minimum un bilinguisme des livres, bilinguisme envers lequel les lecteurs sont finalement mieux disposés que ne l’imaginent parfois les professionnels.

Et c’est ainsi que la langue française est une langue tahitienne, kanak, africaine…  tandis que les langues tahitienne, kanak, africaine sont, elles, des trésors indispensables à cette francophonie de la diversité culturelle qui est à bâtir.

Anne Bihan

Quelques liens :

Site du Salon du livre francophone

http://salondulivrefrancophone.blogspot.com/

Éditions Madrépores

http://www.madrepores.blogspot.com/

Site de Nicolaï Michoutouchkine et Aloï Pilioko

http://michoutouchkine.blogspot.com/

Les Etats-Unis ont une histoire populaire

Conseillé par Benjamin Desveaux, libraire, lors de la soirée de ce 30 octobre, réunissant à la librairie Millepages, sise à Vincennes, deux supporters de Barack Obama, Eddy L. Harris et Jake Lamar, ce livre d’histoire américaine, d’Howard Zinn, Une histoire populaire des Etats-Unis, De 1492 à nos jours, aux éditions Agone (2003).

Le mot de l’éditeur :

Cette histoire des Etats-Unis présente le point de vue de ceux dont les manuels d’histoire parlent habituellement peu. L’auteur confronte avec minutie la version officielle et héroïque (de Christophe Colomb à George Walker Bush) aux témoignages des acteurs les plus modestes. Les Indiens, les esclaves en fuite, les soldats déserteurs, les jeunes ouvrières du textile, les syndicalistes, les GI du Vietnam, les activistes des années 1980-1990, tous, jusqu’aux victimes contemporaines de la politique intérieure et étrangère américaine, viennent ainsi battre en brèche la conception unanimiste de l’histoire officielle.

Le mot du libraire :

Une histoire hors des clichés battus.

De haute parlure, tels les coupeurs de route

Un bandit de grands chemins, de haute parlure,

tels les coupeurs de route… cet érudit nous dit :

« Les langues vivent de truchements habiles,

d’emprunts savants, sauvages ou subtils.

Les passe-frontière trépassent de lourds silences

ou traversent le Somaliland, le Balouchistan,

loin des Disneylands.

Quand poète outrepasse, remuent des accents.

Des citoyens aux armes miraculeuses,

Canons rimés à bout touchant,

lâchent des effusions de paroles profuses et propulsives. »

Le bandit banni louvoie devant l’octroi,

fuit les transes du nationalisme confit,

les quant-à-soi et les biffures de métissures.

Le coupeur chevauche de fières cavales d’oralitures.

Bifurcation ? pile ou face ?

Atterrissages, amerrissages, alunissages. Décalages ?

À l’horizon, des joutes de silex jettent des pointillés d’éclats.

Armure de paon, effet papillon,

papilles en attente, insuperposables à des guingois de limules,

reflets liquides de lentilles de phare.

Fleurissent des lentisques bringuebalants.

Au loin… îles… ailes…

Sans limite connue.

Johnny Chien Méchant, réédition

Le roman d’Emmanuel Dongala, Johnny Chien Méchant, qui raconte la vie d’un enfant soldat au Congo, est réédité à l’occasion de son adaptation au cinéma par Jean-Stéphane Seauvaire (production Mathieu Kassovitz). Film salué au dernier festival de Cannes par le prix de l’espoir du Jury, sélection Un certain regard. En librairie le 6 novembre, au cinéma le 26 novembre.

Dix vers cités, dix langues sauvées

  

Les 10 millions de créolophones dans le monde ont sans doute de quoi se réjouir en ce 28 octobre, Journée internationale de la langue et de la culture créole. Les Simon aussi, dont c’est la fête aujourd’hui.

Dans leurs archipels de résistance, les francophones du Pacifique, estimés au nombre d’1 million sur les 200 que compte la planète, peuvent aussi pavoiser : le premier forum francophone du Pacifique a été inauguré ce mardi soir en Nouvelle -Calédonie. Selon l’AFP,   » La Nouvelle -Calédonie  doit être un point de rayonnement pour la francophonie dans cette région du monde », a déclaré Christian Philip, représentant personnel de Nicolas Sarkozy pour la francophonie. Dans cette région à dominante anglosaxone, M. Philip a déclaré :  » la francophonie n’est pas un combat contre l’anglais, mais un combat pour la
diversité linguistique « .

Nonobstant, on apprend que Radio France Internationale (RFI) envisage d’arrêter la diffusion de ses programmes en six langues (allemand, albanais, polonais, serbo-croate, turc et laotien), faute d’audience. D’autres langues devraient en revanche être développées, selon le projet de la direction : le français, l’anglais, le  » portugais-brésilien « , l’espagnol, le haoussa (langue officielle au Nigeria, parlée par 50 millions de personnes en Afrique de l’Ouest) et le swahili (langue de 30 à 50 millions de personnes en Tanzanie, Congo, Comores et Mayotte).

On pense à Edouard Glissant qui aime à dire :  » J’écris en présence de toute les langues du monde.  » Dans un entretien accordé à Anne Laffeter des Inrockuptibles, publié ce jour, le poète répond à la question  » L’imprérialisme culturel, notamment celui de la langue, va-t-il perdurer ? « 

Réponse d’Edouard Glissant :

Non. L’hégémonie de l’anglo-américain ne peut se faire qu’au détriment de la langue anglaise en premier lieu. L’anglo-américain est une langue que l’on pourra parler avec entre 500 et 1 000 mots pour gérer les relations internationales, le commerce, les techniques scientifiques, etc.

Or une langue est un corps vivant, qui avance, qui recule, qui a des zones d’ombre, d’hésitation. Je ne crois pas que ce soit une solution viable, pour ce que j’appelle le Tout-Monde, qu’il y ait un usage exclusif d’une langue, puissante dans son étendue, faible dans sa structure. Je crois à l’avenir des petits pays, des lieux qui échappent à la logique infernale des globalisations, qui vivent d’inventions, de ce que vous appelleriez des expédients. Je crois que dans le monde brassé, multiple vers lequel nous allons, les langues vont multiplier leurs possibilités d’existence et de relation.  »

A RFI, langues supprimées, 6 langues  » développées  » ? Le compte y est-il ? Dans le Tout-Monde, des langues qui vivent  » d’expédients « …  Dix vers cités, dix langues sauvées.

Le Grand Cahier de nouveau dans le collimateur

Littérature et ordre moral, rebelote ! Il y a quelques jours, nous évoquions ici l’émoi de parents d’élèves d’un lycée de La Possession à La Réunion, provoqué par la lecture en classe d’une nouvelle de Jean-Luc Raharimanana, Le Canapé, extraite du recueil Rêves sous le linceul.

Cette affaire en rappelait une autre, littérature prise au feu des questions morales soulevées par des parents d’éleves, avec Le Grand Cahier, d’Agotha Kristof.

Et bien, c’est outre-Atlantique que des parents outrés tirent à boulets rouges sur une oeuvre littéraire, comme s’il s’agissait d’un tract appelant à la débauche.

Le Journal de Montréal, du 26 octobre, sous la plume de Joanie Godin titre sur  » Le grand cahier d’Agota Kristof, un livre qui dérange «  Là aussi, il s’agit de parents réactifs et d’une direction d’école acquiessant devant ce  » classique (…) qui allait rester sur les tablettes. « On respire !

Charles Juliet, faim et silence

Au sortir du marché dominical, d’un cabas l’autre, entre tomates et raisin, librairie de L’Atelier, Paris XXe, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (P.O.L), réunis par Charles Juliet dans ce que précise le sous-titre :  » Phrases et textes relayés au cœur de mes lectures « . C’est intéressant parce que ce n’est pas qu’un recueil de citations, classées, façon  » tout sur tout par tous « , mais… l’invitation à un banquet de mots d’esprit, nourritures, phrases et textes  » livrés en désordre (…) répartis à la périphérie d’un cercle dont ils indiquent le centre. Un centre qui est aussi une source et que chacun doit découvrir en lui-même et par lui-même. « 

Au sortir de l’Ecole du service de santé militaire, l’étudiant Juliet fit le point, nous détaille la préface :

 » Quand j’ai découvert l’étendue de mon ignorance et de mon manque de culture, une faim de savoir littéralement dévorante s’est emparée de moi et ne m’a plus lâché. Pris de boulimie, j’ai alors ingéré de nombreux livres. Cependant, la lecture continuait de m’apparaître comme une jouissance défendue, une nourriture qui d’un jour à l’autre pourrait m’être retirée. Il falait que je mette les bouchées doubles et que quelque chose subsiste des livres qui me passaient par les mains. Pour ce faire, j’ai donc pris l’habitude d’en recopier quelques mots, quelques lignes…

(…) Que fait-on de ce qu’on sait ? Que fait-on de ce que la vie dépose en nous au fur et à mesure que passent les années ? Et moi, qu’allais-je faire de ces cahiers ? (…) Je me suis décidé à transmettre – en toute modestie et simplicité – ce que j’ai reçu à profusion, ce que mon travail d’écrivain m’a apporté…  »

Exemple, au hasard, p. 65, cette citation de Chet Baker, relevée par Charles Juliet himself : Jouer, « c’est jouer du silence ».

A noter, dans le recueil de poèmes précédant de Charles Juliet, L’Opulence de la nuit  (P.O.L, 2006), ce goût du mot nourrissant :

Quand j’ai faim tout me nourrit

racontait cette chanteuse

dont le nom m’est inconnu…

et ce dépouillement, tel que relevé par Astrid de Larminat :

Il n’a pas à triturer puis polir les mots

qu’il emploie

Il laisse son silence

les épurer les fertiliser.

 

En 1891, Emile Zola, L’Argent et la Banque universelle…

L’éditeur (le LDP) :  » Dix-huitième volume des Rougon-Macquart, L’Argent est le premier grand western financier des temps modernes : bilans falsifiés, connivences politiques, fièvre spéculative, manipulations médiatiques, rumeurs, scandales, coups de bourse et coups de Jarnac, lutte à mort entre les loups-cerviers de la finance qui déjà rôdaient chez Balzac. S’inspirant de quelques faits divers retentissants, Zola décrit le culte nouveau du Veau d’or, la vie secrète de son temple, l’activité fiévreuse de ses desservants ; il dénombre ses élus et ses victimes.  »

Aristide Rougon se fait appeler Saccard,  » un nom qui sonne comme un sace de pièces « . Il est décidé à monter une banque universelle…

Extrait :

La lettre du banquier russe de Constantinople, que Sigismond avait traduite, était une réponse favorable, attendue pour mettre à Paris l’affaire en branle ; et, dès le sur-lendemain, Saccard, à son réveil, eut l’inspiration qu’il fallait agir ce jour-là même, qu’il devait avoir, d’un, coup, avant la nuit, formé le syndicat dont il voulait être sûr, pour placer à l’avance les cinquante mille actions de cinq cents francs de sa société anonyme, lancée au capital de vingt-cinq millions.

En sautant du lit, il venait de trouver enfin le titre de cette société, l’enseigne qu’il cherchait depuis longtemps. Les mots : la Banque universelle, avaient brusquement flambé devant lui, comme en caractères de feu, dans la chambre encore noire.

 » La Banque universelle, ne cessa-t-il de répéter, tout en s’habillant, la Banque universelle, c’est simple, c’est grand, ça englobe tout, ça couvre le monde… Oui, oui, excellent ! la Banque universelle ! « 

(…) En haut, devant la caisse, Saccard reconnut Sabatani, qui venait toucher des différences ; et il fut surpris de la poignée de main cordiale que l’agent échangea avec son client. D’ailleurs, dès qu’il fut assis dans le cabinet, il expliqua sa visite, en le questionnant sur, les formalités, pour faire admettre une valeur à la cote officielle. Négligemment, il dit l’affaire qu’il allait lancer, la Banque universelle, au capital de vingt-cinq millions. Oui, une maison de crédit créée surtout dans le but de patronner de grandes entreprises, qu’il indiqua d’un mot. Mazaud l’écoutait, ne bronchait pas ; et, avec une obligeance parfaite, il expliqua les formalités à remplir.