Japon 道 10. Hokusai et le dealer d’émotion

 [Lors des préparatifs d’un voyage, je surfe sur la vague d’Hokusai et sur cette parole superbe : « Quand j’atteindrai 110 ans, je poserai un point – un seul – sur une toile blanche, et ce point sera vivant. »] 

Une parole à placer dans son contexte, ainsi que l’avait écrit l’artiste : « Depuis l’âge de six ans, j’avais la manie de dessiner les formes des objets. Vers l’âge de cinquante, j’ai publié une infinité de dessins ; mais je suis mécontent de tout ce que j’ai produit avant l’âge de soixante-dix ans. 

[Hokusai. Autoportrait à l’âge de 83 ans, 1843, Leiden, Rijksmuseum Voor Volkenkunde.]

C’est à l’âge de soixante-treize ans que j’ai compris à peu près la forme et la nature vraie des oiseaux, des poissons, des plantes, etc. Par conséquent, à l’âge de quatre-vingts ans, j’aurai fait beaucoup de progrès, j’arriverai au fond des choses ; à cent, je serai décidément parvenu à un état supérieur, indéfinissable, et à l’âge de cent-dix, soit un point, soit une ligne, tout sera vivant. 

Kaijo no fuji, estampe tirée du second volume des Cent vues du mont Fuji.

Je demande à ceux qui vivront autant que moi de voir si je tiens parole. Écrit, à l’âge de soixante-quinze ans, par moi, autrefois Hokusai, aujourd’hui Gakyo Rojin, le vieillard fou de dessin. » (Katsushika Hokusai, Postface aux Cent vues du mont Fuji, 1831-1833).

[Les Cent vues du mont Fuji (Fugaku-hyakkei) est une série d’estampes réalisées par Katsushika Hokusai (1760-1849), alors âgé de 74 ans, et dont les dates d’édition s’étendent entre 1834 et 18401. Ce livre illustré (E-hon (絵本) fait suite à la célèbre série des Trente-six Vues du mont Fuji (Fugaku-sanjûrokkei), publiée entre 1830-31 et 1833. Source : Wikipedia.]

Parmi les Trente-six vues du Mont Fuji, « La Grande Vague de Kanagawa » (1830-1832) de Hokusai est une des images les plus reproduites de l’histoire de l’art. Une image passe-partout. Plusieurs musées en conservent un exemplaire original, tel le musée Guimet à Paris, le British Museum et le Metropolitan Museum of Art de New York.

Dans ce grand magasin parisien, le rayon papeterie et images présente une reproduction géante de La Grande Vague comme objet iconique. 

La marque qui l’utilise dans ce rayon de reproduction d’estampes japonaises, One Art, a pour slogan publicitaire « Emotion dealer », dont la traduction française serait « Revendeur d’émotion », ce qui est significatif a plus d’un titre.

En français le mot « dealer » est souvent associé à un trafic occulte. Ici le dealer d’émotion s’affiche (oui !) au grand jour. Plus même : il joue avec une image iconique, vecteur d’émotion universelle.

Il serait intéressant de demander à Gilles Lipovetsky et Jean Serroy ce qu’ils en pensent. Auteurs de L’esthétisation du monde, « Vivre à l’âge du capitalisme artiste » (Gallimard, 2013, Folio, 2016), ils soutiennent que « le style, la beauté, la mobilisation des goûts et des sensibilités s’imposent chaque jour davantage comme des impératifs stratégiques des marques : le capitalisme d’hyperconsommation est un mode de production esthétique (…)

Partout le réel se construit comme une image en y intégrant une dimension esthétique-émotionnelle devenue centrale dans la compétition que ce livrent les marques.

Tel est le capitalisme artiste, lequel se caractérise par le poids grandissant des marchés de la sensibilité, par un travail systématique de stylisation des biens et des lieux marchands, par l’intégration généralisée de l’art, du « look » et de l’affect dans l’univers consumériste. »

Gilles Lipovetsky, philosophe (80 ans, ce 24 septembre) et Jean Serroy, essayistes, professeurs de français émérites, sont aussi les auteurs de L’Ecran global (Seuil, 2007).

Japon 道 9. 縁 (en), le « lien »

En France, qui dit Japon, dit – bien souvent – Corinne Atlan, tant la traductrice du japonais s’est fait connaître par des romans célèbres, dont ceux de Haruki Murakami, de 1992 (La fin des Temps, Seuil) à 2006 (Kafka sur le rivage, Belfond) ou de ceux de son quasi-homonyme Ryû Murakami, avec notamment Les Bébés de la consigne automatique (Picquier).

Mais Corinne Atlan est aussi la médiatrice, l’intercesseuse des poètes classiques du haïku ou de figures du théâtre contemporain. Exemples ici :

et là :

Pour les détails, on consultera avec profit le site corinne-atlan.fr

Sur sa production littéraire en propre, je m’arrêterai ici sur Un automne à Kyôto qui est de saison. Il ouvre des portes dont Corinne Atlan est une des rares porteuses de clés, à savoir une culture sensible, à hauteur humaine, du Japon. 

Celle qui vit « Entre deux mondes », selon le titre de son essai publié par Inventaire/Invention en 2005,  a « appris à penser depuis l’ailleurs », explique-t-elle dans Un automne à Kyôto (Albin Michel, 2018).

L’ouvrage est riche en notations sensibles sur ses liens au pays et à ses habitants (des courts chapitres publiés en italique) et des réflexions personnelles, fruit de cet entre-deux, propre à sa vie de traductrice et de poète, notations qui font penser à un journal, écrit et lu au fil flottant des rencontres, découvertes de temples, évocations des langues, liens noués au gré des souvenirs. 

Ce « Journal de Kyôto » aime débusquer la face cachée des choses, à rebours des clichés instagrammables, ce que ses amis japonais apprécient. A Kyôto comme dans la capitale du Japon contemporain, elle note : « Le Tokyo qui exhibe ses lumières et sa puissance est une ville de « façade » (omote), mais n’oublions pas qu’au Japon, dans l’art, la mode, le langage, ou tout autre domaine, on considère « l’envers » (ura), le caché, comme plus intéressant que ce qui s’affiche. » (Japon : l’empire de l’harmonie, éditions Nevicata (2015).

Dans Un automne à Kyôto, Corinne Atlan tisse une toile d’impressions-réflexions, rencontres-évocations, sensations-histoires où elle rapproche les mondes.

« J’ai un « lien » (en) de longue date avec le Japon. Et avec Kyôto, première ville japonaise qu’il m’a été donné de visiter, à l’âge de vingt ans, sous la neige, un lointain Jour de l’an qui reste inscrit dans ma mémoire comme un moment d’intense féerie. »

Elle a expliqué quelques lignes plus haut : « Il y a un mot en japonais :  (en), le « lien ». Ce lien-là est bouddhique, il résulte de la loi dite « des causes et des conséquences », qui, par exemple, réunit deux êtres en cette vie en vertu de précédentes rencontres dans des existences passées. Le en rassemble les êtres qui s’aiment, amants, amis ou membres d’une même famille, et nous relie aussi à certains lieux. »

Ses liens l’amènent jusqu’ « Au sanctuaire de Himukai, [où elle fait] halte devant l’autel du « Dieu-qui-noue-les-liens » pour lire les souhaits tracés d’une écriture sage à l’encre noire sur les plaquettes votives »

Ses impressions personnelles, « choses touchantes », comme « choses lues », ses réflexions, ses visites des nombreux temples se superposent en un camaïeu de notations et de réflexions.

[Kōyō (紅葉, littéralement « feuille rouge ») est l’appellation japonaise du changement de couleur des feuilles en automne, en particulier celles de l’érable japonais (紅葉/椛, momiji) ou du ginkgo. Kōyō est l’objet d’une coutume traditionnelle d’apprécier la beauté de ces feuilles, que l’on appelle momijigari (紅葉狩), lit. « chasse aux feuilles rouges »).

Cette coutume est à l’automne ce que hanami est au printemps : pendant quelques semaines, l’érable prend des couleurs allant du jaune au rouge vif, et les ginkgos se parent de jaune. À cette occasion, les endroits réputés (en particulier de nombreux temples de la région de Kyoto) sont envahis par la foule, notamment le deuxième dimanche de novembre lors du matsuri d’Arashiyama, créé en 1947. (source : Wikipedia)]

Autre exemple, d’Un automne à Kyôto : « Arrivez à l’heure à un rendez-vous formel : vous êtes déjà en retard (il convient de se présenter cinq minutes à l’avance). Arrivez cinq minutes à l’avance : quelqu’un sera déjà là à vous attendre. Invitez des amis à dîner à sept heures, ils viendront au plus tard à six heures quarante-cinq. Ici le « quart d’heure de politesse » s’entend : sonner à la porte quinze minutes plus tôt que prévu.

Mais, s’il s’agit d’une excursion ou d’un événement festif, on savoure le flou, on le cultive. On vous demande d’être prêt à huit heures trente, dimanche matin. À huit heures vingt-cinq, on vous appelle : finalement le départ aura lieu à neuf heures. On vous a vaguement dit où on allait, mais pas avec qui. Ou l’inverse. Remettez-vous-en à vos amis. Vous n’avez pas le choix, ils s’occupent de tout. Totalement pris en charge, vous voilà redevenu enfant : au bout d’un moment, dans la voiture, vous demandez dans combien de temps on arrive. On vous répond : « D’ici une petite heure. » Dix minutes plus tard, vous y êtes. 

Vous ne saurez pas exactement à quoi vous attendre. Mais ce sera toujours un lieu magnifique, une fête rare, correspondant à un intérêt que vous aviez exprimé, un souhait que vous aviez émis sans y penser.        Ici on n’aime rien tant que faire plaisir à ses amis étrangers. »

Apprécions ses notations éclairantes sur la langue, comme ce passage parmi beaucoup d’autres :

« Au marché aux puces de Kitano, je discute avec un marchand les qualités d’un objet qui concentre notre attention à tous deux. Il ne semble pas remarquer que je ne suis pas japonaise. Une fois que nous nous sommes mis d’accord sur le prix, il relève la tête et, surpris, me lance sur un ton familier : « Anta, mukô no hito ? » « Vous êtes quelqu’un de là-bas, vous ? » Je hoche la tête et nous nous sourions comme deux lointains cousins se retrouvant inopinément.

L’emploi de mukô, « là-bas », l’« autre côté », fait de nous des habitants d’un même village planétaire, alors que le terme gaijin, « personne de l’extérieur », utilisé couramment mais assez discriminant, renvoie au statut d’étranger définitivement en dehors de la société japonaise. »

Ce qui me renvoie à l’arabe, par une heureuse coïncidence, une sorte d’écho des langues sans parenté apparente.

Car ce « anta » est la forme orale du vous formel et scolaire japonais ‘anata’. Il me fait penser à l’identique « anta » arabe, qui signifie ‘toi’… Ainsi, l’espace d’un cours dialogue, sur un mot et un seul, les deux langues, japonais et arabe, se confondent en une équivoque complice.

Cette voie qu’emprunte la langue est à prolonger avec Le Pont flottant des rêves, joli titre pour un essai sur la traduction de Corinne Atlan, entre théorie (un peu) et vécu (beaucoup), édité par La Contre Allée en 2022.

Japon 道 8. 他山の石  la pierre d’une autre montagne

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un proverbe.]

他山の石  (Tazan no ishi) est littéralement : la pierre d’une autre montagne, soit : « La pierre de la montagne voisine peut servir à aiguiser ses propres connaissances. », selon le recueil Proverbes et dictons du Japon (Trad. Izumi Kohama, Xavier Moulin. Préface Alain Kervern, Géorama, 2022, p. 55), qui ajoute : « Dans la culture japonaise on associe le fait d’aiguiser ses connaissances à l’image du katana – sabre du samouraï – que l’on affûte. Se servir d’une pierre à aiguiser inconnue signifie rester ouvert pour enrichir son propre monde. »

[Cairn, chemin de dans le Ghjunsani (Balagne, Corse)]

Il semble que ce dicton ait de nombreux sens (jusqu’à dire qu’il serait source de confusion fréquente).

Le dictionnaire Jisho.org, complète cette approche. Notons la traduction :

« Leçon apprise de l’erreur de quelqu’un d’autre [définition retenue couramment, voir ici] ; nourriture pour la réflexion ; pierres d’autres montagnes (peut être utilisée pour polir ses propres pierres précieuses) »

Japon 声 7. La voix du bibliothécaire

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un bibliothécaire qui plaisante en japonais.]

Dans l’une des fabuleuses bibliothèques municipales de Paris – oui, fabuleuses tant ces cavernes d’Ali Baba regorgent de trésors -, je restitue un livre au bibliothécaire assis au comptoir de prêt. 

[Version de la bibliothèque, une version plus récente existe.]

C’est une méthode de langue qui porte le titre : Parlons japonais : méthode de japonais pour niveau intermédiaire, de Tomoko Higashi. La méthode a été éditée par les PUG, les Presses universitaires de Grenoble, pour la première fois en 1989, et rééditée depuis à plusieurs reprises.

Un dialogue s’engage :

  • Arigatô !, dit le bibliothécaire avec un large sourire.
  • Dôzo ! (« Je vous en prie »). Vous parlez japonais ?
  • Juste « merci », « bonjour »…
  • … et « au revoir » ?
  • sayonara ?
  • c’est pour dire « adieu »…
  • oui, ça ne se dit pas trop ?
  • disons alors, matane (à bientôt).
  • ah ! oui, matane !

La voix étonnamment japonaise du bibliothécaire me fait penser à la calligraphie de Matsumoto Shoeido, qui explique sur son blog comment écrire voix [humaine], soit 声 (koe) :

Japon 道 6. La voie d’Alex Kerr

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… Alex Kerr, dont la première langue fut l’italien, initié très tôt au japonais, au chinois, au monde religieux shinto, à la calligraphie, entre autres, qui restaura des maisons traditionnelles dans le monde rural de l’archipel nippon. Il se consacra ainsi à la défense du patrimoine culturel et des traditions, comme à la défense de l’environnement. Son dernier livre en français, Japon caché paraîtra le 14 novembre. À propos de la calligraphie, qu’il pratique assidûment, voici une notation réjouissante :]

« Cette passion du nombre de traits semble innée chez les enfants. », écrit Alex Kerr dans son livre Japon perdu, où il consacre un chapitre à la calligraphie, « le seul art traditionnel qu’on voit partout au Japon ».

[麒麟 (kirin), soit « licorne », calligraphie de doukan_shodo, composée de 42 traits. Voir son compte Instagram]

« J’appris « phénix » en partie parce que je vénérais Taiho et en partie à cause de son très grand nombre de traits. Des années plus tard, j’allais découvrir que cette passion du nombre de traits semble innée chez les enfants. En 1993, mes deux jeunes cousins d’Olympia, dans l’État de Washington, ont séjourné chez moi durant un an ; Trevor avait seize ans, Edan neuf. Bien qu’ils ne sachent pas un mot de japonais, ils étaient inscrits aux écoles locales de Kameoka et durent se colleter au kanji et aux deux alphabets. Edan détestait toute forme d’étude et se montrait désespérément incapable de maîtriser les alphabets, aussi fus-je étonné quand il revint un jour à la maison, tout excité, avec un kanji à me montrer. C’était le caractère signifiant « nez » qui est extrêmement compliqué. Il était fier de son succès et je compris qu’une des séductions de cet idéogramme réside dans sa complexité même. La manière dont toutes ses parties s’accordaient évoquait un modèle réduit construit à partir d’un ensemble de pièces. Trevor, quant à lui, aimait kirin (licorne) qui tient en deux caractères complexes totalisant 42 traits. Kirin se trouve être aussi une marque de bière. »

Extrait de Japon perdu, d’Alex Kerr, sous-titré « Un dernier aperçu du beau Japon », traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Guillaume Villeneuve, éditions Nevicata, Bruxelles, 2020 (initialement écrit en japonais sous le titre Utsukushiki Nippon no Zanzo, éditions Shincho-sha, Tokyo, 1993).

Notes :

Phénix : 鵬 (hō), kanji de 19 traits, formé des composantes lune et oiseau.

Kanji : caractère d’écriture japonaise d’origine chinoise.

Taihō Kōki (1940-2013), célèbre sumo, considéré comme l’un des plus grands champions de l’après-guerre. En japonais, Taihō s’écrit 大鵬.

Kameoka : ville de la préfecture (département) de Kyoto.

Nez : 鼻 (hana), kanji de 14 traits.

kirin (licorne) s’écrit en japonais 麒麟, deux kanji composés de 19 et 23 traits.

Voir le site personnel d’Alex Kerr.

La voie du Japon 道 5. Haïku trilingue

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… Nagori, le beau petit livre de Ryoko Sekiguchi (2018), 名残り (nagori) : « La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter », lecture recommandée, qui m’inspire ce haïku, entre deux saisons]

Pourquoi pas un haïku plurilingue ?

Un haïku de fin d’été, en français, japonais, arabe, avec un zeste d’anglais. Un cocktail de langues pour Yara, 3 mois.

Peinture-graffiti de Cali, à Paris : « J’veux pas que l’été se termine. »

Été finissant

petit crachin temps chagrin

Love and Happiness 

夏終わる

霧雨悲しむ

ラブとハピネス

نهاية الصيف

القليل من رذاذ الحزن

الحب والسعادة

Ce moment-haïku a été écrit d’abord en français, une langue qui expose ici ses consonnes sifflantes et chuintantes.

Puis en japonais, pour le mystère de la langue. Fascinant que ces trois lignes contiennent, comme pour tout texte en japonais contemporain, trois systèmes d’écriture : kanjis, hiraganas et katakanas. Chacun est facile à reconnaître : les kanjis sont les caractères chinois de l’écriture japonaise ; les hiraganas sont un syllabaire constitués de « kanas lisses », comme à la fin des deux premières lignes du haïku ; les katakanas servent à écrire les mots d’origine étrangère, comme dans la troisième ligne du haïku.

Enfin, une version arabe, avec un alphabet qui s’écrit de droite à gauche, donne à entendre une profusion de a, un qaf guttural et des z zézayants.

Lecture de la version japonaise :

[natsu owaru

kirisame kanashimu

rabu to hapinesu]

Lecture de la version arabe :

[nihayat el-saïf

el-qalīl min razāz el-hazin

el-hub w el-sa’adat]

 « Love and Happiness » est le titre d’une chanson interprétée par Al Green, en 1973.

Détails sur ce titre célèbre : https://en.wikipedia.org/wiki/Love_and_Happiness

Dans un registre similaire, la contradiction apparente d’une météo capricieuse et d’une joie intérieure apparaît chez Bashô, ainsi formulée :

霧しぐれ

富士を見ぬ日ぞ

面白き

Brume et pluie

Fuji caché. Mais cependant je vais

Content.

Le Musée Guimet l’a publié le 9/09/2019 sur Twitter en l’accompagnant de la vue de Shono d’Hiroshige :

La voie du Japon 道 4. les haïkus de Shiki

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… l’un des 25 000 (oui !) haïkus de Shiki, poète de la fin du XIXe siècle, mort à l’âge de 35 ans, considéré comme l’un des grands innovateurs du genre.]

[Kobayashi Eijiro, 1870-1946, Evening Cool on Sumida River, gravure sur bois sur papier]

街なかを

小川ながるゝ

柳かな

machi-naka wo

ogawa nagaruru

yanagi kana

un cours d’eau
traversant la ville
et les saules tout du long

Masaoka  Shiki (1867-1902)

traduction de Daniel Py de la version anglaise de R.H. Blyth

Japon 道 3. La voie de Wim Wenders

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un mot de japonais qui m’émerveille : komorebi.]

Il est des mots japonais qui définissent un monde, voire une vision du monde. Leur seule évocation entraîne une nébuleuse de sensations et d’émotions.

Parmi ceux qui ont marqué l’époque depuis la fin de l’année 2023, date de sortie du film de Wim Wenders, Perfect Days, citons komorebi 木漏れ日. Ainsi est nommée « la lumière du soleil filtrant à travers les arbres ». Dans le film, le héros, Hirayama (interprété par Kôji Yakusho) s’émerveille du miroitement de la lumière dans les feuillages, au sortir de chez lui, le matin quand il se rend à son travail de nettoyeur de toilettes publiques, ou dans un parc de la ville de Tokyo, lors de la pause déjeuner. Quelquefois il accompagne ce regard vers les hauteurs d’une photo qu’il prend avec son appareil de poche.  

[Pause déjeuner dans un parc de la capitale nippone. Image extraite de Perfect Days.]

Le film nous fait ressentir ce que vit son personnage, quand il se réveille au son du balayeur des rues, quand il sent l’aube percée comme une caresse et quand il éprouve la sensation d’être à la naissance du jour, naissance d’un monde, en sortant de chez lui, le nez en l’air dans la contemplation de ce miroitement komorebi. Autant de moments éphémères que Hirayama ressent dans une joie calme. Nous faire apprécier l’éphémère et le moment présent, dans une ville de plusieurs dizaines de millions d’habitants, telle est la vertu du film. Le réalisateur a placé sa définition après le générique de fin : « KOMOREBI » est le mot japonais pour le miroitement de la lumière et des ombres, qui est créé par les feuilles se balançant dans le vent. Il n’existe qu’une fois, à ce moment-là. »

Cette précision ajoutée à la définition, façon commentaire, souligne l’orientation du film : Perfect days fait miroiter l’instant présent, dans son éphémère, dans son impermanence, pour reprendre une notion clé de l’esprit du bouddhisme zen. L’instant présent, qu’il soit dans ce komorebi, dans un sourire, dans une chanson de Lou Reed, écoutée sur une vieille cassette. Dans un haïku, bien entendu.

Komorebi est un mot d’usage courant au Japon, et c’est un mot qui éclaire l’âme du Japon. On le sent à écouter Fumi, youtubeuse en langue japonaise, qui l’a utilisé lors d’une randonnée en forêt, incrusté dans l’image :

[Capture écran de la chaîne YouTube Speak Japanese Naturally]

Komorebi est un mot formé de trois kanji : 木, ko pour l’arbre, 漏 mo pour « fuite, évasion, temps », la syllabe れ re, et enfin le kanji 日 bi, qui désigne ici à la fois le jour et le soleil, selon le dictionnaire jisho.org.

Bon à savoir : près d’un an après sa sortie, le film est toujours à l’affiche dans les salles de cinéma.

 Japon 道 2. La voie de Kaneto Shindō

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un film – littéralement – extraordinaire.]

« L’île nue » (裸の島, Hadaka no shima), film de Kaneto Shindō (1960) en accès libre.

L’île nue, film japonais de Kaneto Shindō, musique de Hiraku Hayashi, sorti en 1960.

Chef d’œuvre sans dialogue, en noir et blanc, sonorisé par la musique obsédante de Hiraku Hayashi (1931-2012) qui connut le succès à sa sortie, « L’île nue » est un film littéralement inoubliable.
Une famille de paysans vit sur une île rase, sauf de ce qu’ils y font pousser. L’eau, ils doivent l’apporter lors de traversées en barque à la godille.
Les deux garçons vivent de jeux et de pêche. L’aîné va à l’école.
C’est un film sur le silence, le travail, le sens de la vie, dans sa routine comme dans sa tragédie. « L’île nue » est un destin dont on ne s’échappe pas, tourné sur un îlot de l’archipel de Setonaikai, la mer intérieure
Les jours et les saisons passent, toujours les mêmes. Et quand survient un drame, le vie reprend le dessus. Le film documente un travail agricole aujourd’hui disparu (l’eau portée dans deux sceaux à balancier, l’usage de l’araire, charrue simplifiée, semis piétinés avec soin, le fauchage des blés, accès à l’eau douce).
Un film bouleversant.

裸の島 (Hadaka no shima), L’Île nue, affiche originale (1960) avec Nobuko Otowa, épouse du réalisateur, et Taiji Tonoyama.

« Le film a été réalisé comme un « poème cinématographique » pour tenter de saisir la vie des êtres humains luttant comme des fourmis contre les forces de la nature. » a déclaré Kaneto Shindō (1912-2012).

« Le cinéma de Kaneto Shindô demeure assez méconnu, a écrit Nathalie Dray, dans Libération, sans doute occulté par le succès phénoménal du film qui le propulsa à l’international en 1961, l’Ile nue : poème radical rivé au quotidien austère d’une famille de paysans privés de tout, dont les partis pris formels – esthétique appauvrie, absence de dialogues – furent autant salués que critiqués. Le dénuement, la vie réduite a minima dans un monde brisé et une nature hostile, en réalité traversent toute son œuvre – et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que Shindô, décédé en 2012 à l’âge vénérable de 100 ans, était né à Hiroshima, ville anéantie par la bombe atomique, dont il scrutera les décombres dans son film les Enfants d’Hiroshima (1952). »

D’ailleurs le film a été tourné sur l’île de Sukune, dans la province de Hiroshima.

À sa mort, les cendres de Kaneto Shindō furent dispersées sur l’île (comme ce fut le cas des cendres de sa femme). Depuis, son fils et une association de fans cherchent des donateurs pour faire acquisition de l’île pour honorer la mémoire du réalisateur. (source : Wikipedia)

L’île nue était le film préféré de Jean-Pierre Mocky, « une épure si simple, si parfaite que personne au monde ne saurait l’égaler ».

Demain : 3. La voie de Wim Wenders.

Japon 道 1. La voie d’Amélie Nothomb

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un roman de la rentrée littéraire d’automne, parmi 459.]

Avec L’impossible retour, paru le 21 août 2024, Amélie Nothomb nous propose un récit de voyage au pays de son enfance. Une amie photographe qui a gagné deux billets pour le Japon lui demande de l’accompagner. Elle sera sa guide. Elle accepte, malgré le tourment de revivre l’enfance et son souvenir nostalgique, une enfance de diplomate conclue dans l’arrachement du départ. Elle l’a déjà écrit et raconté dans plusieurs livres : Stupeur et tremblements (1999), Métaphysique des tubes (2000), Biographie de la faim (2004), tous publiés par les éditions Albin Michel. Ce trauma et sa littérature expliquerait-il qu’elle semble avoir autant d’admirateurs que de détracteurs ?

L’impossible retour, ce livre bref, présenté comme son 33e roman, est un récit à la première personne entre Kyoto, Nara et Tokyo. Petit livre pour immense voyage de onze jours, en mai 2023, au Japon, « pays-Graal » : « C’est mon pays préféré au monde, ma terre sacrée. La simple évocation de son nom suffit à me mettre en transe. ». 

La langue d’Amélie Nothomb est moins littéraire que journalistique. La formule fleurit en fin de phrase : « Le japonais est ma langue fantôme. Jusqu’à l’âge de cinq ans, je l’ai parlé couramment (…) Tout se passe comme si le japonais était une marée : à mesure que je m’éloigne, descend la mer des mots ». 

Affiche originale du film « Le garçon et le héron » © 2023 Hayao Miyazaki/Studio Ghibli

Prenez le héron qui semble accueillir Amélie et son amie Pep. Or, depuis le film de Miyazaki, « Le garçon et le héron », cette figure clé pour un autre monde, figure mi-humaine mi-animale, occupe notre imaginaire comme une personnage singulier . Chez Amélie Nothomb, il semble certes leur indiquer le chemin :

« Un héron attend sa pitance à la fenêtre d’une taverne. La restauratrice le fait patienter en lui tendant parfois des rogatons. Ce spectacle nous captive. Il nous vient à l’esprit que si l’échassier a choisi cette enseigne, c’est pour des motifs sérieux. » Et c’est tout. Et c’est dommage.

Ainsi le héron échappe à tout rôle majeur tel celui qu’il aurait dans un film des studios Ghibli. Mais la phrase est prétexte à formule qui fait mouche : « L’animal a le bec fin et se goberge. C’est un plaisir de la voir se repaître. » Plus loin, la même gourmandise du mot et du bon mot la pousse à écrire : « Je m’émeus des loupiotes qui s’allument aux échoppes ». 

L’intrigue de « l’impossible retour » se développe selon deux thématiques. Tout d’abord, la résistance de l’autrice-narratrice à sa propre nostalgie.

« La nostalgie : je ne m’y étais déjà que trop adonnée. Il s’agit de ma pathologie invétérée. Il faut donc que je lui résiste. N’était-il pas temps que je redécouvre le Japon sans être obsédée par ce que j’y avais vécu ? »

Mais elle y résiste difficilement. A la fin du livre, elle confesse aisément : « La nostalgie est l’expression d’un échec, d’une perte. Au moins la ressent-on si fort qu’elle s’inscrit dans le squelette. C’est ainsi que chaque voyage m’appauvrit. Ce qui subsiste est moins la beauté que ce qu’elle a creusé en moi. Mon talent, c’est le manque. Il n’y a pas de limite à ma capacité de carence. »

郷愁 (kyōshū) [nostalgie] par Calligrapher_maki sur Instagram 

Ce thème est allégé par un second, de façade, celui des pérégrinations d’Amélie et de son amie Pep, dont elle excelle à retranscrire les réactions enthousiastes de profane (« Ce doit être prodigieux de découvrir le Japon à l’âge adulte », écrit Nothomb) ou le dialogue que Pep mène avec le personnel hôtelier, Amélie servant d’interprète pleine d’humour : « Je me livre à un exercice de haute diplomatie ». Exemple savoureux, quand Pep veut changer de chambre (elle a entendu des voix) :

  • À l’évidence, ce que tu traduis à ce type n’est pas ce que je lui jette à la figure.
  • Le japonais est une langue autre, je réponds suavement. Par exemple, « espèce de margoulin » se traduit par l’équivalent de « négociateur étonnant ».
  • C’est ça, prends-moi pour une idiote.

Bref, on ne s’ennuie pas. On n’apprend pas grand chose non plus. La lecture est une douce glissade sans aspérité ni surprise. Le lien à son père est cette fois à peine esquissé. « La nostalgie, vertu cardinale de mon père, dont j’ai hérité à cent pour cent. »

En matière de fascination pour le Japon, ce qu’elle nous confiait de son père, jadis consul de Belgique à Osaka, dans Métaphysique des tubes, son roman le plus japonais, a-t-elle assuré, était autrement plus intéressant. 

Amélie Nothomb y racontait les premières années de sa vie au Japon et comment son père avait découvert le théâtre nô dans une vénérable école du Kansai, « dont le maître était un Trésor vivant ». Après quatre heures de représentation, à la suite d’un malentendu, le maître lui propose de devenir son élève. La persévérance des deux paya. Et le père d’Amélie, « devint célèbre au Japon sous le nom qui lui est resté : « le chanteur de nô aux yeux bleus. »

L’impossible retour se clôt par une référence à Nietzsche et sur ce constat sec : « À l’échelle de ma vie, l’éternel retour de l’identique consiste à aller au Japon pour m’apercevoir que ce retour est impossible, que l’amour le plus absolu ne donne pas la clef. »

Ce roman autobiographique à l’allure de récit de voyage en enfance et en nostalgie a été accueilli diversement par la critique qui se partage, comme les lecteurs, semble-t-il, entre admirateurs et détracteurs.

Pour Guy Duplat, de La Libre Belgique, L’impossible retour est « un très bon cru, un retour au Japon plein de nostalgie ». Jean-Luc Wachthausen, du Point, le qualifie de « léger et profond ».

Mention spéciale à la figure paternelle pour Christophe Henning, de La Croix, qui souligne qu’ « Au pays du Soleil levant, c’est la figure paternelle qui réapparaît, comme une ombre, un guide. », tout comme pour Anne-Laure Walter, de La Tribune : « La fulgurance sensuelle et émotionnelle du texte renforce la sobriété de l’évocation paternelle. »

En revanche, Sandrine Bajos, du Parisien, est déçue : « Les premières pages nous emballent, mais ensuite la magie n’opère pas. Frustrant. » 

Enfin, pour Laeticia Deprez, du Courier Picard, c’est « Un livre à conseiller uniquement aux inconditionnels d’Amélie Nothomb ou du Japon. »

Quant à Nathalie Hadj, qui a écrit son premier roman en janvier 2024, publié par le Mercure de France sous le titre de…  « L’impossible retour » (sic), on ne sait pas ce qu’elle en pense.

Demain : 2. La voie de Kaneto Shindō.