Haïti : comment « faire monde » ?


À Port-au-Prince, lors de la commémoration du 12 janvier 2024, 14 ans après le séisme d’Haïti (près de 300 000 morts et autant de blessés), Michèle D. Pierre Louis, ancienne Première ministre du gouvernement Préval (2008-2009) et fondatrice et présidente de la FOKAL (Fondation connaissance et liberté) a lancé un appel à la « résistance », contre « l’incompétence, la corruption et la fuite des jeunes à l’étranger ».

Extrait : 

« Des illusions, nous en avons de moins en moins. Aussi faut-il tenter de faire monde là où c’est possible en créant des espaces communs de réflexion et d’action. (…) [Il ne faut] jamais cesser de cultiver notre disposition à l’étonnement, à l’émerveillement pour mieux s’extraire de la violence du monde. »

L’humour de l’art

« L’amour de l’art », la pièce de Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, se joue au moment où le billet d’entrée au Louvre vient d’augmenter de 30%, passant à 22 euros. Mais sur la scène du Théâtre de la Bastille il est plutôt question du discours sur l’art et de comment s’en sortir.

Ça commence façon fausse conférence sur l’art. Prétexte à la pièce, prétexte à… l’art de la rétroversion. Un couple de faux conférenciers, vrais comédiens, décline à foison ses manques, défauts, handicaps : hanche rétroversée, hémisphère cérébral rétroversé, coudes rétroversés… jusqu’à l’endomètre rétroversé, leurs absences, fuites (dans tous les sens), détours et contours… tout l’art de commencer en repoussant, par l’autodérision, aux limites les plus fantaisistes l’art de ne pas commencer.

D’emblée, le public rit car ces deux-là, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, épousent toutes les variantes de la comédie, de se jouer des codes imposés par la langue, spécialement dans le domaine de l’art et de ses musées (tous deux ont coécrit le spectacle). C’est d’autant plus réjouissant pour le spectateur, qu’il peut dépasser les deux archétypes extrêmes : le « prolétaire » et le « bourgeois ». Comme l’explique en interview Stéphanie Aflalo, qui assure aussi la mise en scène, citant Bourdieu dans L’amour de l’art, le prolétaire est intimidé par l’œuvre en musée, jusqu’au mutisme, le bourgeois étant laudateur à coup de « Excellent, remarquable ! », écrasant de sa fausse superbe et de son arrogance tranquille le match sachant/ignorant de l’Art. 

L’amour de l’Art serait-il l’amour du Faux ? du faux-semblant ? trompe-l’œil d’un rapport sensible à l’art.

« Cette question m’a intéressée, explique Stéphanie Aflalo : cela ressemblerait à quoi de ne pas s’inhiber, que l’ignorance ne devienne pas une injonction au silence ? Comment pourrait-elle devenir un principe créatif et pas une source de honte ? » Outre Bourdieu, elle recommande Thomas Bernhard et son « Maîtres anciens ».

Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, dans « L’amour de l’art », au Théâtre de la Bastille (c) Roman Kane

Au-delà des deux modèles (prolétaire et bourgeois), le parti-pris de la pièce L’amour de l’art est de choisir l’humour et de jouer avec les codes, de parodier les paroles sur l’art : « une dimension parodique comme moyen de déconstruire les valeurs établies, ajoute Stéphanie Aflalo, de dévoiler les paradoxes et l’absurdité des normes, qu’elles soient morales, culturelles, sémantiques, esthétiques. Je vois la parodie non comme une simple moquerie mais comme le moyen d’accéder à une forme de créativité, d’ouvrir la voie à de nouvelles perspectives. »

Après la litanie euphorisante des rétroversions, le « vrai début » donne à voir sur écran l’un des tableaux les plus célèbres de Rembrandt, peint en 1632, « La Leçon d’anatomie du docteur Tulp » :

À son pupitre de conférencier, côté cour, Antoine commence par exposer une théorie esthétique classique faite de triangles, de chapeaux présent/absent… pour très vite redonner à la comédie droit de cité. Il prend à partie un spectateur assis au premier rang, lui demande puis lui intime l’ordre de ne pas le regarder, lui, mais de regarder le tableau. Cette adresse au public est répétée sur un ton de faux sérieux qui électrise le public, ne sachant plus si c’est de l’art ou du cochon.

De nombreuses vanités, ponctuées de « Memento mori », (« Souviens-toi que tu meurs ») rythment la suite, entre cocasse et sérieux, telle « Judith décapitant Holopherne », du Caravage.

Propos sur ce que devrait être la bonne peinture et autres fadaises de conférencier qui s’érige en maître de la morale ou propos enfantins qui prennent l’œuvre par le bout de l’inentendu.

Après le vrai-faux début et la vraie-fausse conférence, viendra la présentation d’une toile absente où le public – finalement – en prendra plein la vue.

« De détails anachroniques en digressions intimes, leur discours sur l’art transgresse tous les usages et déclenche une fatale envie de rire, annonçait le dossier de presse. Iels [le duo] tentent de « faire parler » les tableaux, mais leur langage les recouvre, si bien qu’on ne les voit plus vraiment… à moins qu’il ne soit possible de les voir « autrement » ? Au-delà du rire, le spectacle interroge : et si les conventions du « monde de l’art » étaient ridicules ? Notre regard peut-il être libéré de la grandeur des œuvres ? » (Elsa Kedadouche)

Quand Stéphanie, lasse de chercher la nouveauté, veut rejouer une scène mémorable, elle choisit la scène de l’oignon, une action de la performeuse Marina Abramovic. Oignon épluché puis… croqué comme une pomme, nature morte très vivante dans la bouche et la gorge de la comédienne aux prises aux spasmes, réflexes masticatoires et piques d’acidité. Un beau numéro d’actrice qui croque la vie à pleines dents.

Antoine aura son moment de gloire solo, car on pourrait bien introduire quelques mouvements, mimes et autres gesticulations pour enjoliver la conférence. Hilarant. 

Et quant l’art aura été vidé de sa substance (pour mieux en jouer, pour mieux y penser ?), il restera l’amour tout court.

Au Théâtre de la Bastille jusqu’au 20 janvier.

« Chante ladino », en yiddish et en français

Dans ce poème, le poète américain de langue yiddish, Jacob Glatstein (1896-1971) exalte l’invention d’une langue, le ladino, ou judéo-espagnol ou encore judezmo, parlée par les juifs sépharades. Par-delà, le poète célèbre l’inventivité de toute langue.

Jacob Glatstein fait référence dans ce poème écrit en 1937, « aux forces créatrices et authentiques cachées dans les langues parlées (yiddish, ladino et autres). Il rejette l’illusion de « pureté » des langues et célèbre le « jargon » comme une culture populaire inspirante pouvant même flirter avec le modernisme. », écrivent les auteurs et autrices d’une adaptation chantée en 2021.

Voici cette adaptation joyeuse, interprétée par Esti Nissim et Miri Ragendorfer :

Zing Ladino / זינג לאַדינאָ / Chante ladino

Paroles : Jacob Glatstein (extrait de « Yidishtaytshn », 1937), musique : Amnon Beham (2021), arrangement musical : Oren Sela, montage vidéo : Oren Sela, caméra : Yaad Biran.

Voici une version française, dans la remarquable traduction de Charles Dobzynski, extrait de l’ Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d’un peuple, Gallimard, Poésie, 2000 :

CHANTE LADINO

Blond chanteur chante ladino (1), 

Notre enchanté jargonino, 

Parolerie d’alcoloris 

Coucher de sol solo solo, 

Orsolaire éclosion, explosion, 

Versicolore pensation, 

Tous les pains et tous les trépas 

Toutes les pâtes et toundras 

Émerveilleux alcoloris, 

Tous les versets et liturgies 

Tous les nœuds et toutes les peaux 

Rouge jaune Falaschino (2)

Parlotino Palestino 

Notre universel ladino 

Blond chanteur de ladino chante.

Des profondeurs du plus profond 

Slavique, Libavique, Ottomanique, 

Polonique et Kazakhstanique,

Ionique et Teutonique 

Caucasique et Ashkenazique,

Karpatique et Asiatique 

Notre langue de brouhaha,

Triste bric-à-brac et fatras 

Notre fracas, notre tracas

Notre Lettonique et Lituanique

Jargonino 

Ô svelte enchanteur, 

Blond chanteur,

Chante ladino.

(1) Vieux Castillan hébraïsé. 

(2) De « falasha», juifs éthiopiens. [Notes du traducteur]

Haïku express

Voile rapiécée 

rides sur la nuque

ses yeux invaincus

Comment prendre le train du haïku express ? vous demandez-vous. 

(Le haïku express est à la poésie ce qu’une soupe de rogatons est au velouté de topinambour aux éclats de châtaignes fraîches.)

La recette du haïku express s’inspire de la cuisine (littéraire) de deux chefs : Lucien Suel et un écrivain classique.

Lucien Suel compose des poèmes express. Ici est son blog, SILO. Son conseil : prenez une page d’un mauvais roman, gardez les mots qui vous importent. Vous obtenez un poème. C’est une forme de caviar d’âge poétique…

Inspiré de cette démarche, le haïku express prend une page d’un roman célèbre (pas forcément mauvais) et en conserve des mots pour composer un haïku de 17 syllabes. 

Exemple : Le Vieil Homme et la mer, d’Ernest Hemingway, écrit en 1952 en anglais, dans la nouvelle traduction en français de Philippe Jaworski (Gallimard, 2017).

Voici le point de départ (les expressions soulignées nous serviront pour composer notre haïku ; bien entendu, chacun peut choisir d’autres mots, voire n’importe quel roman — un jeu à faire seul, en famille ou entre amis) :

« C’était un vieil homme qui pêchait seul sur une barque dans le Gulf Stream et en quatre-vingt-quatre jours il n’avait pas attrapé un seul poisson. Les quarante premiers jours, un garçon l’accompagnait. Mais après quarante jours sans la moindre prise, les parents du garçon lui avaient dit que le vieil homme était décidément et irrémédiablement salao, c’est-à-dire guignard au dernier degré, et le garçon obéit à leurs ordres et monta sur un autre bateau qui prit trois gros poissons la première semaine. Le garçon était triste de voir le vieil homme rentrer chaque soir la barque vide et il descendait toujours à la plage pour l’aider à porter soit les rouleaux de ligne soit la gaffe et le harpon et la voile ferlée autour du mât. La voile était rapiécée avec des sacs de farine et, ferlée, on aurait dit le pavillon de la défaite perpétuelle.

Le vieil homme était mince et sec, avec des rides profondes sur la nuque. Les taches brunes du cancer bénin de la peau que provoque la réflexion du soleil sur la mer tropicale marquaient ses joues. Les taches descendaient bas de chaque côté de son visage et ses mains portaient les cicatrices des entailles que font les cordes quand on hale de lourds poissons. Mais aucune de ces cicatrices n’était récente. Elles étaient aussi vieilles que des érosions dans un désert sans poisson.

Tout en lui était vieux à l’exception de ses yeux qui avaient la couleur de la mer et qui étaient joyeux et invaincus. »

Ce dispositif est très productif. Ainsi, avec le même texte de départ, on obtient d’autres haïkus express :

Désert sans poisson

défaite perpétuelle 

couleur de la mer

ou encore :

Quatre-vingt-quatre jours

on hale de lourds poissons

ses yeux invaincus

Prime de Noël : Timothée Couteau au violoncelle, extrait de son dernier album : Des chevilles dans la tête

La terre nous est étroite (Darwich, 1986)

تَضِيقُ بِنَا الأرْضُ. تَحْشُرُنَا فِي المَمَرِّ الأَخِيرِ, فَنَخْلعُ أَعْضَاءَنَا كَيْ نَمُرَّ

وَتَعْصُرُنَا الأَرْضُ. يَا لَيْتَنَا قَمْحُهَا كَيْ نَمُوتَ وَنَحْيَا. وَيَا لَيْتَهَا أُمُّنَا
لِتَرْحَمَنَا أُمُّنَا. لَيْتَنَا صُوَرٌ لِلصُّخُورِ التِي سَوْفَ يَحْمِلُهَا حُلْمُنَا

مَرَايَا. رَأَيْنَا وُجُوهَ الذِينَ سَيَقْتُلُهُمْ فِي الدِّفَاع الأخيِرِ عَنِ الرُّوحِ آخِرُنَا

بَكَيْنَا عَلَى عِيدِ أَطْفَالِهم. وَرَأَيْنَا وُجُوهَ الذِينَ سَيَرْمُونَ أَطْفَالَنَا 

مِنْ نَوَافِذِ هَذَا الفَضَاءِ الأَخِير. مَرَايَا سَيَصقُلُهَا نَجْمُنَا.

إلَى أَيْنَ نَذْهَبُ بَعْدَ الحُدُودِ الأخِيرَة ِ؟ أَيْنَ تَطِيرُ العَصَافِيرُ بَعْدَ السَّمَاءِ
الأَخِيرَةِ 

أَيْنَ تَنَامُ النَّباتَاتُ بَعْدَ الهَوَاءِ الأخِيرِ؟ سَنَكْتُبُ أَسْمَاءَنَا بِالبُخَارِ
المُلَوَّنِ بِالقُرْمُزِيِّ سنَقْطَعُ كَفَّ النَّشِيدِ لِيُكْمِلَهُ لَحْمُنَا

هُنَا سَنَمْوتُ. هُنَا فِي المَمَرِّ الأخيرِ. هُنَا أَو هُنَا سَوْفَ يَغرِسُ زَيْتُونَهُ..
دَمُنَا.

Lecture en public par Mahmoud Darwish :

La terre nous est étroite. Elle nous accule dans le dernier défilé et nous nous dévêtons de nos membres pour passer.

Et la terre nous pressure. Que ne sommes-nous son blé, pour mourir et ressusciter. Que n’est-elle notre mère 

Pour compatir avec nous. Que ne sommes-nous les images des rochers que notre rêve portera,

Miroirs. Nous avons vu les visages de ceux que le dernier parmi nous tuera dans la dernière défense de l’âme.

Nous avons pleuré la fête de leurs enfants et nous avons vu les visages de ceux qui précipiteront nos enfants 

Par les fenêtres de cet espace dernier, miroirs polis par notre étoile.

Où irons-nous, après l’ultime frontière ? Où partent les oiseaux, après le dernier

Ciel ? Où s’endorment les plantes, après le dernier vent ? Nous écrirons nos noms avec la vapeur

Carmine, nous trancherons la main au chant afin que notre chair le complète.

Ici, nous mourrons. Ici, dans le dernier défilé. Ici ou ici, et un olivier montera de

Notre sang.

1986

Mahmoud Darwich, La terre nous est étroite et autres poèmes (1966-1999), Traduit de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar, Gallimard, coll. Poésie, 2000.

Bois mort à vif

Le bois mort peut devenir objet d’or. Ce travail d’art contemporain en pleine nature, signé Pierre Marty, dont nous avions parlé dans Papalagui, le 17/12/2021, lors de l’exposition « Divagation sentimentale dans les Metz », est filmé dans plusieurs vidéos par Justine Pellerin. Murmure de trogne est à voir ici en vidéo, et à l’entrée du parc Monceau, avenue Ruysdaël, à Paris, ou encore à son point de départ, en Puisaye, jusqu’au 31 décembre, une exposition à l’air libre et en accès libre, un parcours artistique réalisé avec Hugues Barrey dans sa ferme au hameau des Metz, commune de Saint-Sauveur en Puisaye (Yonne).

(c) image du film « Murmure de trogne », de Justine Pellerin.

Cette création fait partie de l’exposition « Bandung », organisée par la Galerie Frédéric Roulette et l’association Les Créacteurs en Puisaye. 

Batia Baum, entretien posthume : faire sortir le grain de la langue


à lire, dans la « Revue Incise », n°10, août 2023, (en vente dans certaines librairies), l’entretien posthume avec Batia Baum, entretien intitulé « Celle qui porte en elle la traduction », une quarantaine de pages absolument formidables sur sa vie, son œuvre (de traductrice du yiddish). Décédée le 25 juin 2023, elle a contribué à faire découvrir de grands noms de la littérature yiddish, dont  Yitskhok-Leybush Peretz ou Avrom Sutzkever ou encore, plus récemment, Dvoyre Fogel. 

Dans cet entretien à plusieurs voix, elle revient sur ce qui fait la particularité du yiddish, sa musique faite du texte biblique, de ses répétitions (contrairement à l’hébreu, très concis), de « la pensée hébraïque dans la langue », de la décision soviétique de « déshébraïser le yiddish »,  du yiddish « langue de l’entre-deux », la « judéo-langue », de Rabbi Nahman, qui vivait en Ukraine avant 1800, et de son empreinte laissée dans la littérature yiddish, de son « conte des sept mendiants », de la « drasha », ce discours que chacun fait comme cadeau et « qui tord la langue », c’est-à-dire qui l’interprète, etc. etc.

Ce « drash », l’une des quatre règles d’interprétation tamuldique (avec le « pshat », le sens littéral, le « remez » ou allusion, et le « sod », le secret, le mystère ») : « le drash, qui veut dire interpréter, faire sortir le sens profond, pour moi, explique Batia Baum, ça correspond au dreschen allemand qui veut dire : battre le blé au fléau. On bat le blé, on fait sortir le grain. »

Élise Goldberg : cuisine d’anthologie

« Tout le monde n’a pas la chance d’aimer la carpe farcie », titre long comme un jour sans pain azyme, pour un court roman de 152 pages et un récit en fragments qui raconte une mémoire fragmentée. Le premier livre d’Élise Goldberg est réussi : ces bouts de vies épars sont agrégés en une composition où la métaphore culinaire est filée de bout en bout. 

« Premier roman » ont choisi les éditions Verdier, succombant à la tentation d’inscrire un livre hors-catégorie dans une catégorie phare. 

Or il s’agit véritablement d’un « récit de reconstitution mémorielle », un « récit sans chair, dont ne subsisterait que la colonne, quelques arêtes » Qu’importe ! Ce livre accomplit la gageure de faire d’un puzzle une totalité humaine à partager.

L’héritage d’Élise Goldberg tient à un fil… le legs, apparemment anodin, du frigo du grand-père maternel, véritable boite à souvenirs gourmands.

« Gourmand », non plus ne serait pas le bon mot, tant la cuisine ashkénaze, qui est le sujet du livre, ou plutôt le souvenir transmis, le souvenir sans cesse questionné, tant cette cuisine se caractérise par son « goût pâle » et une « saveur chiche »

Elle marche sur des œufs, Élise, avec cette nourriture qui « n’a pas peur du terne ». Pourtant, elle l’a choisie comme vecteur de mémoire. Pour reconstituer celle-ci, elle raconte celle-là. 

Du frigo et de ses odeurs passées, elle fait une boîte aux trésors, une richesse qui prend la forme des graines de pavot de la pâtisserie ashkénaze ou de la carpe farcie, indissociable de son nom yiddish, gefilte fish, « morceau de bravoure », pour cette « gefilte fille ».

Ce pactole forme récit, méli-mélo où sont réunis un groupe Facebook des éplucheurs de boulbès [patates], des listes de plats ashkénazes « rarement élégants », des notes naturalistes disséminées ici et là sur la vie des carpes (qui ne sont pas à leur avantage) ou encore les incontournables histoires juives, comme celle du train où un Juif mangeur de hareng doit répondre à la question : « On dit que vous autres Juifs êtes plus intelligents que les autres. C’est vrai ça ? » Lire la suite – avec délice – page 52.

L’envie vous prend de goûter tous ces plats, ou au moins de dégoter un restaurant qui pratiquerait encore la carpe farcie, tellement est gouleyante cette écriture de l’antiphrase, de l’auto-dérision, de l’ironie et de l’humour, celle qui dit tout le contraire de ce qu’elle dit, disant « c’est du joli ! », pour dire vraiment « c’est joli ».

« Le yiddish, c’est le parler de l’autodérision, de l’antiphrase. Une langue qui se rit de l’ambition. Maxime yiddish quintessentielle entre toutes : L’homme fait des projets, Dieu rigole. »

Difficile de faire plus dans le désamour teinté de « flegme yiddish », « car en yiddish, rien n’est important, on peut se moquer de tout ». 

« Si l’on peut accuser sa cuisine de l’être, le yiddish, lui, est loin d’être insipide. Il a l’accent ironique. » 

La langue-qu’on-avait remplaçait la nourriture-qu’on-a-pas : « Chez mon père, manger tenait lieu de paroles échangées » 

Élise Goldberg a dû se battre avec quelques mots du yiddish, cette « langue de personne », selon un titre célèbre de l’universitaire et traductrice Rachel Ertel : « Mon vocabulaire n’est qu’un maigre butin échappé de l’oubli », des bouts de « gru-mots » de mémoire… assemblés à la manière du kintsugi japonais, cet art de recoller les morceaux d’un bol brisé en le parant d’or.

On est bâti de mots, mots-briques de notre architecture intérieure. Parfois, on les a « sur le bout de la langue », selon le titre d’un spectacle à l’exubérance contagieuse où Élise Goldberg, en duo avec la musicienne et chanteuse Muriel Missirlou, donne de ses nouvelles d’exploratrice de la mémoire familiale.

Le lecteur pourrait prendre du poids rien qu’à l’évocation de tous ces plats (« mets » est un mot absent du lexique d’Élise), être gagné par l’écœurement, car la mémoire-armoire « déborde ». C’est le contraire : au fur et à mesure, à suivre ces termes du yiddish, termes non traduits, mais efficaces véhicules mémoriels et sonores, on se dilate, on s’allège, on s’évapore dans la cuisine ashkénaze. 

Cette cuisine « sans couleurs » vous colorise, plus qu’elle ne vous colonise, agissant comme ces vieilles pellicules de film, passées après traitement minutieux du noir et blanc à la couleur, image par image. Elise vous colorise par l’écriture et le ressouvenir de ce fade qui devient film en couleurs. Comme des blancs en neige, elle monte son livre-film de plat en plat, d’image en image, de souvenir en souvenir. Le travail de la mémoire est une cartographie mentale dépliée, déployée en récit familial, un peu du notre aussi… Le lecteur gagne une mémoire collective. C’est précieux. 

Quelquefois, à l’évocation de cette « cuisine de pauvres », « dont mon palais a archivé le gout », le lecteur est cueilli à froid : « Ma mère soudain : Nous, les Juifs ashkénazes, on ne peut pas se recueillir sur la tombe de nos ancêtres. C’est comme si nous n’étions reliés à rien, des fleurs coupées. » 

Pourtant le frigo vient d’un grand-père dont la vie a traversé la Pologne, l’URSS, sa Sibérie, le Kirghizistan… sa famille ne parlant pas l’ouzbek…

Malgré ses « doutes », elle a construit à force de questions posées à sa mère une forme d’essai-enquête et la cuisine est l’occasion de dresser des inventaires, « faire le constat que les connaissances sont limitées, qu’il reste peu de chose. Presque gournisht [mot yiddish que l’on traduira par « rien »] » 

La liste de ses non-souvenirs permet à l’autrice de « débrouiller le brouillard », de « n’être plus tesson » et de transmettre une tendresse.

De quoi parle-t-on ?

« Le (ou la) gefilte fish [poisson farci] est un plat à base de carpe mélangée à de la farine de pain azyme et des oignons, le tout haché menu avec de l’œuf. On ajoute beaucoup de sucre ou peu de sucre, beaucoup de poivre ou peu de poivre, en fonction de l’origine familiale, chaque région ayant sa propre recette (qui bien sûr est la meilleure). On forme des boulettes allongées qui sont mises à cuire pendant presque deux heures dans une grande marmite, au fond de laquelle on aura pris soin de déposer de l’oignon, des carottes, et surtout, toutes les arêtes et la tête du poisson, ceci afin d’obtenir de la gelée. Vous êtes curieux de connaître le goût ? Vous avez raison, cela ne ressemble à rien de connu ! » 

Annick Prime-Margules et Nadia Déhan-Rotschild, « Le Yiddish », éditions Assimil, 2010, p. 150

Histoires juives : « Rien ne révèle mieux la psychologie juive que les histoires juives. Le style de cet humour reflète une culture qui, je pense, tente de faire oublier ses sentiments de honte, de culpabilité et de servilité. » « Les Joies du Yiddish », de Leo Rosten, Le Livre de poche, 1995.

« Le yiddish est la principale langue utilisée au cours du dernier millénaire par les Juifs ashkénazes, c’est-à-dire les groupes juifs établis en Allemagne et en France depuis le temps de Charlemagne, en Bohême, en Pologne, en Lituanie, en Ukraine, et dans d’autres contrées de l’Europe orientale à partir du XIIIe siècle, ou en Hollande et en Italie du Nord au XVIe et au XVIIe siècle. C’est aussi la langue des nouvelles communautés ashkénazes dans le monde entier depuis que les migrations des Juifs d’Europe orientale les conduisirent notamment en Europe occidentale, en Amérique du Nord et du Sud, puis en Israël, à partir de la seconde moitié du XIXe siècle (…) Le génocide perpétré par les nazis pendant la Seconde Guerre mondiale a anéanti plus de la moitié des populations qui le parlaient, et bouleversé pour les survivants les conditions de la transmission. » Encyclopedia Universalis.

Pour aller plus loin :

À lire l’entretien d’Élise Goldberg : « Une sorte de portrait chinois – ou yiddish », Diacritik, 13/09/2023

À lire l’interview d’Elise Goldberg sur les ateliers d’écriture.

À lire : L’essai de Rachel Ertel, « Dans la langue de personne : poésie yiddish de l’anéantissement », Paris, Le Seuil, 1993. 

À voir : la cuisine de Mamie Golde

[crépuscule]

photo sans titre © Mohamed Mahiout (lire son interview plus bas : « Le moment de l’entre-deux »)

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Cette photo m’a inspiré huit haïkus :

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Nuages du soir 

tectonique liquide 

un silence doux

Soleil couchant —

paix sur les petits poissons 

bercés par les nuages 

Entre chien et loup  —

les nuages remontent 

le fleuve

Miroirs !

les nuages se rêvent en poissons

et vice-versa 

Photo symétrique

miroir du plan d’eau

œil aimanté 

À la fin du jour

glisse la barque du temps 

fraîcheur d’un miroir 

Lumière du couchant

reflets d’une profondeur 

à l’horizon 

Au crépuscule 

les nuages prennent la pose

monde dédoublé 

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Interview de la chanteuse Clara Ysé :

Clara Ysé : “C’est dans l’obscurité qu’on voit le plus la lumière” – L’EssentiART

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Guillevic a écrit :

Un silence 

Couleur de l’étang.

Du silence 

Qui s’en prend 

Il ne sait à quoi.

Un oiseau

Que voler 

Apaiserait.

Tous ceux qui dormiront 

Quand le moment viendra

De crier aux fenêtres.

Les crimes que recrachent 

Les eaux nocturnes.

Ne caressez pas

N’importe quelle hache.

Il se peut que dans le domaine 

Même le vent soit souterrain.

Certains rêvent 

Les rêves de l’étang.

Extrait de « Du domaine », Guillevic (1907-1997), Gallimard, Nrf/Poésie, 1985, 2023, p. 54-56

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Interview de Mohamed Mahiout : « le moment de l’entre-deux »

Quel est le moment de cette photo ?

Le moment d’une halte lors d’une balade à vélo. Celui d’un paysage à travers une composition, au crépuscule, plutôt juste avant.

Où ?

Entre Paris et Clay-Souilly [Seine-et-Marne]. Je rentrais à Paris en longeant le canal de l’Ourcq.

Avec quel appareil ?

Un reflex numérique.

Pour cette photo, j’ai fait plusieurs prises, différents cadrages.

Que dit cette photo ?

Depuis que je prends des photos de ma fenêtre, je fais du crépuscule un projet. Il y a une idée, une esthétique en soi. La photo parle d’elle-même.

L’autre projet intitulé « Seing sur terre », déjà exposé (à Paris, Alger, en Suisse, puis encore Alger à là mi-octobre 2023) présente le monde vu du ciel, ses traces surtout. Il s’agissait de donner ce qu’on ne voit pas à travers les tracés du sol. Il est parti d’un mot, « Tamourt », et d’un clin d’oeil à l’archéologie aérienne. La référence lexicale de ce mot kabyle qui signifie « le pays, la terre, le sol », est aussi derrière l’aspect graphique de ces photos.

« J’aime aussi ce qui est trait. »

Dans le cas de cette photo prise sur les berges du canal de l’Ourcq, il y a l’idée de l’entre-deux. Le crépuscule étant ce moment de l’entre-deux, le seuil. La luminosité imposante devient seuil dès lors que le regard n’atteint pas l’au-delà de la lumière. De même pour la douceur d’un soleil couchant par l’émotion qu’il suscite.

Il y a une simple contrainte technique pour un appareil photo, qui veut qu’un avant-plan soit sombre s’il devance la source lumineuse, mais cela peut prêter à dire autre chose que la réalité du paysage.

Le seuil n’est pas un non-espace, même s’il n’est pas défini sur le plan topographique, le temps s’y arrête, sans nécessairement investir un quelconque sentiment nostalgique. Je pense à Tanizaki, à son Éloge de l’ombre. [Dans Éloge de l’ombre, publié en 1933, Jun’ichirō Tanizaki (1886-1965) souligne l’importance du clair-obscur dans la culture japonaise et l’esthétique de la pénombre en réaction à l’esthétique occidentale où tout est éclairé.]

Il y a aussi l’idée du feu (avec le soleil) salvateur ou destructeur. Une symétrie, une géométrie. J’aime aussi ce qui est trait. L’exposition, le cadrage, tout est expressif : l’horizon, le ciel et le reflet du ciel, la distinction entre les deux, c’est une poétique en soi dans le rapport à (de) l’art (et) au sublime.

Que nous dit encore cette photo ?

Dans cette photo, il y a quelque chose de techniquement « raté ». Des zones bouchées, d’autres cramées, très lumineuses où le réglage n’est pas fait. Pour le capteur d’un appareil-photo numérique, ce sont des pixels sans information. Idem dans le noir.

Ici, le soleil est une zone cramée, cela donne un blanc qui n’est pas du blanc. Aussi, la source est une trace sensible, mais inaccessible. Les pixels sans infos sont un matériau en soi. Il s’agit de savoir comment profiter de cette lacune technique pour la rendre significative.

 « La couleur distrait »

Tu ne l’as pas accompagnée d’un texte…

Dire un mot sur une photo, oui, mais pourquoi le faire ? Dire n’est-ce pas tenter de contenir, de maîtriser son émotion ?

Pourquoi le noir et blanc dans le projet Seing sur terre ?

Car la couleur distrait. Je ne cherche pas à identifier mais à indiquer la trace. Ainsi, quand on regarde une de ces photos en noir et blanc, la première question que l’on se pose est « Qu’est-ce que c’est ? ».

Quant à la photo prise au bord du canal de l’Ourcq, le crépuscule et pris en couleur, mais c’est un seuil, un trait sur lequel on peut se perdre…

Le coucher de soleil, n’est-ce pas un piège, l’émotion est si forte ?

Oui, l’émotion est permise, mais la lecture est ouverte. Peut s’en contenter qui s’émeut, ou oser le seuil par sa tentation d’arrêt, de contenance ou de passage. D’ailleurs, comme les gens, les couchers de soleil sont tous différents. Ma manière de les présenter aussi.  Elle varie d’une photo à l’autre. Il y en aura à voir dans cette série.

Mohamed Mahiout est poète et photographe. Il vit à Paris.

À lire son recueil de poèmes : Autres débâcles, édition Aden,

2022, Daudin distribution.

Pour en savoir plus sur son projet photographique : Seing sur terre