[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur…un film – littéralement – extraordinaire.]
« L’île nue » (裸の島, Hadaka no shima), film de Kaneto Shindō (1960) en accès libre.
L’île nue, film japonais de Kaneto Shindō, musique de Hiraku Hayashi, sorti en 1960.
Chef d’œuvre sans dialogue, en noir et blanc, sonorisé par la musique obsédante de Hiraku Hayashi (1931-2012) qui connut le succès à sa sortie, « L’île nue » est un film littéralement inoubliable. Une famille de paysans vit sur une île rase, sauf de ce qu’ils y font pousser. L’eau, ils doivent l’apporter lors de traversées en barque à la godille. Les deux garçons vivent de jeux et de pêche. L’aîné va à l’école. C’est un film sur le silence, le travail, le sens de la vie, dans sa routine comme dans sa tragédie. « L’île nue » est un destin dont on ne s’échappe pas, tourné sur un îlot de l’archipel de Setonaikai, la mer intérieure Les jours et les saisons passent, toujours les mêmes. Et quand survient un drame, le vie reprend le dessus. Le film documente un travail agricole aujourd’hui disparu (l’eau portée dans deux sceaux à balancier, l’usage de l’araire, charrue simplifiée, semis piétinés avec soin, le fauchage des blés, accès à l’eau douce). Un film bouleversant.
裸の島 (Hadaka no shima), L’Île nue, affiche originale (1960) avec Nobuko Otowa, épouse du réalisateur, et Taiji Tonoyama.
« Le film a été réalisé comme un « poème cinématographique » pour tenter de saisir la vie des êtres humains luttant comme des fourmis contre les forces de la nature. » a déclaré Kaneto Shindō (1912-2012).
« Le cinéma de Kaneto Shindô demeure assez méconnu, a écrit Nathalie Dray, dans Libération, sans doute occulté par le succès phénoménal du film qui le propulsa à l’international en 1961, l’Ile nue : poème radical rivé au quotidien austère d’une famille de paysans privés de tout, dont les partis pris formels – esthétique appauvrie, absence de dialogues – furent autant salués que critiqués. Le dénuement, la vie réduite a minima dans un monde brisé et une nature hostile, en réalité traversent toute son œuvre – et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que Shindô, décédé en 2012 à l’âge vénérable de 100 ans, était né à Hiroshima, ville anéantie par la bombe atomique, dont il scrutera les décombres dans son film les Enfants d’Hiroshima (1952). »
D’ailleurs le film a été tourné sur l’île de Sukune, dans la province de Hiroshima.
À sa mort, les cendres de Kaneto Shindō furent dispersées sur l’île (comme ce fut le cas des cendres de sa femme). Depuis, son fils et une association de fans cherchent des donateurs pour faire acquisition de l’île pour honorer la mémoire du réalisateur. (source : Wikipedia)
L’île nue était le film préféré de Jean-Pierre Mocky, « une épure si simple, si parfaite que personne au monde ne saurait l’égaler ».
[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur…un roman de la rentrée littéraire d’automne, parmi 459.]
Avec L’impossible retour, paru le 21 août 2024, Amélie Nothomb nous propose un récit de voyage au pays de son enfance. Une amie photographe qui a gagné deux billets pour le Japon lui demande de l’accompagner. Elle sera sa guide. Elle accepte, malgré le tourment de revivre l’enfance et son souvenir nostalgique, une enfance de diplomate conclue dans l’arrachement du départ. Elle l’a déjà écrit et raconté dans plusieurs livres : Stupeur et tremblements (1999), Métaphysique des tubes (2000), Biographie de la faim (2004), tous publiés par les éditions Albin Michel. Ce trauma et sa littérature expliquerait-il qu’elle semble avoir autant d’admirateurs que de détracteurs ?
L’impossible retour, ce livre bref, présenté comme son 33e roman, est un récit à la première personne entre Kyoto, Nara et Tokyo. Petit livre pour immense voyage de onze jours, en mai 2023, au Japon, « pays-Graal » : « C’est mon pays préféré au monde, ma terre sacrée. La simple évocation de son nom suffit à me mettre en transe. ».
La langue d’Amélie Nothomb est moins littéraire que journalistique. La formule fleurit en fin de phrase : « Le japonais est ma langue fantôme. Jusqu’à l’âge de cinq ans, je l’ai parlé couramment (…) Tout se passe comme si le japonais était une marée : à mesure que je m’éloigne, descend la mer des mots ».
Prenez le héron qui semble accueillir Amélie et son amie Pep. Or, depuis le film de Miyazaki, « Le garçon et le héron », cette figure clé pour un autre monde, figure mi-humaine mi-animale, occupe notre imaginaire comme une personnage singulier . Chez Amélie Nothomb, il semble certes leur indiquer le chemin :
« Un héron attend sa pitance à la fenêtre d’une taverne. La restauratrice le fait patienter en lui tendant parfois des rogatons. Ce spectacle nous captive. Il nous vient à l’esprit que si l’échassier a choisi cette enseigne, c’est pour des motifs sérieux. » Et c’est tout. Et c’est dommage.
Ainsi le héron échappe à tout rôle majeur tel celui qu’il aurait dans un film des studios Ghibli. Mais la phrase est prétexte à formule qui fait mouche : « L’animal a le bec fin et se goberge. C’est un plaisir de la voir se repaître. » Plus loin, la même gourmandise du mot et du bon mot la pousse à écrire : « Je m’émeus des loupiotes qui s’allument aux échoppes ».
L’intrigue de « l’impossible retour » se développe selon deux thématiques. Tout d’abord, la résistance de l’autrice-narratrice à sa propre nostalgie.
« La nostalgie : je ne m’y étais déjà que trop adonnée. Il s’agit de ma pathologie invétérée. Il faut donc que je lui résiste. N’était-il pas temps que je redécouvre le Japon sans être obsédée par ce que j’y avais vécu ? »
Mais elle y résiste difficilement. A la fin du livre, elle confesse aisément : « La nostalgie est l’expression d’un échec, d’une perte. Au moins la ressent-on si fort qu’elle s’inscrit dans le squelette. C’est ainsi que chaque voyage m’appauvrit. Ce qui subsiste est moins la beauté que ce qu’elle a creusé en moi. Mon talent, c’est le manque. Il n’y a pas de limite à ma capacité de carence. »
郷愁(kyōshū) [nostalgie] par Calligrapher_maki sur Instagram
Ce thème est allégé par un second, de façade, celui des pérégrinations d’Amélie et de son amie Pep, dont elle excelle à retranscrire les réactions enthousiastes de profane (« Ce doit être prodigieux de découvrir le Japon à l’âge adulte », écrit Nothomb) ou le dialogue que Pep mène avec le personnel hôtelier, Amélie servant d’interprète pleine d’humour : « Je me livre à un exercice de haute diplomatie ». Exemple savoureux, quand Pep veut changer de chambre (elle a entendu des voix) :
À l’évidence, ce que tu traduis à ce type n’est pas ce que je lui jette à la figure.
Le japonais est une langue autre, je réponds suavement. Par exemple, « espèce de margoulin » se traduit par l’équivalent de « négociateur étonnant ».
C’est ça, prends-moi pour une idiote.
Bref, on ne s’ennuie pas. On n’apprend pas grand chose non plus. La lecture est une douce glissade sans aspérité ni surprise. Le lien à son père est cette fois à peine esquissé. « La nostalgie, vertu cardinale de mon père, dont j’ai hérité à cent pour cent. »
En matière de fascination pour le Japon, ce qu’elle nous confiait de son père, jadis consul de Belgique à Osaka, dans Métaphysique des tubes, son roman le plus japonais, a-t-elle assuré, était autrement plus intéressant.
Amélie Nothomb y racontait les premières années de sa vie au Japon et comment son père avait découvert le théâtre nô dans une vénérable école du Kansai, « dont le maître était un Trésor vivant ». Après quatre heures de représentation, à la suite d’un malentendu, le maître lui propose de devenir son élève. La persévérance des deux paya. Et le père d’Amélie, « devint célèbre au Japon sous le nom qui lui est resté : « le chanteur de nô aux yeux bleus. »
L’impossible retour se clôt par une référence à Nietzsche et sur ce constat sec : « À l’échelle de ma vie, l’éternel retour de l’identique consiste à aller au Japon pour m’apercevoir que ce retour est impossible, que l’amour le plus absolu ne donne pas la clef. »
Ce roman autobiographique à l’allure de récit de voyage en enfance et en nostalgie a été accueilli diversement par la critique qui se partage, comme les lecteurs, semble-t-il, entre admirateurs et détracteurs.
Pour Guy Duplat, de La Libre Belgique,L’impossible retour est « un très bon cru, un retour au Japon plein de nostalgie ».Jean-Luc Wachthausen, du Point, le qualifie de « léger et profond ».
Mention spéciale à la figure paternelle pour Christophe Henning, de La Croix, qui souligne qu’ « Au pays du Soleil levant, c’est la figure paternelle qui réapparaît, comme une ombre, un guide. », tout comme pour Anne-Laure Walter, de La Tribune : « La fulgurance sensuelle et émotionnelle du texte renforce la sobriété de l’évocation paternelle. »
En revanche, Sandrine Bajos, du Parisien, est déçue : « Les premières pages nous emballent, mais ensuite la magie n’opère pas. Frustrant. »
Enfin, pour Laeticia Deprez, du Courier Picard, c’est « Un livre à conseiller uniquement aux inconditionnels d’Amélie Nothomb ou du Japon. »
Quant à Nathalie Hadj, qui a écrit son premier roman en janvier 2024, publié par le Mercure de France sous le titre de… « L’impossible retour » (sic), on ne sait pas ce qu’elle en pense.
Si tous les chemins mènent à Rome, quelle voie mène au Japon ? Ou quelles voies ? Celle d’un exotisme à portée d’Européen en mal d’authenticité ? Celle des mangas et animés, qui seraient la voix commune aux jeunesses nippone et occidentale ? La voie d’un bouddhisme zen recyclé tendance méditation à la coule ? La voie reproductible du Japon instagrammable ? Celle des multiples arts traditionnels, de la calligraphie au haïku, de l’ikebana à l’art du thé ? La quête du beau sous forme de jardins, de théâtre nô, de temples et sanctuaires ? Une nature d’archipel sismique, de la quiétude à l’emportement cataclysmique ? Une humanité à l’étiquette polie à l’extrême ?
Les perspectives d’une littérature hétéroclite ? Celle d’un roman où le voyage dans le temps a le goût d’un café chaud, avec Toshikazu Kawaguchi, auteur du Café du temps retrouvé (traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon. Albin Michel, 2022) ou celle d’une dystopie délirante comme le roman de Shozo Numa, Yapou, bétail humain (traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, éditons Laurence Viallet, 2022) ?
Comment écrire 道 [dô], conseils du calligraphe Matsumoto Shoeido.
Dans cette voie du Japon, comment se confronter à l’altérité ? par la langue ? par l’image ? par le voyage ?
Si le Japon est un pays, un archipel de culture, un monde de sensations fantasmées avant d’être vécues, quel guide choisir ? Quelle initiation pourrait nous en donner le goût ? Livres, films, rencontres ? En surfant sur ce rêve de Japon, autant qu’un Japon de rêve, quel voyage se dessine ? Qu’allons nous traverser ? Et qu’est-ce qui va nous traverser ?
En accès libre jusqu’au 19 juin, ce film de Kōhei Yoshino, de 2022, « Anime Supremacy« , la lutte pour la suprématie entre deux créateurs d’anime, une novice et son maître admiré.
L’occasion de plonger au cœur de la fabrique de cette industrie culturelle japonaise, de ses enjeux économiques et des tensions psychologiques dans les équipes de production. Avec les illustrations du groupe féminin d’artistes de manga, Clamp.
Un extrait de Septentrion, de Calaferte pour célébrer la lecture, et même s’il s’adresse à un apprenti écrivain, comment ne pas le suivre sur ce terrain, en cette Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, le 23 avril ?
« Dès que j’avais un livre, mon premier soin était de m’enfermer avec dans ma chambre d’hôtel comme pour une séance d’initiation, et je ne décrochais pas avant d’en avoir terminé, qu’il eût deux cents ou mille pages. Lire les paroles qu’un homme, dont on ne connaît généralement ni le visage ni la vie, a écrites tout spécialement à votre intention sans oser espérer que vous les liriez un jour, vous qui êtes si loin, si loin sur d’autres continents, d’une autre langue. Peut-être habite-t-il actuellement une grande maison de campagne au bord du Tibre ou un quarante-septième étage dans New York illuminé, peut-être est-il en train de pêcher l’écrevisse, de piler la glace pour le whisky de cinq heures, de caresser sa femme sur le divan, de jouer avec ses enfants ou de se réveiller d’une sieste en songeant à tout ce qu’il voulait mettre de vérité dans ses livres, sincèrement persuadé de n’avoir pas réussi bien que tout y soit quand même, presque malgré lui. Il a écrit pour vous. Pour vous tous. Parce qu’il est venu au monde avec ce besoin de vider son sac qui le reprend périodiquement. Parce qu’il a vécu ce que nous vivons tous, qu’il a fait dans ses langes et bu au sein, il y a de cela trente ou cinquante ans, a épousé et trompé sa femme, a eu son compte d’emmerdements, a peiné et rigolé de bons coups dans dans sa vie, parce qu’il a eu faim de corps jeunes et de plats savoureux, et aussi de Dieu de temps à autre et qu’il n’a pas su concilier le tout de manière à être en règle avec lui-même. Il s’est mis à sa machine à écrire le jour où il était malheureux comme les pierres à cause d’un incident ridicule ou d’une vraie tragédie qu’il ne révélera jamais sous son aspect authentique parce que cela lui est impossible. Mais il ne tient qu’à vous de reconstituer le drame à la lumière de votre propre expérience et tant pis si vous vous trompez du tout au tout sur cet homme qui n’est peut-être en fin de compte qu’un joyeux luron mythomane ou un saligaud de la pire espèce toujours prêt à baiser en douce la femme de son voisin. Qu’il ait pu écrire les deux cents pages que vous avez sous les yeux doit vous suffire. Qu’il soit l’auteur d’une seule petite phrase du genre : « À quoi bon vous tracasser pour si peu, allez donc faire un somme en attendant », le désigne déjà à nous comme un miracle vivant. Même si vous deviez oublier cette phrase aussitôt lue et n’y repenser que le jour où tout va de travers, à commencer par le réchaud à gaz ou la matrice de votre femme. Et si par hasard vous avez la prétention de devenir écrivain à votre tour, ce que je ne vous souhaite pas, lisez attentivement et sans relâche. Le Littré, les articles de dernière heure, les insertions nécrologiques, le bulletin des menstrues de Queen Lisbeth, lisez, lisez tout ce qui passe à votre portée. À moins que, comme ce fut souvent mon cas, vous n’ayez même pas de quoi vous acheter le journal du matin. Alors descendez dans le métro, asseyez-vous au chaud sur le banc poisseux – et lisez ! Lisez les avis, les affiches, lisez les pancartes émaillées ou les papiers froissés dans la corbeille, lisez par-dessus l’épaule du voisin, mais lisez ! »
[Extrait de Septentrion, de Louis Calaferte (Turin, 1928-Dijon, 1994).]
Selon Wikipédia : « L’été 1962, il en achève l’écriture six semaines après la disparition de René Julliard qui attendait impatiemment ce manuscrit en vue de sa publication.
Le Cercle du livre précieux (Claude Tchou) en assurera l’édition, en 1963, le proposant en souscription privée, avant même que ne tombent deux interdictions – de vitrine et de vente en librairie – émanant du ministère de la Santé, puis du ministère de la l’Intérieur. Il faudra alors vingt ans pour que, sous l’égide de Gérard Bourgadier, le livre soit enfin édité aux Éditions Denoël.
Dans ce récit largement autobiographique, Calaferte relate à la première personne les errances d’un apprenti écrivain, ses premières lectures clandestines au cours de son travail d’ouvrier, et ses rencontres avec les femmes, dont la plus importante, dans le récit, est sans conteste Nora la Hollandaise, figure de l’émancipation féminine et de la réussite sociale. Ce livre subversif est un hymne au désir créateur et à la liberté de l’artiste, dans un contexte social à la fois rigide et fluctuant, celui de l’Après-Guerre. »
C’était lors d’un vrai dimanche d’hiver. J’étais avec Terry, Réjane, Nadine, Micha, Sophie, Jean-Marc, Geneviève, Clotilde et les autres, en tout une dizaine d’amateurs, réunis pour une balade-haïku…
De loin, la forêt de Soucy, on aurait dit une immense carte postale, une promesse à dissiper toute humeur chagrine. Imaginez… Le givre a recouvert les bois, les haies, la lande. Le paysage s’offre en cristal vertical radical, piqueté de myriades de petites aiguilles, de paillettes et de spicules d’un blanc… comment dire… d’un blanc de page blanche.
Ah ! mon vieux, comment tu vas faire, comment tu vas t’en sortir, toi, poète du dimanche ? s’emporte Petite voix, un rien mesquine.
Laisse-moi, Petite voix, vous embarquer par grand froid mais grand désir dans cette écriture du dehors, où nature et culture vont se coucher sur le papier à l’unisson.
Que me chantes-tu là ?
Sais-tu, Petite voix, que dans ce minuscule poème nommé « haïku », les pérégrins japonais se jouent du paradoxe temps cyclique/temps révolu, dans le souci de la saison, chaque année la même, chaque année différente… dans un pays où la sensibilité à la saison est telle que l’on ne compte pas seulement 4 saisons mais 72 micro-saisons ?
Alors, ce temps givré est pour vous une bénédiction ?
Oui, temps givré et temps qui passe, tous deux en écho de l’impermanence des choses, ce que le bouddhisme nomme « mujô ».
無常
Le thermomètre marque – 3°C. Mais ce saisissement sera notre miel. Notre pari : écrire l’étonnement et sa fulgurance.
1er TABLEAU : LE STYLO DANS LES MOUFLES
Petite voix n’a pas dit son dernier mot. Elle entonne in petto sa comptine :
Chair de poule et doigts gourds, le stylo dans les moufles… que va-t-il sortir de l’épreuve du temps ?
Écoute Petite voix, tu sais bien que « la poésie est d’abord une expérience. Expérience de l’éternité de l’instant présent et de l’universalité de l’endroit où l’on est (…) le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde. » Tu entends ce qu’ont écrit Cheng Wing fun et Hervé Collet, dans leur anthologie À la recherche de l’instant perdu : « Le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde. »?
Là, Petite voix n’a pas moufté.
Il est vrai que le froid met à dure épreuve notre penchant à la contemplation. Mes premiers mots jetés sur le carnet, avant même la marche, avaient quelque chose d’assez convenu :
Partout le givre
cadeau de l’hiver
nos yeux émerveillés
Mais sur la route, le deuxième avait meilleure mine :
Bois givrés
paysage pop-up
horizon fractal
En ce dimanche de galette, en quête d’épiphanie poétique, poursuivons notre balade, entre lecture et écriture.
MICHA écrit en allemand :
Weiße Winterlandschaft
In der Stille suchend
meinen Weg
ce qui veut dire :
Paysage blanc d’hiver
dans le silence cherchant
mon chemin
FRANÇOISE écrit :
Épines givrées
couturières obstinées
tisserandes des rameaux
2è TABLEAU : DANS LA FORÊT VOISINE, UN TIR
Contemplation rime-t-elle avec description ? Manifestement Petite voix n’est pas d’accord. Cette pipelette me demande une explication : « contemplation-description, c’est un peu court, non ? »
Grâce à Clotilde, qui nous apprend à observer, randonnée se conjugue avec atelier, atelier du regard. Cette habituée de la marche en forêt, est une fine connaisseuse de la vie des sous-bois et grande lectrice de paysages et de leurs mues.
Arrivés à un croisement de chemins, malgré l’engourdissement des maxillaires, j’appelle à la rescousse le même duo Wang et Collet pour une définition du haïku (« histoire de cadrer les choses », dit Petite voix).
Le haïku est « un impromptu (…) improvisé dans l’instant, minimaliste dans la forme et maximaliste dans le fond, dans l’impression. »
En somme, le haïku est un instantané, un condensé de mots.et de sens.
« Le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde, un impromptu improvisé dans l’instant… »
Étincelle !
RÉJANE écrit :
Frimas de l’hiver
petits doigts de pied transis
engelures en vue
Elle a écrit un haïku à la mode du Japon, en respectant deux des trois conditions cardinales : 1) trois lignes de 5/7/5 syllabes, 2) elle a glissé un kigo, c’est un mot qui indique la saison.
C’est plus des contraintes, c’est des billes de plomb, lâche Petite voix.
Dans la forêt voisine, un tir de chasseur retentit, incongru.
3e TABLEAU : L’ATELIER DU DEHORS 写生
Sur le chemin, une litière de chevreuil… À quelques pas, des sangliers ont laissé leurs traces de frottage sur le bas des troncs. Nous ne sommes pas seuls.
TERRY écrit :
Chasseurs dans l’hiver
les cartouches et les fusils
larmes de marcassin
SOPHIE écrit :
Mirador en bois
Tombé dans la neige dure
Vestige de la mort
Clotilde a ouvert ses gants à demi-moufles pour caresser l’écorce d’un charme.
J’écris :
Temps glacial
mitaine, croquemitaine
où te caches-tu ?
4è TABLEAU : DANS LA BOULE À NEIGE
Dans cette forêt givrée serions-nous dans une immense boule à neige ? Ces boules qu’on rapporte en souvenir des escapades qu’on a longtemps rêvées. Nous sommes dedans, dans cette boule à neige, boule à givre qu’un géant malin aurait agité juste avant notre venue.
J’écris :
Le monde serait-il
une boule à neige ?
quand vient le givre
Moufles ou pas, l’émerveillement est au détour du chemin.
GENEVIÈVE écrit :
Forêt de glace, givre
les plumets échevelés
réchauffent le cœur
Le lendemain de la randonnée, ÉLISABETH écrira :
Douce cheminée
nuit réparatrice
réveil douloureux
En cette forêt glacée, le monde est une cocotte-minute à l’érotisme désarmant.
J’écris :
Le givre s’est jeté
sur le monde comme un bas résille
sur une sainte, oh !
Risquons un pas de côté :
Jeté sur le monde
en bas grésille le givre
ô sainte nature !
Au détour d’un entrelacs de chemins, au pied d’un arbre, comme des longs cheveux blancs partant du sol, une toile d’araignée. Figée par le givre, elle tend ses amarres minuscules entre lierre et lichens, suspentes aménagées au bas d’un tronc… une miniature pour poème-bonsaï.
5è TABLEAU : LA PRÉSENCE DES INVISIBLES
En ce dimanche de givre, les araignées auraient-elles été surprises par l’hiver ? Ou peut-être sont-elles enfouies, au chaud. On l’espère pour elles.
SOPHIE écrit :
Faussement désert
maté par mille paires d’yeux
haïkus d’amateurs
Ce qu’elles nous offrent, ces amarres lilliputiennes, ça vaut toutes les matinées dominicales sous l’édredon. Ces amarres se figent en l’image d’un temps arrêté pour toi, promeneur.
« Encore faut-il baisser le regard, ne pas se contenter de rêvasser », ré-ca-pi-tu-le Pe-ti-te voix.
J’écris :
Surprise par le givre
oh ! la toile d’araignée
les fées sont cachées
Ces filins très fins tendus au pied de l’arbre disent que tout être a sa beauté qui s’accomplit.
Nous sommes pris dans les rets de l’araignée. C’est peut-être elle qui gouverne la forêt, qui en tire les ficelles.
Ses « Haïkus d’automne », album publié il y a deux ans était particulièrement savoureux. Dans ce nouvel album, format géant pour mini-lecteurs, dans la collection « Bon pour les bébés » chez Seuil jeunesse, arrêtons-nous un instant sur ce haïku dessiné à l’heure du réchauffement climatique.
L’ourse polaire
est amoureuse du panda
La faute au climat
Haïkus d’hiver, éditions Le Seuil jeunesse, coll. Bon pour les bébés, vient de paraître. Écrit et dessiné par Thierry Dedieu. Voir son site ici.
[Dans les océans, des records de températures impressionnants et inquiétants : Au niveau global, la moyenne des températures de surface (Sea Surface Temperature, SST) mesurées dans le monde entier a battu ses records mensuels d’avril à décembre 2023, atteignant le niveau inédit de 21,1 °C les 23 et 24 août. Le précédent record de 20,95 °C avait été établi en mars 2016 vers la fin d’un fort épisode El Niño.
Une dynamique qui s’est poursuivie en janvier 2024 avec de nouveaux points hauts les 10 et 20 janvier (21,1 °C). Endroit particulièrement scruté, l’Atlantique Nord a connu des SST exceptionnelles de juin à décembre, avec des anomalies bien supérieures à la moyenne. (Le Monde, 01/02/2024)]
À Port-au-Prince, lors de la commémoration du 12 janvier 2024, 14 ans après le séisme d’Haïti (près de 300 000 morts et autant de blessés), Michèle D. Pierre Louis, ancienne Première ministre du gouvernement Préval (2008-2009) et fondatrice et présidente de la FOKAL (Fondation connaissance et liberté) a lancé un appel à la « résistance », contre « l’incompétence, la corruption et la fuite des jeunes à l’étranger ».
Extrait :
« Des illusions, nous en avons de moins en moins. Aussi faut-il tenter de faire monde là où c’est possible en créant des espaces communs de réflexion et d’action. (…) [Il ne faut] jamais cesser de cultiver notre disposition à l’étonnement, à l’émerveillement pour mieux s’extraire de la violence du monde. »
« L’amour de l’art », la pièce de Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, se joue au moment où le billet d’entrée au Louvre vient d’augmenter de 30%, passant à 22 euros. Mais sur la scène du Théâtre de la Bastille il est plutôt question du discours sur l’art et de comment s’en sortir.
Ça commence façon fausse conférence sur l’art. Prétexte à la pièce, prétexte à… l’art de la rétroversion. Un couple de faux conférenciers, vrais comédiens, décline à foison ses manques, défauts, handicaps : hanche rétroversée, hémisphère cérébral rétroversé, coudes rétroversés… jusqu’à l’endomètre rétroversé, leurs absences, fuites (dans tous les sens), détours et contours… tout l’art de commencer en repoussant, par l’autodérision, aux limites les plus fantaisistes l’art de ne pas commencer.
D’emblée, le public rit car ces deux-là, Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, épousent toutes les variantes de la comédie, de se jouer des codes imposés par la langue, spécialement dans le domaine de l’art et de ses musées (tous deux ont coécrit le spectacle). C’est d’autant plus réjouissant pour le spectateur, qu’il peut dépasser les deux archétypes extrêmes : le « prolétaire » et le « bourgeois ». Comme l’explique en interview Stéphanie Aflalo, qui assure aussi la mise en scène, citant Bourdieu dans L’amour de l’art, le prolétaire est intimidé par l’œuvre en musée, jusqu’au mutisme, le bourgeois étant laudateur à coup de « Excellent, remarquable ! », écrasant de sa fausse superbe et de son arrogance tranquille le match sachant/ignorant de l’Art.
L’amour de l’Art serait-il l’amour du Faux ? du faux-semblant ? trompe-l’œil d’un rapport sensible à l’art.
« Cette question m’a intéressée, explique Stéphanie Aflalo : cela ressemblerait à quoi de ne pas s’inhiber, que l’ignorance ne devienne pas une injonction au silence ? Comment pourrait-elle devenir un principe créatif et pas une source de honte ? » Outre Bourdieu, elle recommande Thomas Bernhard et son « Maîtres anciens ».
Stéphanie Aflalo et Antoine Thiollier, dans « L’amour de l’art », au Théâtre de la Bastille (c) Roman Kane
Au-delà des deux modèles (prolétaire et bourgeois), le parti-pris de la pièce L’amour de l’art est de choisir l’humour et de jouer avec les codes, de parodier les paroles sur l’art : « une dimension parodique comme moyen de déconstruire les valeurs établies, ajoute Stéphanie Aflalo, de dévoiler les paradoxes et l’absurdité des normes, qu’elles soient morales, culturelles, sémantiques, esthétiques. Je vois la parodie non comme une simple moquerie mais comme le moyen d’accéder à une forme de créativité, d’ouvrir la voie à de nouvelles perspectives. »
Après la litanie euphorisante des rétroversions, le « vrai début » donne à voir sur écran l’un des tableaux les plus célèbres de Rembrandt, peint en 1632, « La Leçon d’anatomie du docteur Tulp » :
À son pupitre de conférencier, côté cour, Antoine commence par exposer une théorie esthétique classique faite de triangles, de chapeaux présent/absent… pour très vite redonner à la comédie droit de cité. Il prend à partie un spectateur assis au premier rang, lui demande puis lui intime l’ordre de ne pas le regarder, lui, mais de regarder le tableau. Cette adresse au public est répétée sur un ton de faux sérieux qui électrise le public, ne sachant plus si c’est de l’art ou du cochon.
De nombreuses vanités, ponctuées de « Memento mori », (« Souviens-toi que tu meurs ») rythment la suite, entre cocasse et sérieux, telle « Judith décapitant Holopherne », du Caravage.
Propos sur ce que devrait être la bonne peinture et autres fadaises de conférencier qui s’érige en maître de la morale ou propos enfantins qui prennent l’œuvre par le bout de l’inentendu.
Après le vrai-faux début et la vraie-fausse conférence, viendra la présentation d’une toile absente où le public – finalement – en prendra plein la vue.
« De détails anachroniques en digressions intimes, leur discours sur l’art transgresse tous les usages et déclenche une fatale envie de rire, annonçait le dossier de presse. Iels [le duo] tentent de « faire parler » les tableaux, mais leur langage les recouvre, si bien qu’on ne les voit plus vraiment… à moins qu’il ne soit possible de les voir « autrement » ? Au-delà du rire, le spectacle interroge : et si les conventions du « monde de l’art » étaient ridicules ? Notre regard peut-il être libéré de la grandeur des œuvres ? » (Elsa Kedadouche)
Quand Stéphanie, lasse de chercher la nouveauté, veut rejouer une scène mémorable, elle choisit la scène de l’oignon, une action de la performeuse Marina Abramovic. Oignon épluché puis… croqué comme une pomme, nature morte très vivante dans la bouche et la gorge de la comédienne aux prises aux spasmes, réflexes masticatoires et piques d’acidité. Un beau numéro d’actrice qui croque la vie à pleines dents.
Antoine aura son moment de gloire solo, car on pourrait bien introduire quelques mouvements, mimes et autres gesticulations pour enjoliver la conférence. Hilarant.
Et quant l’art aura été vidé de sa substance (pour mieux en jouer, pour mieux y penser ?), il restera l’amour tout court.
Dans ce poème, le poète américain de langue yiddish, Jacob Glatstein (1896-1971) exalte l’invention d’une langue, le ladino, ou judéo-espagnol ou encore judezmo, parlée par les juifs sépharades. Par-delà, le poète célèbre l’inventivité de toute langue.
Jacob Glatstein fait référence dans ce poème écrit en 1937, « aux forces créatrices et authentiques cachées dans les langues parlées (yiddish, ladino et autres). Il rejette l’illusion de « pureté » des langues et célèbre le « jargon » comme une culture populaire inspirante pouvant même flirter avec le modernisme. », écrivent les auteurs et autrices d’une adaptation chantée en 2021.
Voici cette adaptation joyeuse, interprétée par Esti Nissim et Miri Ragendorfer :
Zing Ladino / זינג לאַדינאָ / Chante ladino
Paroles : Jacob Glatstein (extrait de « Yidishtaytshn », 1937), musique : Amnon Beham (2021), arrangement musical : Oren Sela, montage vidéo : Oren Sela, caméra : Yaad Biran.
Voici une version française, dans la remarquable traduction de Charles Dobzynski, extrait de l’ Anthologie de la poésie yiddish. Le Miroir d’un peuple, Gallimard, Poésie, 2000 :
CHANTE LADINO
Blond chanteur chante ladino (1),
Notre enchanté jargonino,
Parolerie d’alcoloris
Coucher de sol solo solo,
Orsolaire éclosion, explosion,
Versicolore pensation,
Tous les pains et tous les trépas
Toutes les pâtes et toundras
Émerveilleux alcoloris,
Tous les versets et liturgies
Tous les nœuds et toutes les peaux
Rouge jaune Falaschino (2)
Parlotino Palestino
Notre universel ladino
Blond chanteur de ladino chante.
Des profondeurs du plus profond
Slavique, Libavique, Ottomanique,
Polonique et Kazakhstanique,
Ionique et Teutonique
Caucasique et Ashkenazique,
Karpatique et Asiatique
Notre langue de brouhaha,
Triste bric-à-brac et fatras
Notre fracas, notre tracas
Notre Lettonique et Lituanique
Jargonino
Ô svelte enchanteur,
Blond chanteur,
Chante ladino.
(1) Vieux Castillan hébraïsé.
(2) De « falasha», juifs éthiopiens. [Notes du traducteur]