La voie du Japon 道 5. Haïku trilingue

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… Nagori, le beau petit livre de Ryoko Sekiguchi (2018), 名残り (nagori) : « La nostalgie de la saison qui vient de nous quitter », lecture recommandée, qui m’inspire ce haïku, entre deux saisons]

Pourquoi pas un haïku plurilingue ?

Un haïku de fin d’été, en français, japonais, arabe, avec un zeste d’anglais. Un cocktail de langues pour Yara, 3 mois.

Peinture-graffiti de Cali, à Paris : « J’veux pas que l’été se termine. »

Été finissant

petit crachin temps chagrin

Love and Happiness 

夏終わる

霧雨悲しむ

ラブとハピネス

نهاية الصيف

القليل من رذاذ الحزن

الحب والسعادة

Ce moment-haïku a été écrit d’abord en français, une langue qui expose ici ses consonnes sifflantes et chuintantes.

Puis en japonais, pour le mystère de la langue. Fascinant que ces trois lignes contiennent, comme pour tout texte en japonais contemporain, trois systèmes d’écriture : kanjis, hiraganas et katakanas. Chacun est facile à reconnaître : les kanjis sont les caractères chinois de l’écriture japonaise ; les hiraganas sont un syllabaire constitués de « kanas lisses », comme à la fin des deux premières lignes du haïku ; les katakanas servent à écrire les mots d’origine étrangère, comme dans la troisième ligne du haïku.

Enfin, une version arabe, avec un alphabet qui s’écrit de droite à gauche, donne à entendre une profusion de a, un qaf guttural et des z zézayants.

Lecture de la version japonaise :

[natsu owaru

kirisame kanashimu

rabu to hapinesu]

Lecture de la version arabe :

[nihayat el-saïf

el-qalīl min razāz el-hazin

el-hub w el-sa’adat]

 « Love and Happiness » est le titre d’une chanson interprétée par Al Green, en 1973.

Détails sur ce titre célèbre : https://en.wikipedia.org/wiki/Love_and_Happiness

Dans un registre similaire, la contradiction apparente d’une météo capricieuse et d’une joie intérieure apparaît chez Bashô, ainsi formulée :

霧しぐれ

富士を見ぬ日ぞ

面白き

Brume et pluie

Fuji caché. Mais cependant je vais

Content.

Le Musée Guimet l’a publié le 9/09/2019 sur Twitter en l’accompagnant de la vue de Shono d’Hiroshige :

La voie du Japon 道 4. les haïkus de Shiki

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… l’un des 25 000 (oui !) haïkus de Shiki, poète de la fin du XIXe siècle, mort à l’âge de 35 ans, considéré comme l’un des grands innovateurs du genre.]

[Kobayashi Eijiro, 1870-1946, Evening Cool on Sumida River, gravure sur bois sur papier]

街なかを

小川ながるゝ

柳かな

machi-naka wo

ogawa nagaruru

yanagi kana

un cours d’eau
traversant la ville
et les saules tout du long

Masaoka  Shiki (1867-1902)

traduction de Daniel Py de la version anglaise de R.H. Blyth

Japon 道 3. La voie de Wim Wenders

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un mot de japonais qui m’émerveille : komorebi.]

Il est des mots japonais qui définissent un monde, voire une vision du monde. Leur seule évocation entraîne une nébuleuse de sensations et d’émotions.

Parmi ceux qui ont marqué l’époque depuis la fin de l’année 2023, date de sortie du film de Wim Wenders, Perfect Days, citons komorebi 木漏れ日. Ainsi est nommée « la lumière du soleil filtrant à travers les arbres ». Dans le film, le héros, Hirayama (interprété par Kôji Yakusho) s’émerveille du miroitement de la lumière dans les feuillages, au sortir de chez lui, le matin quand il se rend à son travail de nettoyeur de toilettes publiques, ou dans un parc de la ville de Tokyo, lors de la pause déjeuner. Quelquefois il accompagne ce regard vers les hauteurs d’une photo qu’il prend avec son appareil de poche.  

[Pause déjeuner dans un parc de la capitale nippone. Image extraite de Perfect Days.]

Le film nous fait ressentir ce que vit son personnage, quand il se réveille au son du balayeur des rues, quand il sent l’aube percée comme une caresse et quand il éprouve la sensation d’être à la naissance du jour, naissance d’un monde, en sortant de chez lui, le nez en l’air dans la contemplation de ce miroitement komorebi. Autant de moments éphémères que Hirayama ressent dans une joie calme. Nous faire apprécier l’éphémère et le moment présent, dans une ville de plusieurs dizaines de millions d’habitants, telle est la vertu du film. Le réalisateur a placé sa définition après le générique de fin : « KOMOREBI » est le mot japonais pour le miroitement de la lumière et des ombres, qui est créé par les feuilles se balançant dans le vent. Il n’existe qu’une fois, à ce moment-là. »

Cette précision ajoutée à la définition, façon commentaire, souligne l’orientation du film : Perfect days fait miroiter l’instant présent, dans son éphémère, dans son impermanence, pour reprendre une notion clé de l’esprit du bouddhisme zen. L’instant présent, qu’il soit dans ce komorebi, dans un sourire, dans une chanson de Lou Reed, écoutée sur une vieille cassette. Dans un haïku, bien entendu.

Komorebi est un mot d’usage courant au Japon, et c’est un mot qui éclaire l’âme du Japon. On le sent à écouter Fumi, youtubeuse en langue japonaise, qui l’a utilisé lors d’une randonnée en forêt, incrusté dans l’image :

[Capture écran de la chaîne YouTube Speak Japanese Naturally]

Komorebi est un mot formé de trois kanji : 木, ko pour l’arbre, 漏 mo pour « fuite, évasion, temps », la syllabe れ re, et enfin le kanji 日 bi, qui désigne ici à la fois le jour et le soleil, selon le dictionnaire jisho.org.

Bon à savoir : près d’un an après sa sortie, le film est toujours à l’affiche dans les salles de cinéma.

 Japon 道 2. La voie de Kaneto Shindō

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un film – littéralement – extraordinaire.]

« L’île nue » (裸の島, Hadaka no shima), film de Kaneto Shindō (1960) en accès libre.

L’île nue, film japonais de Kaneto Shindō, musique de Hiraku Hayashi, sorti en 1960.

Chef d’œuvre sans dialogue, en noir et blanc, sonorisé par la musique obsédante de Hiraku Hayashi (1931-2012) qui connut le succès à sa sortie, « L’île nue » est un film littéralement inoubliable.
Une famille de paysans vit sur une île rase, sauf de ce qu’ils y font pousser. L’eau, ils doivent l’apporter lors de traversées en barque à la godille.
Les deux garçons vivent de jeux et de pêche. L’aîné va à l’école.
C’est un film sur le silence, le travail, le sens de la vie, dans sa routine comme dans sa tragédie. « L’île nue » est un destin dont on ne s’échappe pas, tourné sur un îlot de l’archipel de Setonaikai, la mer intérieure
Les jours et les saisons passent, toujours les mêmes. Et quand survient un drame, le vie reprend le dessus. Le film documente un travail agricole aujourd’hui disparu (l’eau portée dans deux sceaux à balancier, l’usage de l’araire, charrue simplifiée, semis piétinés avec soin, le fauchage des blés, accès à l’eau douce).
Un film bouleversant.

裸の島 (Hadaka no shima), L’Île nue, affiche originale (1960) avec Nobuko Otowa, épouse du réalisateur, et Taiji Tonoyama.

« Le film a été réalisé comme un « poème cinématographique » pour tenter de saisir la vie des êtres humains luttant comme des fourmis contre les forces de la nature. » a déclaré Kaneto Shindō (1912-2012).

« Le cinéma de Kaneto Shindô demeure assez méconnu, a écrit Nathalie Dray, dans Libération, sans doute occulté par le succès phénoménal du film qui le propulsa à l’international en 1961, l’Ile nue : poème radical rivé au quotidien austère d’une famille de paysans privés de tout, dont les partis pris formels – esthétique appauvrie, absence de dialogues – furent autant salués que critiqués. Le dénuement, la vie réduite a minima dans un monde brisé et une nature hostile, en réalité traversent toute son œuvre – et il n’est sans doute pas inutile de rappeler que Shindô, décédé en 2012 à l’âge vénérable de 100 ans, était né à Hiroshima, ville anéantie par la bombe atomique, dont il scrutera les décombres dans son film les Enfants d’Hiroshima (1952). »

D’ailleurs le film a été tourné sur l’île de Sukune, dans la province de Hiroshima.

À sa mort, les cendres de Kaneto Shindō furent dispersées sur l’île (comme ce fut le cas des cendres de sa femme). Depuis, son fils et une association de fans cherchent des donateurs pour faire acquisition de l’île pour honorer la mémoire du réalisateur. (source : Wikipedia)

L’île nue était le film préféré de Jean-Pierre Mocky, « une épure si simple, si parfaite que personne au monde ne saurait l’égaler ».

Demain : 3. La voie de Wim Wenders.

Japon 道 1. La voie d’Amélie Nothomb

[Lors des préparatifs d’un voyage, je tombe sur… un roman de la rentrée littéraire d’automne, parmi 459.]

Avec L’impossible retour, paru le 21 août 2024, Amélie Nothomb nous propose un récit de voyage au pays de son enfance. Une amie photographe qui a gagné deux billets pour le Japon lui demande de l’accompagner. Elle sera sa guide. Elle accepte, malgré le tourment de revivre l’enfance et son souvenir nostalgique, une enfance de diplomate conclue dans l’arrachement du départ. Elle l’a déjà écrit et raconté dans plusieurs livres : Stupeur et tremblements (1999), Métaphysique des tubes (2000), Biographie de la faim (2004), tous publiés par les éditions Albin Michel. Ce trauma et sa littérature expliquerait-il qu’elle semble avoir autant d’admirateurs que de détracteurs ?

L’impossible retour, ce livre bref, présenté comme son 33e roman, est un récit à la première personne entre Kyoto, Nara et Tokyo. Petit livre pour immense voyage de onze jours, en mai 2023, au Japon, « pays-Graal » : « C’est mon pays préféré au monde, ma terre sacrée. La simple évocation de son nom suffit à me mettre en transe. ». 

La langue d’Amélie Nothomb est moins littéraire que journalistique. La formule fleurit en fin de phrase : « Le japonais est ma langue fantôme. Jusqu’à l’âge de cinq ans, je l’ai parlé couramment (…) Tout se passe comme si le japonais était une marée : à mesure que je m’éloigne, descend la mer des mots ». 

Affiche originale du film « Le garçon et le héron » © 2023 Hayao Miyazaki/Studio Ghibli

Prenez le héron qui semble accueillir Amélie et son amie Pep. Or, depuis le film de Miyazaki, « Le garçon et le héron », cette figure clé pour un autre monde, figure mi-humaine mi-animale, occupe notre imaginaire comme une personnage singulier . Chez Amélie Nothomb, il semble certes leur indiquer le chemin :

« Un héron attend sa pitance à la fenêtre d’une taverne. La restauratrice le fait patienter en lui tendant parfois des rogatons. Ce spectacle nous captive. Il nous vient à l’esprit que si l’échassier a choisi cette enseigne, c’est pour des motifs sérieux. » Et c’est tout. Et c’est dommage.

Ainsi le héron échappe à tout rôle majeur tel celui qu’il aurait dans un film des studios Ghibli. Mais la phrase est prétexte à formule qui fait mouche : « L’animal a le bec fin et se goberge. C’est un plaisir de la voir se repaître. » Plus loin, la même gourmandise du mot et du bon mot la pousse à écrire : « Je m’émeus des loupiotes qui s’allument aux échoppes ». 

L’intrigue de « l’impossible retour » se développe selon deux thématiques. Tout d’abord, la résistance de l’autrice-narratrice à sa propre nostalgie.

« La nostalgie : je ne m’y étais déjà que trop adonnée. Il s’agit de ma pathologie invétérée. Il faut donc que je lui résiste. N’était-il pas temps que je redécouvre le Japon sans être obsédée par ce que j’y avais vécu ? »

Mais elle y résiste difficilement. A la fin du livre, elle confesse aisément : « La nostalgie est l’expression d’un échec, d’une perte. Au moins la ressent-on si fort qu’elle s’inscrit dans le squelette. C’est ainsi que chaque voyage m’appauvrit. Ce qui subsiste est moins la beauté que ce qu’elle a creusé en moi. Mon talent, c’est le manque. Il n’y a pas de limite à ma capacité de carence. »

郷愁 (kyōshū) [nostalgie] par Calligrapher_maki sur Instagram 

Ce thème est allégé par un second, de façade, celui des pérégrinations d’Amélie et de son amie Pep, dont elle excelle à retranscrire les réactions enthousiastes de profane (« Ce doit être prodigieux de découvrir le Japon à l’âge adulte », écrit Nothomb) ou le dialogue que Pep mène avec le personnel hôtelier, Amélie servant d’interprète pleine d’humour : « Je me livre à un exercice de haute diplomatie ». Exemple savoureux, quand Pep veut changer de chambre (elle a entendu des voix) :

  • À l’évidence, ce que tu traduis à ce type n’est pas ce que je lui jette à la figure.
  • Le japonais est une langue autre, je réponds suavement. Par exemple, « espèce de margoulin » se traduit par l’équivalent de « négociateur étonnant ».
  • C’est ça, prends-moi pour une idiote.

Bref, on ne s’ennuie pas. On n’apprend pas grand chose non plus. La lecture est une douce glissade sans aspérité ni surprise. Le lien à son père est cette fois à peine esquissé. « La nostalgie, vertu cardinale de mon père, dont j’ai hérité à cent pour cent. »

En matière de fascination pour le Japon, ce qu’elle nous confiait de son père, jadis consul de Belgique à Osaka, dans Métaphysique des tubes, son roman le plus japonais, a-t-elle assuré, était autrement plus intéressant. 

Amélie Nothomb y racontait les premières années de sa vie au Japon et comment son père avait découvert le théâtre nô dans une vénérable école du Kansai, « dont le maître était un Trésor vivant ». Après quatre heures de représentation, à la suite d’un malentendu, le maître lui propose de devenir son élève. La persévérance des deux paya. Et le père d’Amélie, « devint célèbre au Japon sous le nom qui lui est resté : « le chanteur de nô aux yeux bleus. »

L’impossible retour se clôt par une référence à Nietzsche et sur ce constat sec : « À l’échelle de ma vie, l’éternel retour de l’identique consiste à aller au Japon pour m’apercevoir que ce retour est impossible, que l’amour le plus absolu ne donne pas la clef. »

Ce roman autobiographique à l’allure de récit de voyage en enfance et en nostalgie a été accueilli diversement par la critique qui se partage, comme les lecteurs, semble-t-il, entre admirateurs et détracteurs.

Pour Guy Duplat, de La Libre Belgique, L’impossible retour est « un très bon cru, un retour au Japon plein de nostalgie ». Jean-Luc Wachthausen, du Point, le qualifie de « léger et profond ».

Mention spéciale à la figure paternelle pour Christophe Henning, de La Croix, qui souligne qu’ « Au pays du Soleil levant, c’est la figure paternelle qui réapparaît, comme une ombre, un guide. », tout comme pour Anne-Laure Walter, de La Tribune : « La fulgurance sensuelle et émotionnelle du texte renforce la sobriété de l’évocation paternelle. »

En revanche, Sandrine Bajos, du Parisien, est déçue : « Les premières pages nous emballent, mais ensuite la magie n’opère pas. Frustrant. » 

Enfin, pour Laeticia Deprez, du Courier Picard, c’est « Un livre à conseiller uniquement aux inconditionnels d’Amélie Nothomb ou du Japon. »

Quant à Nathalie Hadj, qui a écrit son premier roman en janvier 2024, publié par le Mercure de France sous le titre de…  « L’impossible retour » (sic), on ne sait pas ce qu’elle en pense.

Demain : 2. La voie de Kaneto Shindō.

La voie du Japon 道

Si tous les chemins mènent à Rome, quelle voie mène au Japon ? Ou quelles voies ? Celle d’un exotisme à portée d’Européen en mal d’authenticité ? Celle des mangas et animés, qui seraient la voix commune aux jeunesses nippone et occidentale ? La voie d’un bouddhisme zen recyclé tendance méditation à la coule ? La voie reproductible du Japon instagrammable ? Celle des multiples arts traditionnels, de la calligraphie au haïku, de l’ikebana à l’art du thé ? La quête du beau sous forme de jardins, de théâtre nô, de temples et sanctuaires ? Une nature d’archipel sismique, de la quiétude à l’emportement cataclysmique ? Une humanité à l’étiquette polie à l’extrême ?

Les perspectives d’une littérature hétéroclite ? Celle d’un roman où le voyage dans le temps a le goût d’un café chaud, avec Toshikazu Kawaguchi, auteur du Café du temps retrouvé (traduit du japonais par Mathilde Tamae-Bouhon. Albin Michel, 2022) ou celle d’une dystopie délirante comme le roman de Shozo Numa, Yapou, bétail humain (traduit du japonais par Sylvain Cardonnel, éditons Laurence Viallet, 2022) ?

Comment écrire 道 [dô], conseils du calligraphe Matsumoto Shoeido.

Dans cette voie du Japon, comment se confronter à l’altérité ? par la langue ? par l’image ? par le voyage ? 

Si le Japon est un pays, un archipel de culture, un monde de sensations fantasmées avant d’être vécues, quel guide choisir ? Quelle initiation pourrait nous en donner le goût ? Livres, films, rencontres ? En surfant sur ce rêve de Japon, autant qu’un Japon de rêve, quel voyage se dessine ? Qu’allons nous traverser ? Et qu’est-ce qui va nous traverser ? 

Comment se prépare un voyage ? 

Par exemple, au Japon. 

En suivant le guide. Ou les guides. 

Un par jour de septembre.

Ce sont les voies 道 du Japon. 

(Les suivre, puis les oublier.)

Demain : 1. La voie d’Amélie Nothomb.

Anime Supremacy ou l’angoisse du créateur d’anime au moment de la projection

En accès libre jusqu’au 19 juin, ce film de Kōhei Yoshino, de 2022, « Anime Supremacy« , la lutte pour la suprématie entre deux créateurs d’anime, une novice et son maître admiré.

L’occasion de plonger au cœur de la fabrique de cette industrie culturelle japonaise, de ses enjeux économiques et des tensions psychologiques dans les équipes de production. 
Avec les illustrations du groupe féminin d’artistes de manga, Clamp.


Proposé par le Japanese Festival de films online 2024.

« Lisez attentivement et sans relâche » (Calaferte)

Un extrait de Septentrion, de Calaferte pour célébrer la lecture, et même s’il s’adresse à un apprenti écrivain, comment ne pas le suivre sur ce terrain, en cette Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, le 23 avril ?

« Dès que j’avais un livre, mon premier soin était de m’enfermer avec dans ma chambre d’hôtel comme pour une séance d’initiation, et je ne décrochais pas avant d’en avoir terminé, qu’il eût deux cents ou mille pages. Lire les paroles qu’un homme, dont on ne connaît généralement ni le visage ni la vie, a écrites tout spécialement à votre intention sans oser espérer que vous les liriez un jour, vous qui êtes si loin, si loin sur d’autres continents, d’une autre langue. Peut-être habite-t-il actuellement une grande maison de campagne au bord du Tibre ou un quarante-septième étage dans New York illuminé, peut-être est-il en train de pêcher l’écrevisse, de piler la glace pour le whisky de cinq heures, de caresser sa femme sur le divan, de jouer avec ses enfants ou de se réveiller d’une sieste en songeant à tout ce qu’il voulait mettre de vérité dans ses livres, sincèrement persuadé de n’avoir pas réussi bien que tout y soit quand même, presque malgré lui. Il a écrit pour vous. Pour vous tous. Parce qu’il est venu au monde avec ce besoin de vider son sac qui le reprend périodiquement. Parce qu’il a vécu ce que nous vivons tous, qu’il a fait dans ses langes et bu au sein, il y a de cela trente ou cinquante ans, a épousé et trompé sa femme, a eu son compte d’emmerdements, a peiné et rigolé de bons coups dans dans sa vie, parce qu’il a eu faim de corps jeunes et de plats savoureux, et aussi de Dieu de temps à autre et qu’il n’a pas su concilier le tout de manière à être en règle avec lui-même. Il s’est mis à sa machine à écrire le jour où il était malheureux comme les pierres à cause d’un incident ridicule ou d’une vraie tragédie qu’il ne révélera jamais sous son aspect authentique parce que cela lui est impossible. Mais il ne tient qu’à vous de reconstituer le drame à la lumière de votre propre expérience et tant pis si vous vous trompez du tout au tout sur cet homme qui n’est peut-être en fin de compte qu’un joyeux luron mythomane ou un saligaud de la pire espèce toujours prêt à baiser en douce la femme de son voisin. Qu’il ait pu écrire les deux cents pages que vous avez sous les yeux doit vous suffire. Qu’il soit l’auteur d’une seule petite phrase du genre : « À quoi bon vous tracasser pour si peu, allez donc faire un somme en attendant », le désigne déjà à nous comme un miracle vivant. Même si vous deviez oublier cette phrase aussitôt lue et n’y repenser que le jour où tout va de travers, à commencer par le réchaud à gaz ou la matrice de votre femme. Et si par hasard vous avez la prétention de devenir écrivain à votre tour, ce que je ne vous souhaite pas, lisez attentivement et sans relâche. Le Littré, les articles de dernière heure, les insertions nécrologiques, le bulletin des menstrues de Queen Lisbeth, lisez, lisez tout ce qui passe à votre portée. À moins que, comme ce fut souvent mon cas, vous n’ayez même pas de quoi vous acheter le journal du matin. Alors descendez dans le métro, asseyez-vous au chaud sur le banc poisseux – et lisez ! Lisez les avis, les affiches, lisez les pancartes émaillées ou les papiers froissés dans la corbeille, lisez par-dessus l’épaule du voisin, mais lisez ! »

[Extrait de Septentrion, de Louis Calaferte (Turin, 1928-Dijon, 1994).]

Selon Wikipédia : « L’été 1962, il en achève l’écriture six semaines après la disparition de René Julliard qui attendait impatiemment ce manuscrit en vue de sa publication.

Le Cercle du livre précieux (Claude Tchou) en assurera l’édition, en 1963, le proposant en souscription privée, avant même que ne tombent deux interdictions – de vitrine et de vente en librairie – émanant du ministère de la Santé, puis du ministère de la l’Intérieur. Il faudra alors vingt ans pour que, sous l’égide de Gérard Bourgadier, le livre soit enfin édité aux Éditions Denoël.

Dans ce récit largement autobiographique, Calaferte relate à la première personne les errances d’un apprenti écrivain, ses premières lectures clandestines au cours de son travail d’ouvrier, et ses rencontres avec les femmes, dont la plus importante, dans le récit, est sans conteste Nora la Hollandaise, figure de l’émancipation féminine et de la réussite sociale. Ce livre subversif est un hymne au désir créateur et à la liberté de l’artiste, dans un contexte social à la fois rigide et fluctuant, celui de l’Après-Guerre. »

Poètes givrés

俳句

C’était lors d’un vrai dimanche d’hiver. J’étais avec Terry, Réjane, Nadine, Micha, Sophie, Jean-Marc, Geneviève, Clotilde et les autres, en tout une dizaine d’amateurs, réunis pour une balade-haïku… 

De loin, la forêt de Soucy, on aurait dit une immense carte postale, une promesse à dissiper toute humeur chagrine. Imaginez… Le givre a recouvert les bois, les haies, la lande. Le paysage s’offre en cristal vertical radical, piqueté de myriades de petites aiguilles, de paillettes et de spicules d’un blanc… comment dire… d’un blanc de page blanche. 

  • Ah ! mon vieux, comment tu vas faire, comment tu vas t’en sortir, toi, poète du dimanche ? s’emporte Petite voix, un rien mesquine.
  • Laisse-moi, Petite voix, vous embarquer par grand froid mais grand désir dans cette écriture du dehors, où nature et culture vont se coucher sur le papier à l’unisson.
  • Que me chantes-tu là ? 
  • Sais-tu, Petite voix, que dans ce minuscule poème nommé « haïku », les pérégrins japonais se jouent du paradoxe temps cyclique/temps révolu, dans le souci de la saison, chaque année la même, chaque année différente… dans un pays où la sensibilité à la saison est telle que l’on ne compte pas seulement 4 saisons mais 72 micro-saisons ?
  • Alors, ce temps givré est pour vous une bénédiction ?

Oui, temps givré et temps qui passe, tous deux en écho de l’impermanence des choses, ce que le bouddhisme nomme « mujô ».

無常

Le thermomètre marque – 3°C. Mais ce saisissement sera notre miel. Notre pari : écrire l’étonnement et sa fulgurance.

1er TABLEAU : LE STYLO DANS LES MOUFLES

Petite voix n’a pas dit son dernier mot. Elle entonne in petto sa comptine : 

  • Chair de poule et doigts gourds, le stylo dans les moufles… que va-t-il sortir de l’épreuve du temps ?
  • Écoute Petite voix, tu sais bien que « la poésie est d’abord une expérience. Expérience de l’éternité de l’instant présent et de l’universalité de l’endroit où l’on est (…) le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde. » Tu entends ce qu’ont écrit Cheng Wing fun et Hervé Collet, dans leur anthologie À la recherche de l’instant perdu : « Le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde. » ?

Là, Petite voix n’a pas moufté.

Il est vrai que le froid met à dure épreuve notre penchant à la contemplation. Mes premiers mots jetés sur le carnet, avant même la marche, avaient quelque chose d’assez convenu :

Partout le givre

cadeau de l’hiver

nos yeux émerveillés 

Mais sur la route, le deuxième avait meilleure mine :

Bois givrés

paysage pop-up

horizon fractal

En ce dimanche de galette, en quête d’épiphanie poétique, poursuivons notre balade, entre lecture et écriture. 

MICHA écrit en allemand :

Weiße Winterlandschaft

In der Stille suchend

meinen Weg

ce qui veut dire :

Paysage blanc d’hiver

dans le silence cherchant 

mon chemin 

FRANÇOISE écrit : 

Épines givrées

couturières obstinées

tisserandes des rameaux 

TABLEAU : DANS LA FORÊT VOISINE, UN TIR

Contemplation rime-t-elle avec description ? Manifestement Petite voix n’est pas d’accord. Cette pipelette me demande une explication : « contemplation-description, c’est un peu court, non ? » 

Grâce à Clotilde, qui nous apprend à observer, randonnée se conjugue avec atelier, atelier du regard. Cette habituée de la marche en forêt, est une fine connaisseuse de la vie des sous-bois et grande lectrice de paysages et de leurs mues.

Arrivés à un croisement de chemins, malgré l’engourdissement des maxillaires, j’appelle à la rescousse le même duo Wang et Collet pour une définition du haïku (« histoire de cadrer les choses », dit Petite voix). 

Le haïku est « un impromptu (…) improvisé dans l’instant, minimaliste dans la forme et maximaliste dans le fond, dans l’impression. » 

En somme, le haïku est un instantané, un condensé de mots.et de sens.

« Le haïku est une illumination silencieuse de la réalité du monde, un impromptu improvisé dans l’instant… »

Étincelle !

RÉJANE écrit :

Frimas de l’hiver

petits doigts de pied transis

engelures en vue

Elle a écrit un haïku à la mode du Japon, en respectant deux des trois conditions cardinales : 1) trois lignes de 5/7/5 syllabes, 2) elle a glissé un kigo, c’est un mot qui indique la saison.

C’est plus des contraintes, c’est des billes de plomb, lâche Petite voix.

Dans la forêt voisine, un tir de chasseur retentit, incongru.

3e TABLEAU : L’ATELIER DU DEHORS 写生 

Sur le chemin, une litière de chevreuil… À quelques pas, des sangliers ont laissé leurs traces de frottage sur le bas des troncs. Nous ne sommes pas seuls.

TERRY écrit : 

Chasseurs dans l’hiver

les cartouches et les fusils

larmes de marcassin 

SOPHIE écrit : 

Mirador en bois

Tombé dans la neige dure

Vestige de la mort 

Clotilde a ouvert ses gants à demi-moufles pour caresser l’écorce d’un charme.

J’écris :

Temps glacial

mitaine, croquemitaine

où te caches-tu ?

TABLEAU : DANS LA BOULE À NEIGE

Dans cette forêt givrée serions-nous dans une immense boule à neige ? Ces boules qu’on rapporte en souvenir des escapades qu’on a longtemps rêvées. Nous sommes dedans, dans cette boule à neige, boule à givre qu’un géant malin aurait agité juste avant notre venue.

J’écris :

Le monde serait-il

une boule à neige ?

quand vient le givre

Moufles ou pas, l’émerveillement est au détour du chemin. 

GENEVIÈVE écrit :

Forêt de glace, givre

les plumets échevelés

réchauffent le cœur 

Le lendemain de la randonnée, ÉLISABETH écrira :

Douce cheminée 

nuit réparatrice

réveil douloureux 

En cette forêt glacée, le monde est une cocotte-minute à l’érotisme désarmant.

J’écris :

Le givre s’est jeté 

sur le monde comme un bas résille

sur une sainte, oh ! 

Risquons un pas de côté :

Jeté sur le monde  

en bas grésille le givre

ô sainte nature !

Au détour d’un entrelacs de chemins, au pied d’un arbre, comme des longs cheveux blancs partant du sol, une toile d’araignée. Figée par le givre, elle tend ses amarres minuscules entre lierre et lichens, suspentes aménagées au bas d’un tronc… une miniature pour poème-bonsaï. 

TABLEAU : LA PRÉSENCE DES INVISIBLES

En ce dimanche de givre, les araignées auraient-elles été surprises par l’hiver ? Ou peut-être sont-elles enfouies, au chaud. On l’espère pour elles. 

SOPHIE écrit : 

Faussement désert

maté par mille paires d’yeux 

haïkus d’amateurs 

Ce qu’elles nous offrent, ces amarres lilliputiennes, ça vaut toutes les matinées dominicales sous l’édredon. Ces amarres se figent en l’image d’un temps arrêté pour toi, promeneur. 

« Encore faut-il baisser le regard, ne pas se contenter de rêvasser », ré-ca-pi-tu-le Pe-ti-te voix. 

J’écris :

Surprise par le givre

oh ! la toile d’araignée 

les fées sont cachées 

Ces filins très fins tendus au pied de l’arbre disent que tout être a sa beauté qui s’accomplit. 

Nous sommes pris dans les rets de l’araignée. C’est peut-être elle qui gouverne la forêt, qui en tire les ficelles. 

J’écris :

Balade en forêt 

une araignée bien givrée 

t’attend mon ami

Bientôt… une balade-haïku de printemps.

Ourse déboussolée

Ses « Haïkus d’automne », album publié il y a deux ans était particulièrement savoureux. Dans ce nouvel album, format géant pour mini-lecteurs, dans la collection « Bon pour les bébés » chez Seuil jeunesse, arrêtons-nous un instant sur ce haïku dessiné à l’heure du réchauffement climatique.

L’ourse polaire

est amoureuse du panda

La faute au climat

Haïkus d’hiver, éditions Le Seuil jeunesse, coll. Bon pour les bébés, vient de paraître. Écrit et dessiné par Thierry Dedieu. Voir son site ici.

[Dans les océans, des records de températures impressionnants et inquiétants : Au niveau global, la moyenne des températures de surface (Sea Surface Temperature, SST) mesurées dans le monde entier a battu ses records mensuels d’avril à décembre 2023, atteignant le niveau inédit de 21,1 °C les 23 et 24 août. Le précédent record de 20,95 °C avait été établi en mars 2016 vers la fin d’un fort épisode El Niño.

Une dynamique qui s’est poursuivie en janvier 2024 avec de nouveaux points hauts les 10 et 20 janvier (21,1 °C). Endroit particulièrement scruté, l’Atlantique Nord a connu des SST exceptionnelles de juin à décembre, avec des anomalies bien supérieures à la moyenne. (Le Monde, 01/02/2024)]