Dit à la télé : « On perd moins son temps en lisant un livre… »

« Voilà cette émission est terminée [c’est Franz-Olivier Giesbert qui parle, Chez FOG, sur France 5, le 17 mars 2007]. On se retrouve de plus en plus nombreux merci la semaine prochaine même jour même heure sur France 5, c’est-à-dire le samedi à 19h sur la TNT et le dimanche à 13h30 pour tout le monde sur le réseau hertzien.

En attendant, vous pouvez nous retrouver sur le réseau Internet de France 5 et puis n’oubliez-pas : on perd moins son temps en lisant un livre qu’en regardant la télévision !

A la semaine prochaine avec Alain Delon. »

On appréciera le paradoxe de la formule. On répliquera aussi que tout dépend du livre et que tout dépend de la télé…

Eaux dormantes, théâtre étouffant

Eaux dormantes de Lars Norén, dans la mise en scène de Claude Baqué, vu au théâtre L’Apostrophe de Cergy-Pontoise, est un spectacle proprement étouffant.

Trois couples, en fin de repas, se racontent leurs vacances d’été. Mais, dès la première seconde, le spectateur sait que ce récit n’est que faussement anodin. Au début, une bonne minute de silence accueille le public; une lumière infiniment progressive éclaire le visage puis le corps assis des convives. Ils sont habillés de noir, dans un décor noir, autour d’une table centrale noire. L’histoire des vacances d’été vire au récit macabre des vies de revenants.

Il y a quelques années, Lars Norén, décrivait ainsi les relations public/acteur : « Le public et les acteurs doivent respirer ensemble, écouter ensemble. Dire les choses en même temps. Je préfère un théâtre où le public se penche en avant pour écouter à celui qui se penche en arrière parce que c’est trop fort ».
Dans Eaux dormantes,inutile de se pencher en avant, même si quelques spectateurs agacés quittent la salle en cours de représentation. Atmosphère étouffante de paroles ultra-rapides, ressassées, culpabilisées par le nazisme (la pièce a été créée en 2001 à Berlin). Robert Gallinowski als Jonas mit einer Plastitüte über dem Kopf agiert in einer Szene während der Probe zum Stück Tristano von Lars Noren in den Kammerspielen des Deutschen Theaters in Berlin « L’écoute » évoquée par Norén est soumise à la sidération étouffante que provoque un texte scandé, écrit au cordeau.

 

Dans Eaux dormantes, le personnage de Daniel ne porte pas de Hugo Boss (excepté des chaussures qui ne sont pas les siennes), car Hugo Boss a taillé des costumes des SS. Lui et sa femme Emma ont perdu un enfant, Jessica, suicidée. Emma en oublie où elle a passé ses vacances -ce qui n’est donc pas anodin cette question de vacances-, en oublie jusqu’au prénom de son enfant. Au début de la pièce, elle semble très fragile devant la superbe de Daniel qui finira par ressasser « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », « Je suis avocat », etc. Alors que Daniel sera le premier à franchir le seuil vie/mort : « Je suis mort » dira-t-il face caméra, sur le mur du fond de scène… Emma conclura la pièce : « Ceux qui sont morts sont vivants, ceux qui sont vivants sont morts. »

Pièce sur le passage vie-mort, personnages morts-vivants, culpabilité collective, la mort définie par l’oubli de ce qui est important. On peut être apparemment vivant et réellement mort, sans désir, sans mémoire. Théâtre de la perte, de l’oubli, du manque de mémoire, Eaux dormantes (Tristano dans son titre d’origine) nous dit avec son auteur: « Le langage est notre demeure, on habite le langage… » 

Eaux dormantes est reprise à l’Athénée – Théâtre Louis-Jouvet du 31 mai au 16 juin 2007.

 

Elle rappelle le thème d’une nouvelle de Dino Buzzati, « Chez le médecin », du recueil Les nuits difficiles, récemment réédité en 10/18, où le narrateur est cliniquement sain, mais déclaré « mort » par son (ami) médecin…

L’Inde, un Salon et des sonnets

תמונה:Vikram seth.jpg Parmi les trente écrivains indiens invités au prochain Salon du livre de Paris, du 23 au 27 mars, Vikram Seth, remarqué en 1993 sur le plan international pour son roman Un garçon convenable (Grasset, 1995). Un garcon convenable

En 1986 déjà, quelques-uns l’avaient apprécié pour son roman paru aux Etats-Unis, The Golden Gate. Ecrit en vers, en six cents sonnets en particulier, il est en partie autobiographique comme le révèle Le Magazine littéraire dans son dossier de mars conscacré à la littérature indienne. Le mensuel publie une traduction inédite de Claro, qui paraîtra dans son intégralité en 2008 chez Grasset.

Extrait :

« Il repense à sa jeunesse et à ses études,

A Phil, à ses amis de Berkeley, aux soirs

Passés à rire et à noyer les certitudes

Dans les flots de bière et un joyeux tintamarre.

Hélas! Eheu fugaces… Silicon Valley

Joue la sirène et entraîne les diplômés

Sur la pente ambitieuse et cependant traître

De l’argent dont rêvent déjà les futurs maîtres.

Ecartelant le faible et rossant le battant,

Qui se tuent au travail en se rêvant rentiers,

Ainsi triomphe le fichier et périt l’amitié,

Le travail est loué et le loisir coûtant.

Voilà John enchaîné, et les genoux en terre,

Devant le dieu jaloux, le fameux computer.

Pièce africaine parce qu’il nous manque toujours une pièce, parce que nous sommes toujours en panne ?

050828 

Dans le désert, des touristes en panne. Au pied de la Montagne des esprits, un guide se méfie de cette panne, peut-être due aux esprits. Le guide a ses secrets de famille. Kossi n’est que couleur locale, noire, mais français, apprennnent les touristes. Dans cette « collision », les touristes aussi ont leurs secrets. 

Des réfugiés, clandestins de nulle part, débarquent en pleine nuit avec leurs secrets à eux. Seule certitude : Awad est mécanicien. Certitude de courte durée : il doute… les sauvera-t-il ?

Dans une économie de mots, il doute joyeusement, il est secret joyeusement ou tristement. Une voyageuse a cru bon d’embarquer un accordéon, ce qui est encombrant, mais ménage quelques bonnes surprises dans le tempo d’une pièce, certes avec des longeurs mais dont les questions écorchent les (bonnes) consciences :

– ne sommes-nous pas prisonniers de clichés ?

– un mécanicien en panne de papiers doit-il, comme une évidence, sauver des voyageurs en panne ?

– et si c’était les rapports entre les uns et les autres qui étaient en panne ?

Pièce africaine, « car il manque toujours une pièce en Afrique », nous dit l’auteur et metteuse en scène, Catherine Anne, également, directrice du Théâtre de l’Est parisien. Elle nous fait le coup de la panne de société, d’identités.

William Nadylam, déjà remarqué dans Hamlet, joue sur du velours, un guide tourmenté. Il joue facile.

Jean-Baptiste Anoumon, déjà interprète des Nègres de Jean Genet, est un très bon mécano.

Télé (micro) trottoir (suite)

A propos du journalisme français :

« Si c’était un outil, ce serait une tenaille dont les deux mâchoires s’appelleraient le micro-trottoir, et Alain Duhamel. En bas, on tend le micro au peuple, avant de sélectionner soigneusement ses réponses en fonction de ce que l’on pense qu’il devrait penser.

En haut, on arbitre le ping-pong permanent des petites phrases, des polémiquettes et des coups bas. On répercute les crocs-en-jambe, les attaques et les contre-attaques. On dissèque savamment les stratégies et les positionnements. On analyse les arrière-pensées, sur la base de confidences «off», bien entendu, glanées lors des innombrables déjeuners entre puissants et journalistes.

Dans ce déluge quotidien, des absents de marque : les faits. Les faits obscurs, et qui le resteront, puisque les projecteurs se braquent ailleurs. »

écrit Daniel Schneidermann dans Libération, le 2 février, cité par Pierre Marcelle dans Libération du 6.

Le Photographe est mort d’une crise cardiaque

  Didier Lefèvre à la cérémonie de remise des prix le samedi 27 janvier 2007. (Didier Lefèvre à la remise des prix du Festival d’Angoulême, le 27 janvier)      (extrait tome 3, cf. site de Didier Lefèvre : http://www.imagesandco.com/photographe.php?photographe=1 )

Les éditions Dupuis nous apprennent le décès soudain de Didier Lefèvre, emporté par une crise cardiaque survenue lundi soir à son domicile de Morangis, dans la banlieue parisienne : « Didier Lefèvre était né en 1957. Il exerçait la profession de reporter photographe. Il a collaboré avec divers journaux et magazines. Il aimait retourner aux mêmes endroits, pouvoir y passer du temps, en observer les changements, y retrouver les gens. Des lieux, des hommes, en vrac : le Sri Lanka, la Corne de l’Afrique, les Toreros, le Malawi et le Cambodge récemment, les Pompiers, les habitants de Bougainville, les champions du monde de course à pied éthiopiens, les jardiniers, les moudjahidin d’avant 1992, les Hazara, le Kosovo… De ses Voyages en Afghanistan, il a fait un livre aux Éditions Ouest France. Mais il les a aussi racontés à son grand ami Emmanuel Guibert. De ses photos, et de son récit mis en dessin par ce dernier sont nés les trois albums de bande dessinée Le Photographe aux Éditions Dupuis.

Le Festival d’Angoulême venait de le récompenser, ainsi que ses amis Emmanuel Guibert et Frédéric Lemercier, en leur attribuant le Prix Essentiel pour le troisième tome du Photographe. »

Le Photographe rend grâce aux membres de MSF, Médecins sans frontières. Il propose un regard neuf et pudique, une narration enrichie où se mêlent dessins et photos.

Shigeru Mizuki : « Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »

 Mizuki Shigeru.jpg 

NonNonBâ (« mémé » en japonais) de Shigeru Mizuki,édité par Cornélius, a été reconnu Prix du meilleur album de l’année par le jury du Festival de la bande dessinée d’Angoulême. C’est un manga écrit et dessiné par l’un des maîtres du genre, connu pour ses mangas d’horreur. Une des grandes surfaces du livre ouverte à Paris à midi le dimanche en avait encore une dizaine d’exemplaires en rayon avec une remarque critique très élogieuse. 

Lecture qui se révèle passionnante… NonNonBâ, c’est la chronique au quotidien d’un enfant, Shigeru, dans le Japon rural des années 30. Roman initiatique où la grand-mère du héros est une personne de peu qui lui raconte de multiples histoires de yôkaï,  êtres fantomatiques dotés de pouvoirs maléfiques ou bénéfiques, c’est selon. En arrière-plan, l’idéologie d’un Japon conquérant à la veille de la Seconde guerre mondiale ou les idéaux culturels du père de Shigeru, banquier en passe d’être licencié, amoureux de cinéma. Il ouvrira une salle dans ce coin reculé de l’archipel, loin des ascenseurs et du métro de la capitale.

Culture populaire, faite de superstitions et d’esprit magique, culture moderne représentée par le cinéma naissant, ce manga manie avec talent la complexité de mondes apparemment opposés. Ce soubassement culturel permanent enrichit la narration des multiples historiettes. Ainsi p. 104, l’auteur fait dire au père du jeune héros, Nozomu Murata (« celui qui espère ») : « L’argent, ce n’est pas important. Il en faut juste pour ne pas mourir de faim… L’humour, c’est important dans la vie… Avoir de l’humour, c’est comprendre la culture. »   

$titre - $auteur A noter l’admiration de l’auteur Shigeru Mizuki pour un autre raconteur d’histoires populaires, Lafcadio Hearn(1850-1904), Irlandais de naissance, Martiniquais d’adoption qui traduira des récits d’esclaves avant de vivre au Japon où il se convertira au bouddhisme. Il se mariera et il adoptera le nom de Yakumo Koizumi (photo ci-dessous). Il est l’auteur de Histoire de Hoichi, le moine sans oreilles, selon une des cases de NonNonBâ. Les Japonais eux-mêmes considèrent Kwaidan (« Contes étranges« ) comme « un chef d’œuvre de la littérature », nous apprennent les excellents traducteurs Patrick Honnoré et Yuakari Maeda. 

Eux-mêmes éprouvent une admiration pour ce raconteur d’histoires, « au regard empreint de respect et dénué d’exotisme, à l’opposé d’un Pierre Loti ou d’un Victor Segalen », à l’instar de Shigeru Mizuki. 

Lors de la sortie en français de son livre, 3, rue des Mystères et autres histoires, les éditions Cornélius, présentaient ainsi Mizuki :

 

« Après « NonNonBâ », sa langueur provinciale et ses monstres pittoresques, ce nouveau livre nous fait goûter à la veine effrayante de Mizuki, achevant de présenter au public français ce dieu vivant du manga, qui entend bien dessiner encore jusqu’à 110 ans avant de pouvoir, à son tour, devenir un yôkaï. »

Ci-contre, yôkaï, extrait d’un autre album de Mizuki, [lequel ?] :

« Lire-Sous-le-Vent » : 600 livres vendus


 Début décembre dernier, s’est déroulé à Raiatea un premier salon du livre : « Lire Sous-le-Vent » (voir note dans ce blog le 23 octobre). Raiatea est la deuxième île de Polynésie française, située à près de 200 km au nord-ouest de Tahiti. L’un des organisateurs, Stéphane Renard, nous informe que «ce petit salon c’est honorablement bien déroulé, nous avons reçu une vingtaine d’auteurs polynésiens de premier plan, moins d’une dizaine de maisons d’édition et librairie, un bon millier de scolaires, et vendu près de 600 ouvrages, ce qui a surpris tout le monde. Pour notre île, c’est un succès. En revanche, concernant la médiation, la transmission, nous avons encore beaucoup d’efforts à faire. Nous remettons ça l’année prochaine… »