Lussas, (6/11) échos du monde

Sixième article d’une série de onze sur les États généraux du film documentaire, dont la trente-septième édition s’est achevée à Lussas (Ardèche) le 23 août 2025.

Le collectif Les Yeux de l’ouïe porte un nom à renverser les perspectives, comme si essayer de regarder le monde avec les oreilles devait créer les conditions d’un sursaut, d’une solidarité nouvelle. 

Dans ce séminaire, le village-documentaire, année 2025, se pose la question « Qu’est-ce qu’on fabrique ensemble ? », une question politique s’il en est à l’ère de la réflexion sur les « communs », mais qui restera cantonnée à un premier degré : comment fabriquer du cinéma ensemble quand on n’est pas cinéaste ? (ce qui n’est pas non plus une question qui va de soi)

Pourtant le public adhère sans barguigner à l’intitulé de la rencontre de ce matin-là, en salle des fêtes : « Être « cinéaste public » aujourd’hui », présenté ainsi : « Au fil de longues années d’atelier de pratiques cinématographiques (à la maison d’arrêt Paris La Santé et dans d’autres lieux d’isolement), l’association Les Yeux de l’Ouïe est animée par le désir de partager l’art au plus près de la vie de chacun. Elle expérimente le cinéma comme vecteur de lien social, politique et poétique et réinvente à sa manière la place de l’écrivain public. Quels enjeux sont les siens dans le monde d’aujourd’hui ? » Anne Toussaint et Kamel Regaya vont nous régaler de leurs réflexions fondées sur des années d’expérience.

Pour Anne Toussaint, ancienne institutrice Freinet, il y a deux grandes questions : 1) Qu’est-ce qu’on partage : un geste ? une œuvre ? la parole de l’auteur ? 2) L’atelier, est-ce une manière de déjouer les assignations sociales ?

Anne Toussaint cite Jacques Rancière, qui lui-même cite Aristote (Le partage du sensible, « Esthétique et politique », La Fabrique, 2000) : « Le citoyen, dit Aristote, est celui qui a part au fait de gouverner et d’être gouverné. Mais une autre forme de partage précède cet avoir part : celui qui détermine ceux qui y ont part. » Quand on disait que la question n’allait pas de soi…

La réflexion d’Anne Toussaint repose sur « un archipel de pratiques » autour de l’UNPACC (Union pour l’animation et la création cinématographique), créée en 1975 autour du Comité d’animation du Festival international du film de court métrage de Grenoble. Jusqu’à sa dissolution, en 1981, elle a prêté du matériel et des locaux à des associations pour les aider à créer, produire, diffuser des films. 

Selon Anne Toussaint, cette structure «  a réussi à mettre en place un service public de la culture. Il ne s’agissait pas que tous soient cinéastes mais d’accueillir la diversité, d’ouvrir les pratiques, pas d’apprendre à faire des films mais tenter des expériences. »

Par exemple en prison. « Quand Robert Badinter (ministre de la Justice) fait entrer la télé dans les cellules, on se demandait ce qu’on allait filmer. Pas la prison, tout de même. Chacun s’exerçait à l’écriture de poésie et amenait ainsi du sensible dans l’espace. Il s’agissait de filmer le sensible de chacun. Ce n’était pas du « cinéma collectif » mais des films en co-réalisation, chacun faisant œuvre de quelque chose. »

Kamel Regaya complète : « Dans les années 70, il s’agissait de s’emparer des outils de production. Aujourd’hui de donner à l’autre la possibilité de partager un langage. »

Or « celui qui prend la caméra prend le pouvoir. » disait déjà Robert Kramer (Route One/USA, 1989) dans les années 90, comme le rapporte « Cinéma documentaire », Manières de faire, manières de pensée, Addoc 1992-1996, Addoc, Yellow New – Côté cinéma, 2022, p. 217.

Sur les Yeux de l’ouïe, on peut aussi consulter le site de Vincent Vicario.

Lussas, échos du monde (5/11) 

Quand, sous le chapiteau de la SCAM (Société civile des auteurs multimédia) on présentera le film conceptuel allemand de 1969 Die Unterdrückung der Frau ist vor allem an dem Verhalten der Frauen selber zu erkennen (L’oppression de la femme se manifeste dans le comportement de la femme elle-même), une spectatrice soulignera l’heureux hasard du tintement des cloches de l’église de Lussas, à 11h, avec à l’écran un panorama à 360° sur le jardin devant la maison, un plan d’ailleurs totalement « gratuit » lors d’une pause du protagoniste, selon le programmateur Ferederico Rossin, très inspiré ce matin-là. 

Christoph Hemmerling dans le film d’Hellmuth Costard.

Une pépite que ce film où Hellmuth Costard montre une femme dans la réalisation de ses tâches domestiques. L’effet d’oppression (Unterdrückung), voire d’aliénation est manifeste. Un rôle silencieux et méticuleux joué par un homme, Christoph Hemmerling, ce qui révèle toute l’absurdité des scènes du quotidien, quelquefois doublement filmées, sous un autre angle. « C’est jouissif », réagissent certains spectateurs, éloignés de deux générations de l’époque du film. La société a changé, 68 est loin, pas dans les mémoires…

Ainsi la relation étroite entre le lieu du festival et le contenu des films crée un « effet Lussas » qui se traduit par une empathie palpable entre la salle et l’écran, entre l’extrême attention du public et les documentaires programmés, entre la réalité qui se manifeste par les cloches de l’église du village et le réel que l’écran magnifie.

Lussas (4/11) et son bedeau badin

Quatrième article d’une série de onze sur les États généraux du film documentaire, dont la trente-septième édition s’est achevée le 23 août 2025. Le son c’est aussi la parole filmée.

[affiche du film « Soulèvements »]

Dans la nuit, en plein air, on va projeter Soulèvements, de Thomas Lacoste.

Il faudra près d’une heure pour que l’ensemble des sept cents spectateurs entre par le chas d’aiguille du contrôle des billets, selon que l’on a réservé ou que l’on est sur une liste d’attente. 

On se laisse porter par la voix des seize militants des Soulèvements de la Terre, lors de longues interviewes où se déploie une intelligence fine, solidaire et politique des membres de ce collectif écologiste radical opposé à des projets d’aménagement, dont les « méga-bassines ».

Séance roborative où l’enthousiasme est sur l’écran autant que dans le pré. A l’applaudimètre, sous les étoiles, le public est manifestement conquis par cette plongée au cœur d’un mouvement que le ministère public a voulu interdire le 21 juin 2023, dissolution finalement annulée par le Conseil d’État le 9 novembre de la même année. La sortie du film Soulèvements est prévue pour février 2026.

Quand la foule des spectateurs rejoint qui leur gite, qui leur tente de camping, nombreux sont sans doute pour qui résonne l’écho d’une coïncidence heureuse : au moment où le film montrait une tour de guet dans une ZAD (Zone à défendre), sous la forme d’une photo d’archives en noir et blanc, les dix coups de la cloche des 22 heures sonnaient à l’église de Lussas. Comme si un bedeau badin avait attendu ce moment pour souligner la force du réel. Ici le documentaire est chez lui.

Lussas, échos du monde (3/11) 

La question du son et de la parole n’est pas nouvelle, comme en témoignent certains documentaristes chevronnés.

Ce débat eut lieu au début des années 90 dans un contexte de crise d’identité. Les cinéastes de documentaires inquiets de la diffusion de leurs œuvres, entre télévision, qui ne jurait que par le reportage, et salles de cinéma, soucieuses de fiction, se posaient la question de leur place dans le monde des images.

Cette question est devenue une question identitaire : qu’est-ce que le documentaire ? comment définir le cinéaste de documentaire ? quel dialogue entre diffuseurs et réalisateurs ? Ces questions ont conduit certains à mener une réflexion sur leur pratique, et à définir les contours et le sens profond de leur engagement dans la création.

C’est ainsi qu’est née l’ADDOC en 1992 (Association des cinéastes documentaristes).

Or la « mise en scène de la parole » était la première préoccupation des fondateurs de l’ADDOC, tel qu’on peut le lire dans un recueil des débats menés au début des années 1990 : Cinéma documentaire, « Manières de faire, manières de pensée », Addoc 1992-1996, Addoc, Yellow New – Côté cinéma, 2022, dont le sous-titre est emprunté à Jean-Louis Comolli, essayiste et réalisateur :

« Les manières de faire sont toujours des manières de penser. » (J.L. Comolli)

« Une réflexion sur l’art qui à la fois prend appui sur les œuvres réalisées et vise à en produire de nouvelles, une pensée qui vient de la pratique et conduit encore, seraient à même de montrer comment les logiques artistiques ont un sens éthique et politique, comment les choix de l’artiste ne sont pas socialement indifférents, comment l’expérience artistique ne se préserve pas dans l’indicible, comment l’art est un outil pour comprendre le monde, qu’il est donc appropriable par chacun et que sa connaissance n’est pas le privilège d’une caste de spécialistes. Les manières de faire sont toujours des manières de penser. »

En mars 1993, autour de la table avaient pris place Patrice Chagnard, Raymond Depardon, Denis Gheerbrant, Guy Olivier, Nicolas Philibert.

Nicolas Philibert venait en 1992 de tourner Le Pays des sourds. Des dialogues où pour se comprendre, il est indispensable de voir son interlocuteur.

Quant à Raymond Depardon, photographe de métier, son dernier film était Urgences, un documentaire « basé sur l’écoute ». Il avait la volonté de rompre avec le cinéma direct. Claudine Nougaret était l’ingénieure du son.

Raymond Depardon : « J’ai découvert le son petit à petit, parce qu’au début, je n’écoutais pas tellement les gens. Puis c’est devenu une préoccupation, parce que cela donne sa fantastique richesse au cinéma. Je me suis mis à écouter (…) J’ai constaté très vite que plus j’écoutais, moins je bougeais, et c’était une chose très forte. 

Je pense que la mise en scène de la parole est très importante et que c’est notre force par rapport à la littérature et par rapport au cinéma de fiction.

La différence entre un reportage et un documentaire tient, je pense, dans l’effet de mise en scène de la parole. » (Cinéma documentaire)

 

« Apprendre à écouter, ça se travaille. » (C. Nougaret)

Claudine Nougaret : « Pour dégager l’écoute, il y a beaucoup de technique derrière. Il faut recueillir cette précieuse voix qui est offerte, qui est comme un talisman et à laquelle il faut donner corps. Pour cela, il faut beaucoup de matériel, et beaucoup de réflexions techniques au préalable. L’écoute, ce n’est pas uniquement la parole, c’est aussi la gestuelle, l’égard par rapport aux gens. Il y a des moments où on écoute bien et d’autres où on écoute mal : on n’est pas toujours prêt à écouter les autres. Apprendre à écouter, ça se travaille, c’est comme pratiquer un instrument de musique, il faut une éthique et une volonté. » (France Culture, 06/02/20 : « Un jour j’ai senti que mes oreilles s’ouvraient »)

Le 27 mars 1988, quelques semaines après la sortie de du film Urgences, Raymond Depardon et Claudine Nougaret en racontaient la genèse et la fabrication au micro de Serge Daney, dans l’émission « Microfilms ».

L’université de Strasbourg, a travaillé sur ce film. Retenons cette notation : « dans l’écoute du patient, le filmeur se substitue au médecin ».

« Dans ce début des années 90, « le rapprochement des mots « mise en scène » et « parole » marque la volonté de différencier le documentaire du reportage, et de le rapprocher de la fiction. Cette double intention sera l’objet de différentes interventions mettant en avant l’écriture, l’imaginaire ou encore la relation à l’objet filmé. » (Catherine Bizern, déléguée d’Addoc de 1993 à 1997, dans Cinéma documentaire, « Manières de faire, manières de pensée »).

Patrick Chagnaud : « La parole est le réel de l’homme, le réel des corps qui se rencontrent. La parole, c’est le réel du film. Quelque chose de la parole brise un effet de fascination de l’image.

Ce que je mets derrière le mot mise en scène, c’est le désir que la parole advienne, c’est le contraire de : « Bon, ben, Coco, tu rentres là, et le plan dure tant. » La mise en scène, ce n’est pas cela, surtout pas dans le documentaire, mais pas non plus dans la fiction. »

La vérité est de l’ordre de la relation. Pour les news, on ne filme pas la relation : il n’y en a pas. En revanche, dans le cinéma, documentaire ou de fiction, on filme la relation. C’est pourquoi il y a peu de différence entre documentaire et fiction.

Denis Gheerbrant : « Si documentaire il y a, et non reportage, c’est qu’il y a bien une fiction qui tisse un film, l’imaginaire dans la parole. (…) La fameuse histoire du regard du réalisateur, c’est d’abord l’écoute. Apprendre à regarder,, c’est d’abord apprendre à écouter. (…) Sur cette parole qui se f ait chair, un psychanalyste, Denis Vasse, dit : « Le corps est le maintenant de la parole ». »

Claire Simon : « On ne peut pas filmer si on n’entend pas. »

Lussas (2/11) : billetterie et bouche-à-oreille

Des spectateurs passionnés et passionnants, des dialogues chaleureux et approfondis entre réalisateurs ou programmateurs et spectateurs, tels apparaissent les États généraux du film documentaire, à Lussas (Ardèche). Ce qui étonne, c’est la jeunesse du public. Une jeunesse curieuse et questionnante.

À l’une des tables communes de la restauration ad hoc, on évoque le dernier film vu dans l’une des sept salles, des commentaires entendus ici ou là.

Reines-claudes

Un festivalier se reconnaît à ce qu’il porte une barquette transparente en plastique pleine de raisins ou de prunes. À ce régime, les reines-claudes du pays ardéchois sont les meilleures, sucrées et parfumées : 4€ la barquette. Effet Lussas : on se boulotte la reine-claude au kilo. 

Certains échangent un euro pour un lussou, la monnaie locale pour payer sa bière ou son café au Green bar.

Salle de l’imaginaire, il reste une place au troisième rang. On s’y installe entre un technicien féru de documentaires et la journaliste du Monde, Clarisse Fabre, carnet de notes en main. On échange ses impressions avec les uns et les autres. La joie d’un festival, n’est-ce pas le bouche-à-oreille, ce qui permet de rebondir sur un film pas vu mais dont un voisin fait l’éloge ?

« Complet ! »

Mais pour que le bouche-à-oreille fonctionne, il faudrait un peu de souplesse dans l’accès aux salles, or, cette année, la billetterie occupe les esprits. C’est même un grand sujet de conversation. Chaque séance débute par un rappel des principes : « Annulez votre réservation si vous ne venez pas à la séance que vous avez réservée. » Le premier jour, salle du Moulinage, beaucoup ne sont pas venus mais n’ont pas annulé. Résultat : une quarantaine de places vides. Dans la semaine, le pli est pris mais un autre problème survient. Certains ont acheté un pass à 95€ pour la semaine mais n’ont pas réservé toutes les séances. C’est souvent complet. Ils doivent s’inscrire sur une liste d’attente en s’y prenant la veille en se déplaçant au QG ou le jour même en venant une heure avant la séance. Ils peuvent alors entrer mais si la séance affiche complet… sapristi !… ça fait cher la place de ciné.

Même les bénévoles s’y mettent, menaçant d’une « grève générale » (sic) et lisent un tract avant les séances du jeudi et vendredi matin : « Nous ne pouvons accepter la pression mise sur des équipes bénévoles ainsi que les méthodes managériales agressives, contraires à l’esprit du festival ». Très vite, un accord sera conclu. 

crise de croissance ?

Serait-ce le signe d’une crise de croissance ? Peut-être faudrait-il une salle supplémentaire et trouver les 20 000 euros nécessaires pour sa location ou revenir à un système de files d’attente sans réservation, premier arrivé, premier servi… À débattre.

En repartant, sous l’abribus de l’autocar pour Montélimar, ma voisine me fait l’éloge du film d’Assia Djebar, La Nouba des femmes du mont Chenoua (1977), « un portrait captivant de la parole et du silence », commente le programme.

On le verra au retour, tant à Lussas le virus du documentaire est contagieux. D’autant qu’« Assia Djebar confère une grande place dans sa produc­tion artistique à la voix parlée et au chant, que ce soit dans ses romans ou dans ses films, expliquait Hélène Barthelmebs, en 2013. Cette volonté d’inscrire et d’implémenter la sonorité nous ramène à une communication antérieure à l’acquisition de la langue. » À lire ici.

On ira aussi glaner des films sur la plateforme du documentaire Tënk. En wolof, langue d’Afrique de l’Ouest, le mot « tënk » signifie « énoncer une pensée de façon claire et concise ». 

Par exemple, ces films documentaires en forme de récits de vie partant d’une bande-son comme support à illustration. Après À vol d’oiseau, de Clara Lacombe, Last call, déroule le récit d’un fils qui raconte la cavale de son père joueur, arrêté par Interpol puis soumis à l’errance. Quelques rares photos de famille, photos de vie heureuse, sont en décalage avec les commentaires, en anglais de la mère, en français du fils. Ce rapport biaisé entre photos et commentaires souligne le malaise dans le récit, comme dans la vie, effet subtil mais dont on ne sort pas indemne, tant la brièveté du court-métrage propulse le trajet d’une vie en aphorisme tragique. Last call n’était pas programmé pendant les États généraux mais il est disponible sur la plateforme de documentaires Tënk, l’un des partenaire de ce rendez-vous annuel. Ici : Last call.

Lussas, échos du monde (1/11) 

Premier article d’une série de onze sur les États généraux du film documentaire, à Lussas (Ardèche), trente-septième édition (17-23 août 2025). Ce festival est placé sous le signe de l’écoute et de la parole.

Près de la rivière l’Auzon, les campeurs se réveillent au son de l’alouette lulu, de ses vocalises et trilles répétitives jusqu’à la mélancolie ou des mésanges et autres rossignols guillerets. Pas de coq en vue.

Les chants d’oiseaux augurent d’autres sons, ceux des films programmés à Lussas. Si le documentaire est un point de vue original sur le monde, c’est souvent par le son qu’il se distingue et nous surprend.

« Le son des films, la parole des spectateurs », serait une devise possible ici, tant l’oreille gouverne nos sentiments et nos réflexions sur ces films.

« D’emblée [en 1989] cette manifestation est non compétitive, c’est encore le cas aujourd’hui et c’est une particularité très importante, qui s’accompagne d’une très large place qu’on souhaite accorder à la parole autour des films, après les films, à la fois avec les spectateurs et avec les fabricants des films et en premier lieu les cinéastes. », explique Christophe Postic, co-directeur artistique des États généraux du film documentaire de Lussas dans un entretien à France Culture, le 18/08/2025.

À vol d’oiseau

À deux pas du camping, la salle du Moulinage, l’une des sept salles de projection, la plus excentrée du festival (sans compter les projections dans d’autres villages, « hors les murs »), présente ce soir-là À vol d’oiseau. Une histoire d’exil comme il en existe des milliers. Une de celle qui ne va pas se dissoudre en une Méditerranée-cimetière mais va finir par un happy-end, avec naturalisation et métier de pompier pour le héros. 

Dessin extrait du film « À vol d’oiseau »

Il y a l’histoire et il y a la forme, qui est originale. Une bande-son a servi de point de départ, un dialogue entre la réalisatrice Clara Lacombe et Amadou, parti de Guinée Conakry à l’âge de 13 ans. Sur cette bande-son, les deux auteurs (Clara et Amadou) mêlent animation et images tournées en Super 8. Cette technique a pour effet principal de plonger le spectateur dans l’espace intime du récit, dans sa dimension presque nostalgique, de nous attacher à l’effet de feuilletage façon album de famille.

Trois ans après son départ, Amadou a croisé la route du frère de la réalisatrice, Thibault, ornithologue à Grenoble, qui l’a initié aux us et coutumes des volatiles. Une histoire d’oiseaux, donc. Mais le film n’exploite pas vraiment la métaphore facile de l’enfant migrant, oiseau migrateur.

« Une partition organique »

Clara Lacombe s’est formée en travaillant dans une radio associative, en fabriquant du cinéma d’animation le soir et en enregistrant des sons d’oiseaux. Dans À vol d’oiseau, elle a créé un cocktail original avec des sons percussifs de minéraux, des sons enregistrés sur cassettes et de drones issus de machines électroniques, « une partition organique » totale qui invente un univers mental.

Par petites touches de peintures brutes en deux dimensions, et leurs effets de poésie douce, elle nous fait ressentir toute la gamme des sentiments qui traversent Amadou pendant son périple : étonnement, joie, peur, délivrance, renaissance. En trente petites minutes, la réussite de À vol d’oiseau repose sur un dosage subtil entre récit, images et sons.

Pour les détails de la fabrique du film, lire ici.

Haïku en trois langues

雲追人

أسيرُ  خفيفاً   خفيفاً 

ήλιος ο πρώτος

Chasseur de nuages

je marche léger léger

soleil premier

Qui dit haïku, dit trois lignes de 17 syllabes. Alors, pourquoi pas trois langues ? Prenez, par exemple, un ciel de japonais, une pincée d’arabe (emprunté à Mahmoud Darwich), un parfum de grec (emprunté à Odysseas Elytis). Excusez du peu. Le tout donne une forme de poésie rébus, de chant polyphonique pour le voyage, car aisément transportable, au coût carbone dérisoire…

Et si le cœur vous en dit, vous pourrez prolonger par la lecture de Mahmoud Darwich, dans son Anthologie poétique, bilingue (1992-2005), poèmes choisis et présentés par Farouk Mariam Bey, traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar (Actes Sud, 2009) ; ou d’Odysseas Elytis avec Soleil premier, suivi de Soleil soleilleur, traduit du grec par Laetitia Reibaud, édition bilingue, Éditions Unes, 2025.

[C’est la forme réduite (mais plurilingue) de la poésie des titres ou cadavre exquis de titres, jeu qui faisait florès lors du confinement lié au Covid. Prenez une série de titres de livres, quel que soit leur genre. Vous les empilez dans un certain ordre, jusqu’à obtenir une composition poétique. N’oubliez pas de prendre la photo de la pile, dos bien visibles, pour la publier sur les réseaux sociaux. En anglais : Spine poetry.]

seul ce chemin

9 novembre 1930.

« Fa-yen [Maître ch’an (zen) chinois, fondateur de l’école ch’an portant son nom (885-958)] a dit : « chaque pas est une arrivée ». Oublions la marche passée, ne pensons pas à la marche à venir. Un pas, un autre pas, ni hier ni demain, ni est ni ouest, un pas équivaut à la totalité. Parvenu à ce stade vous comprendrez la signification de la marche zen. »

しぐる、や道はーすぢ

[Shiguru, ya michi wa — su dji]

il bruine

  seul ce chemin

à suivre

« Santoka, journal d’une moine zen. Zen, saké, haïku », traduction Cheng Wing fun et Hervé Collet, Moudarren, 2003, 2013, p. 20.

Vallejo : « Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. »

« Je mourrai à Paris par un jour de pluie 

Un jour dont déjà j’ai le souvenir.

Je mourrai à Paris – et c’est bien ainsi – 

Peut-être un jeudi d’automne tel celui-ci. »

César et Georgette Vallejo. Versailles, été 1929.

Les grands poètes sont des visionnaires. Non qu’ils voient le monde qui leur survivra. Mais leur poésie est une vibration qui se propage à travers les années, un écho qui accompagnera les générations futures. Et parmi ces grands poètes, il en est de méconnus. Ainsi César Vallejo, né à la fin du XIXe siècle au Pérou, mort et enterré à Paris, en avril 1938. Plonger dans sa poésie c’est être happé par une langue souveraine, unique et plastique, faite de surprises comme le cahot du chemin, « le rare hoquet d’un ultime spasme délirant – vibre mot » (Aimé Césaire).

« On pourrait penser que depuis le rêve qui conduisit César Vallejo à Paris en juillet 1923, son œuvre trouva en France une terre d’accueil, comme ce fut le cas pour celle de Pablo Neruda ou celle d’Octavio Paz, écrivent les universitaires Laurence Breysse-Chanet et Ina Salazar. En effet, non seulement il fut l’un des poètes majeurs du XXe siècle en langue espagnole, mais il vécut à Paris jusqu’à sa mort, en avril 1938. Il y créa des liens artistiques et politiques très forts, et plaça au cœur de son écriture la vie dans le Paris de l’entre-deux-guerres, fait de misère et de lumière, entre espoir et agonie.

Or, à la différence de ces deux autres grandes figures de la poésie hispano-américaine, la portée de la poésie de César Vallejo en France n’est guère visible, son impact auprès des lecteurs et des poètes français est encore à explorer. »

[Laurence Breysse-Chanet et Ina Salazar, La réception de César Vallejo en France, Crimic (Centre de recherches interdisciplinaires sur les Mondes ibéro-américains), 24/01/2020.]

Grand poète méconnu, César Vallejo. Pourtant, à l’exemple du poème que l’on a choisi de citer ici, sa poésie ouvre des portes et des fenêtres, des mondes et des maisons. Une ouverture jusque dedans la tombe, en écho à la vie de souffrance que fut celle de César Vallejo. Cette lecture m’a rappelé des images d’univers différents, comme si la langue de Vallejo connaissait – par anticipation – ces images. C’est là le génie du poète, par-delà son style. Sa poésie comme légende de photos de tous ordres, serait-ce la puissance de cette langue ?

César Vallejo à Fontainebleau, France, 1926. Courtesy Nettie Lee Benson Latin American Collection

PERSONNE NE VIT PLUS DANS LA MAISON…

– Personne ne vit plus dans la maison, me dis-tu ; ils l’ont tous quittée. Le salon, la chambre, la cour, gisent, dépeuplés. Il ne reste personne, puisqu’ils sont tous partis.

Et moi je te dis : Quand quelqu’un s’en va, quelqu’un reste. Le point par où est passé un homme n’est plus seul. N’est seul, de solitude humaine, que le lieu où nul homme n’est passé. Les maisons neuves sont plus mortes que les anciennes, parce que leurs murs sont faits de pierre ou d’acier, mais pas d’hommes. Une maison vient au monde, non quand on a fini de la construire, mais quand on commence à l’habiter. Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. D’où cette irrésistible ressemblance qui existe entre une maison et une tombe. Sauf que la maison se nourrit de la vie de l’homme, tandis que la tombe se nourrit de la mort de l’homme. C’est pour cela que la première est debout, tandis que la seconde est couchée.

Ils sont tous partis de la maison, c’est la réalité, mais en vérité ils sont tous restés. Et ce n’est pas leur souvenir qui reste, mais eux-mêmes. Et ce n’est pas non plus qu’ils restent dans la maison, c’est qu’ils continuent avec la maison. Fonctions et actions s’en vont de la maison en train, en avion ou à cheval, à pied ou en rampant. Ce qui continue dans la maison est physique, l’agent au gérondif et en cercle. Les pas s’en sont allés, les baisers, les pardons, les crimes. Ce qui continue dans la maison ce sont le pied, les lèvres, les yeux, le cœur. Les négations et les affirmations, le bien et le mal, se sont dispersés. Ce qui continue dans la maison, c’est le sujet de l’action.

César Vallejo (Pérou, 1892 – Paris, 1938), Poèmes humains, Préface de Jorge Semprun, traduction de l’espagnol, notes et postface de François Maspero, édition bilingue, éditions du Seuil, 2014.

Lire d’autres poèmes de César Vallejo sur le blog Les vrais voyageurs. Consulter le site TexLibris, de l’Université du Texas.

Ce poème « Personne ne vit plus dans la maison… », et la relation étroite qu’il établit dans cette langue si puissante qu’est celle de César Vallejo, entre la maison, les hommes, la tombe, m’a suggéré une série d’images, que ma mémoire me rappelait. En voici quelques unes.

  1. Gaza en 2010 [« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo] 
Taysir Batniji, GH0809, série de 20 photographies, 2010, 30x38cm.

Traduction de la légende :

« Au nord du camp de réfugiés d’Al Shati, à 150 m de la plage.

Superficie : 320 m² sur un terrain de 1 250 m². Rez-de-chaussée : salle de réception, entrepôts. Cinq étages comprenant chacun 3 chambres, un salon, une salle à manger, une cuisine et 2 salles de bains/WC. Verger de 900 m² composé d’oliviers, de figuiers, de vignes et d’une fontaine. Garage dans le jardin. Vue imprenable sur la mer. Nombre d’habitants : 5 familles (23 personnes). »

Dans une interview en 2021, l’artiste palestinien expliquait sa démarche :

« Il s’agit de maisons qui ont été bombardées pendant l’opération « Plomb durci » menée fin 2008, début 2009 contre Gaza. Il y a eu à l’époque environ 1 500 morts dont 500 enfants. De nombreuses infrastructures et habitations ont également été détruites. 

Face à ces destructions, qui ne sont pas sans rappeler les punitions politiques pratiquées durant le mandat britannique (l’occupation anglaise de la Palestine avant 1948) et perpétuées ensuite par le gouvernement israélien, mon travail consistait à rendre hommage à ces maisons et à leurs habitants. Faire mémoire. J’ai fait photographier les décombres par un ami sur place qui avait aussi pour mission de collecter des informations sur ces lieux. J’ai ensuite présenté ces images sous forme d’une agence immobilière fictive, afin de créer un décalage entre ce que le spectateur croit voir et ce qu’il voit.

Il est important pour moi que mon travail évite toute victimisation, tout pathos, tout discours strictement politique. À cette fin, tous les moyens sont bons: la fiction, le détournement… J’essaye d’avoir recours à des « filtres », de garder une distance. »

2. Khan Younis (Gaza), avant-après [« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo]

3. Un kibboutz (Israël), avant-après [« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo]

Un kibboutz avant / après. Source Times of Israël, 11/12/2023 : « Les familles du kibboutz Nir Oz en photos, avant et après le 7 octobre. Des photographes créent des images montées de familles brisées par la mort et les kidnappings »
Légende des deux photos par The Times of Israël : « Haim et Lior Peri, le père et le fils, assis devant leur habitation du kibboutz Noir Öz, avant le 7 octobre 2023 et Lior assis, seul, attendant la libération de son père, détenu par le Hamas à Gaza. (Autorisation : Sharon Derhy) »
Par la suite, le journal publiera ces lignes : « Le 3 juin 2024, après avoir obtenu de nouveaux renseignements, l’armée israélienne a confirmé la mort de l’otage israélien Haïm Peri, 79 ans, tué en captivité par le Hamas. » Source : The Times of Israël.

4. Tokyo, la nuit, Mateusz Urbanowicz [« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo] 

Couverture du livre de Mateusz Urbanowicz.

5. Annonce de Rukan Gozukara sur Facebook, groupe Voyager au Japon, 10 avril 2025

[« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo] : 

« Bonjour,

Nous serons à Tokyo en mai, et j’aimerais en profiter pour trouver des spots photo de maisons japonaises (ou magasins d’ailleurs), dans le style de la  photo ci dessous. Par exemple : des maisons traditionnelles coincées entre deux immeubles, des habitations atypiques, rétro, ou au charme particulier. 

Merci d’avance 🙏🏻 »

6. Randa Maddah (plateau du Golan), photo extraite d’une vidéo d’artiste : « Light  Horizon », 2012 

[« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo] 

Démarche présentée ainsi sur le site d’art contemporain Kadist : « Une femme met méticuleusement le ménage d’une maison en ruine dans le village d’Ain Fit dans le Golan syrien occupé. Les forces israéliennes ont détruit le village en 1967, comme ce fut le cas pour de nombreux autres villages. 
Les habitants ont été empêchés de rentrer chez eux, de fuir vers les camps de réfugiés syriens, séparés du reste de leur famille. Randa Maddah est née dans l’un des rares villages restants, Majdal Shams, situé sur la ligne de cessez-le-feu d’où elle pouvait contempler « l’autre côté » inaccessible. 
Une caméra fixe filme l’artiste faisant le ménage dans une maison en ruine, la rénovant avec des rideaux flottants, une table, une chaise et un objet étrange qui ressemble à une bombe. Après avoir terminé son travail, l’artiste s’assoit et contemple l’horizon vers la Syrie où, à cette époque, les réfugiés syriens de Golan souffraient des difficultés de la guerre. 
La performance vidéo Light Horizon relie les exilés des deux côtés de la frontière à travers le processus empathique de création d’une image miroir où la vie quotidienne résiste à l’oubli. En créant la familiarité au milieu de la tragédie et de la destruction, en maintenant la propriété des déracinés, en ritualisant leurs vies perdues, l’œuvre appelle à leur retour. »

7. Alex Webb, photographe américain (Haïti)

[« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo] 

Port-au-Prince, Cité-Soleil, 1986.

8. Perfect Days, film de Wim Wenders, avec Kōji Yakusho

[« Une maison vit uniquement d’hommes, comme une tombe. » C. Vallejo]