Un classique : Tintin, mais en créole mauricien !

Qu’on nous raconte pas zistoir… Créole et BD font des petits, et tout le monde semble s’y retrouver. Dernier né : Le secret de la Licorne, le onzième de la série des aventures de Tintin (cru 1943, comment pouvait-on sortir un album de BD en 43 ? Hergé travaillait pour le quotidien bruxellois Le Soir qui publia en épisodes La Licorne à partir de l’année précédente). Le secret a maintenant son appellation contrôlée créole : Bato Likorn so sékré, et en créole mauricien s’il vous plaît !

Les collectionneurs ne seront pas les seuls heureux dans cette zistoir…

Les éditions Casterman et les ayants droit d’Hergé font grimper le compteur des traductions des aventures de Tintin à… 91 langues !

A noter, en 2003, la traduction en tahitien du Crabe aux pinces d’or :

Un autre éditeur, réunionnais, Epsilon, lui se frotte les mains. Pas seulement parce qu’un  » Tintin en créole c’est une reconnaissance pour le créole « , comme nous l’avait confié son directeur, Eric Robin, au dernier Festival de la BD d’Angoulême, mais aussi parce que les ventes décollent. Et c’est Tintin qui tire vers le haut l’édition locale. Un Tintin qui s’ajoute aux deux titres d’Epsilon en créole réunionnais, publiés en novembre 2008 (tirage de lancement de 4 000 exemplaires), avec pour figures centrales… Tintin et le kapitène Sounouk ! Tintin au Tibet (1960, 20e album de la série), est traduit par André Payet, Tintin péi Tibé. Les Bijoux de la Castafiore, (1963, 21e de la série) sont devenus sous la plume de Robert Gauvin… Le kofré bijou la Kastafiore. 

La littérature pourrait aussi s’y intéressée. Avec Bato Likorn so sékré, pour la première fois, un écrivain (et pas seulement un créoliste) traduit Tintin.

Hors de l’océan Indien, Shenaz Patel (photo signée Thomas C. Spear, d’Île en île) est moins connue pour ses écrits en créole (Nouvelles de l’étrange,Voyages, Investigations) que pour son dernier et très beau roman, Le silence des Chagos (L’Olivier, 2005). Dans une langue à la poésie mélancolique et mélodieuse, Shenaz Patel épouse la destinée tournentée, humiliée du petit peuple de l’archipel des Chagos, qui depuis 1971 est dévolu à l’errance par déportation, autchtones interdits de séjour dans leur île natale, pour cause de géopoitique entre Britanniques et Américains (mon nom est Diego Garcia, île porte-avions militaires).

Pour Shenaz Patel :  » Cela me semblait aussi important pour faire avancer la langue créole, et il me semble que donner voix en créole à un « classique » aussi populaire que Tintin pouvait contribuer à cela mieux que bien des discours. Et le pari a été de mettre en place une graphie qui offre la plus grande lisibilité tout en respectant l’intégrité du créole en tant que langue à part entière. C’est un peu ma contribution au long débat sur la graphie à être adoptée pour le créole. »

« L’artisanat mauricien pourrait lui aussi en bénéficier. Depuis le début des années 70, une tradition récente s’est affirmée : la fabrication de maquette de bateaux. Et parmi eux, des maquettes de trois-mâts, typique fin de l’Ancien Régime, dont les noms nous rapprochent de la Licorne : le Superbe, l’Audacieux, le Fougueux, etc. Un parallèle que cite La librairie du soleil (La Réunion), à propos de Bato Likorn so sékré :
 » Un album plus que réjouissant, dont le thème principal (les bateaux anciens) rappelle le savoir-faire mauricien dans le domaine des maquettes de bateaux. Pour le reste, gageons que le capitaine Haddock apprécierait la saveur nouvelle qui lui est ici mise en bouche ! « Saveur, saveur, c’est d’ailleurs dans Le Secret… que le capitaine Haddock chante :  » Et Yo ho ho ! Et une bouteille de rhum !  »  D’Epsilon à Steven Spielgerg… On remarquera que la version en créole mauricien du Secret de la Licorne sort l’année au Spielberg a tourné l’adaptation de l’album d’Hergé. Sortie prévue en 2011. Patience !A parier que Tintin au Congo ne sera pas traduit de sitôt. Pour cause de racisme, depuis 2005, les librairies anglaises le déplaçaient au rayon… adulte. « Un bandeau rouge entoure la BD et met en garde le public qu’il s’agit d’une édition destinée aux collectionneurs. Elle prévient en outre que le contenu de la BD date de 1931 et qu’il contient des stéréotypes susceptibles de choquer les lecteurs d’aujourd’hui », précisait la Fondation Hergé.Déplacé en Angleterre, relégué en Enfer à New-York… Tintin vient d’être retiré des rayons de la librairie municipale de New-York. Les mécènes lui reprochent de véhiculer une image dégradante des Noirs, traités de singes, décrits comme paresseaux et idiots. (New-York Times du 29/08/09). Retiré et placé en  » Enfer « , pièce réservée aux livres interdits.

Bonne rentrée !

Le pays des hiragana tourne la page

Le Japon existe-t-il ? Après la victoire écrasante de l’opposition centriste ce dimanche aux élections législatives, après 54 ans de règne des conservateurs sur la deuxième économie du monde, c’est une volonté de changement manifeste.

 » Selon les premières estimations publiées par les médias, le Parti démocrate du Japon (PDJ) obtiendrait entre 298 et 329 sièges sur les 480 de la Chambre des députés, infligeant une cuisante défaite au Parti Libéral-Démocrate (PLD-droite), le tout-puissant parti conservateur, qui ne récolterait qu’entre 84 et 131 sièges. «  (Le Monde).

Mais les premières estimations ne disent rien de l’influence de l’Espagnol Alberto Torres Blandina, lauréat en 2007 du prix international de la nouvelle pour Le Japon n’existe pas, publié en français chez Métailié en 2009. Le héros de Torres Blandina est un balayeur d’aéroport qui devise sur un postulat qui a fait ses preuves, et que peu osaient proférer avant lui :

 » Le Japon n’est qu’une façade. Une opération marketing comme une autre. On l’a inventé pour vendre de la technologie et ça a marché. Made in Japan est aujourd’hui le meilleur label pour vendre une voiture ou un téléviseur. « 

Rappelons qu’un autre écrivain assez peu suspect de nationalisme, le ci-devant citoyen américain Dany Laferrière, avait surpris (une nouvelle fois) son monde avec une vision inédite de l’archipel avec son roman au titre à en faire tenir coi plus d’un : Je suis un écrivain japonais (Grasset, 2008).

On nage en plein surréalisme… d’autant que le futur Premier ministre, le chef du parti aujourd’hui majoritaire à la Chambre des députés, M. Yukio Hatoyama, crocodile de 62 ans, surnommé E.T., a promis de « construire une société fraternelle et mener une politique basée sur l’amour ».

Après la victoire écrasante de PDJ, preuve supplémentaire que la littérature n’est que pays du mentir-vrai, rien ne nous empêche de nous considérer, plus que jamais, comme  » écrivain japonais dans un pays qui n’existe pas « .

(Pour ce qui est du tout nouveau Laferrière, L’énigme du retour, nous en parlerons très bientôt, dans une chronique entière tellement c’est beau).

Chantez le  » Y « , ô alphabêtes de tous pays… Yo !

Extrait de Chambres d’écho (Rougerie, 2008), ce poème d’Yvon Le Men (Lannion, Bretagne), cet admirable Y, écouté la première fois, pour ma part, dans un jardin de Port-au-Prince, haute capitale des lettres, des arts et de la culture, dont l’écho mériterait de se répandre à travers le vaste monde :

Un jour le Y

têtu comme un Turc

s’aperçut

qu’il était le seul immigré

dans l’alphabet

il frappa au volet du Z

pour lui demander

d’où il venait

un Z pressé comme un zèbre

ne l’écouta pas

un Z fainéant comme un Zéro

s’endormit

mais le Z zentil comme Zorro

lui dit

de poser la question au X

qui était derrière lui

le X compta sur ses pattes

et dit

x1 + x2 = x3

x3 + x4 = x7 (bis)

quel casse-tête

que ce quat’pattes

soupira le Y très nul en maths

allons chez le W

et demandons-lui où il est né

chez les Walkmen

qui boivent du whisky

et tirent de la Winchester

dans les westerns pendant les week-ends

mais qu’est-ce que c’est que

cet alphabet français plein d’anglais

se dit le Y stupéfait

démarrons l’alpha

ne restons pas bêta

allons jusqu’au A

qui lui dit

c’est comme ça depuis autrefois

nous sommes venus de chez toi

par l’Italie jusqu’ici

avec beaucoup d’amis

de tous les pays

beaucoup d’immigrés

beaucoup d’étrangers

qui ont donné des lettres à notre alphabet

alors le Y

écarta les bras

allongea la jambe

remercia le A

réveilla le Z

les alphabêtes

firent la fête

avec tous les I

à minuit.

Léonora Miano, Les aubes écarlates  » Sankofa cry « 

Le roman :

Léonora Miano, Les aubes écarlates  » Sankofa cry « , éditions Plon

L’exergue :

Dans le souvenir de ceux qui soufflent sur ces pages, et dans l’espérance des fraternités.

L’épigraphe :

Voici que j’ouvre vos tombeaux ; je vais vous faire remonter de vos tombeaux, mon peuple […] et je vous installerai sur votre sol. Ézéchiel, 12-14

Or, comprenez, je ne vous donnerai pas quittance de vous-mêmes. Aimé Césaire, La Tragédie du roi Christophe.

L’incipit :

Exhalaisons

Peut-être nous entendras-tu, toi dont la conscience ne cesse de remuer l’intangible. Tu pressens, plus que tu ne saurais l’expliquer, que le sens des choses est également au-delà du visible. Alors peut-être entends-tu. Si tel est le cas, ne crains pas de comprendre, de rapporter notre propos.

Thème : les traites négrières

L‘auteur s’explique sur son site :
 » Les aubes écarlates est l’élément central de la Suite africaine de Léonora Miano, trilogie qui comprend les romans L’intérieur de la nuit et Contours du jour qui vient. Ce texte est central par sa position au sein de l’ensemble — dont il est le deuxième récit —, mais aussi par son propos.

Alors que la traite négrière est simplement évoquée dans les textes précédents, qui tracent un parallèle entre les formes actuelles du trafic humain en Afrique subsaharienne et les razzias opérées dans le cadre du commerce triangulaire, ou qui rappellent le mépris de certains Africains pour les populations issues de l’esclavage colonial, Les aubes écarlates est imprégné de la signification de ce crime pour le continent africain.  »

La critique est à venir.

À l’Ouest, toujours plus à l’Ouest…

Pour la rentrée littéraire, le choix est difficile. Soit aller vers l’Ouest, jusqu’à Ouessant et son Salon du livre insulaire, du 19 au 23 août, avec en invité, un archipel encore plus à l’Ouest : Saint-Pierre et Miquelon ; soit prolonger encore et encore plus à l’Ouest, direction le Pacifique, où la Nouvelle-Calédonie ouvre son SILO (ô grain magique ! conterait Taos Amrouche), le Salon du livre océanien, à Poindimié, du 2 au 7 septembre.

Choix difficile ou grand chelem littéraire ?

Sur le lynchage, lire Joël Michel

Vu l’exposition Without Sanctuary, des cartes postales de lynchages aux Etats-Unis au début du siècle précédent. Exposition à vous glacer le sang, absolument essentielle, dans le cadre des rencontres photographiques d’Arles (jusqu’au 13 septembre). Les sourires du public sudiste, l’endimanchement des spectateurs, leur vengeance raciste mais horriblement pudique (on recouvrait le sexe des pendus), la vente de cartes postales, la photographie comme véhicule de la barbarie, la justice dite populaire (la loi de Lynch), la vengeance d’une collectivité, la horde humaine fière de ses valeurs, une honte américaine dans un siècle qui a fait du chemin depuis.

Sur ce sujet à recommander, un essai remarquable, signé Joël Simon, Les lynchages aux Etats-Unis, publié en 2008 aux éditions de La Table Ronde.

La France, la francophonie et le reste du monde

Prix littéraire ? prix de géographie des origines ? l’Organisation internationale de la Francophonie, qui organise le prix des Cinq continents de la francophonie, tient à préciser pour chacun son pays d’origine, qu’il soit auteur en lice ou juré… ce qui donne des étiquettes assez cocasses. Parmi les finalistes, la France est représentée par cinq auteurs, le reste du monde par cinq aussi (deux Canada, un Afrique, un Haïti, un Liban). Quant au jury, notons la présence remarquée de Hong-Kong et de Maurice et de deux France et demie seulement…

Liste des dix finalistes du Prix des Cinq continents de la francophonie 2009 (résultats annoncés le 28 septembre à Paris, prix remis le 24 octobre à Beyrouth).

Stéphane Audeguy (France), Nous autres, Gallimard Jean Barbe (Canada), Le travail de l’huitre, LeméacKossi Efoui (Togo), Solo d’un revenant, SeuilFrançoise Henry (France), Juste avant l’hiver, GrassetFabrice Humbert (France), L’origine de la violence, Le PassageYanick Lahens (Haïti), La couleur de l’aube, Sabine WespieserCatherine Mavrikakis (Canada-Québec), Le ciel de Bay City, HéliotropeMarie-Sabine Roger (France), La tête en friche, Le Rouergue.Jean-Louis Serrano (France), La Beauté du Poulpe, Feuille BleueRamy Khalil Zein (Liban), Les ruines du ciel, ArléaLe jury du Prix 2009, présidé par Lise Bissonnette (Canada-Québec), réunit Monique Ilboudo (Burkina-Faso), Paula Jacques (France-Égypte), Vénus Khoury-Ghata (Liban), Pascale Kramer (Suisse), Jean-Marie Gustave Le Clézio (Maurice), Henri Lopes (Congo), René de Obaldia (Hong-Kong), Leïla Sebbar (Algérie), Denis Tillinac (France), Lyonel Trouillot (Haïti). Hubert Haddad (Franco-Tunisien), lauréat du prix 2008, est membre du jury 2009.