Outre-mer, des livres en fête

Malgré la déferlante de la rentrée littéraire nationale, la littérature d’outre-mer version 2007-2008 a de quoi pavoiser, petit ou grand le pavois, c’est selon.

D’abord, il y a eu l’ondoiement et son frisson, venu de l’océan Indien, avec les deux romancières franco-mauriciennes, Nathacha Appanah (Le Dernier frère, L’Olivier) et Ananda Devi (Indian Tango, Gallimard). Toutes deux ont pris place dans les premières listes des grands prix.

D’outre-mer, arrive en ce moment la deuxième vague. Elle coïncide en partie avec Lire en fête (19 au 21/10), et ses déclinaisons spécifiques, le salon du livre de l’outre-mer, de la Plume noire, et un nouveau rendez-vous, Banlieue’plum.

Début septembre, Ananda Devi réussit à faire de l’Inde un presque banal décor, où se débattent les encastés de tout type (femme, voyageuse, écrivain, étudiant, religieux, intouchable).

Nathacha Appanah a quitté la collection Continents noirs de Gallimard pour rejoindre L’Olivier. Prix RFO du livre pour Les Rochers de Poudre d’Or, elle remporte avec Le Dernier frère l’un des grand prix de la rentrée, le prix du roman FNAC, l’un des prix de libraires et de lecteurs. Son roman évoque une Recherche (du temps perdu) pour la réminiscence insulaire. En même temps, et avec moins d’écho, le spécialiste de Proust, auteur de la saga en quatre parties-romans L’œuvre des mers, le Saint-Pierrais Eugène Nicole publie Alaska (toujours chez L’Olivier).

 

La vague de fond, ce sont les  » gran grek  » (intellectuels en créole martiniquais), très présents en cet automne littéraire. Ensemble, Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau ont trouvé un accueil dynamique chez les éditions Galaade, avec Quand les murs tombent, sous-titré L’identité nationale hors-la-loi ?, pamphlet contre le ministère de l’immigration et de l’identité nationale. Un texte d’intervention diffusé à 10 000 exemplaires. Il va au-delà de l’actuel débat pour/contre l’ADN (cf. le rassemblement de ce dimanche au Zénith de Paris) pour questionner l’identité.

Séparément, l’un comme l’autre publie une fiction, qui à au moins deux points communs avec Les Murs : l’identité-relation et… la beauté. Chamoiseau avec Un dimanche au cachot (Gallimard) nous donne un livre magnifique de densité littéraire et de portée historique. On attend le tout dernier Glissant pour la fin du mois : La terre magnétique : les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques (Le Seuil, collection peuples de l’eau). Une démarche qui avait inspiré pour la même collection Le Clézio l’an dernier avec Raga, approche du continent invisible, mais situé non à Rapa Nui mais au Vanuatu.

Quant à Raphaël Confiant, que l’on avait laissé se débattant dans la presse avec les affres de ses propos sur les  » Innommables  » [c’est-à-proprement-dire : les Juifs], il revient avec deux livres. Un roman, chapitre géant de sa Comédie créole : Case à Chine (éd. Mercure de France). Et la version papier de son Dictionnaire du créole martiniquais (Bwetamo kreyol matnik), fruit de quinze années de travail (éd. Ibis rouge).

Et le poète Monchoachi nous donne rendez-vous également pour cette rentrée.

L’exigence littéraire martiniquaise va-t-elle occulter l’alentour caraïbe, à l’instar du holp-up littéraire opéré en 2006 dans les lettres franco-africaines avec le Renaudot décerné à Mémoires de Porc-épic d’Alain Mabanckou, qui du coup laissa au second plan le reste de l’édition africaine (excepté Leonora Miano et Contours du jour qui vient chez Plon), reste qui n’est pas rien ?

Mentionnons Suzanne Dracius, L’autre qui danse (Le Rocher) et Roland Brival, L’ensauvagé (Ramsay).

A côté des gran grek martiniquais, la Guadeloupe peut compter cette année sur une nouvelle vague, représentée par Alain Foix. Cet auteur prolifique et proéiforme a publié pas moins de quatre livres en 2007. Le tout dernier associe deux de ses activités, parmi d’autres, la philosophie et la danse : Je danse donc je suis (Gallimard jeunesse, collection Giboulée).

N’oublions pas Gisèle Pineau qui prête sa plume à un ouvrage de 400 cartes postales anciennes consacrées à l’archipel (HC éditions), à paraître cette semaine : Guadeloupe d’antan : la Guadeloupe à travers la carte postale ancienne.

Et d’Haïti, nous est venu pour cette rentrée un court roman, très intimiste, de Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Les éditions Vents d’ailleurs poursuivent l’édition de deux auteurs haïtiens de la jeune génération, Gary Victor et Kettly Mars, dont on attend impatiemment le prochain livre pour novembre….

Eloigné de l’édition nationale, le Pacifique a essayé en vain d’exister dans cette rentrée. Saluons néanmoins le travail incessant porté par d’autres vents, d’Au Vent des îles (Tahiti), marqué par deux titres : Le Roi absent, roman de Moetaï Brotherson et La Domination des femmes à Tahiti, sous-titré Des violences envers les femmes au discours du matriarcat, un essai de Patrick Clerc.

L’épicier éthiopien de Washington a-t-il fêté le passage à l’an 2000 ?

On ne sait pas si l’épicier éthiopien, Sepha Stéphanos, résidant à Washington, a fêté le passage à l’an 2000 qui, selon le calendrier en vigueur à Addis-Abéba, était fixé à ce mardi 11 septembre. On ne le sait pas pour la bonne raison que cet épicier est un être de fiction, créé par un auteur de talent qui répond au nom (éthiopien) de Dinaw Mengestu, auteur des Belles choses que porte le ciel (Albin Michel).

Avant le ciel, Dante et les épices, deux ou trois choses à préciser d’emblée :

1. Mengestu n’a rien à voir avec le sinistre Mengistu, colonel dicateur, surnommé le « négus rouge », auteur de la « Terreur rouge » de 1977 à 1991 et des massacres qui s’en sont suivis, demandeur d’asile au Zimbabwe, condamné , en janvier 2007, à la prison à vie pour génocide par la Haute cour fédérale d’Ethiopie. 

2. Mengestu n’a rien à voir avec Kenenisa Bekele, champion olympique du 10 000m aux derniers Jeux Olympiques d’Athènes en 2004.

3. Mengestu n’est pas de la famille du roi de rois.

4. Mengestu ne milite pas dans le mouvement rastafari. 

Non Dinaw Mengestu a écrit un seul roman, mais quel roman ! Il a 29 ans, l’élégance tranquille d’un coureur de fond. Il vit à New-York où il profite d’un poste à l’université pour animer des ateliers d’écriture. Des séances de creative writing qu’on devine très efficaces, si l’on en juge par la subtilité avec laquelle Mengestu décrit les sentiments de ses personnages. Ce Mengestu c’est du Stefan Zweig…La pitié dangereuse

Les belles choses que porte le ciel raconte la vie d’un épicier éthiopien à Washington, de son épicerie minable, de ses amis kenyan et congolais, de son quartier qui bouge et devient blanc et cher, de sa relation toute platonique avec Judith, récente propriétaire, blanche, universitaire et critique sur l’histoire américaine (« Elle ne l’a peut-être jamais dit, mais je crois que pour elle une centaine de vers et une poignée de romans sauvaient le pays tout entier », p.214).

Construit en chapitres alternés, le roman est traversé par la figure de Naomi, 9 ans, fille de Judith, Naomi, 11 ans. C’est un grand plaisir de lecteur que de voir évoluer cette relation entre un père de substitution et une petite fille métisse, intelligente et autoritaire, qui aime qu’on lui raconte des histoires.

Les frères Karamazov 

Extrait Les belles choses que porte le ciel, p.143 (Sepha l’épicier fait la lecture des Frères Karamazov à Naomi) :

J’avais davantage de clients, en ce temps-là, et je considérais chaque interruption de lecture comme une attaque contre ma vie privée. Lorsque quelqu’un que je ne connaissais pas entrait dans le magasin, Naomi marquait l’endroit où je m’étais arrêté, pour que je puisse suivre des yeux cette personne dans les rayons. Elle me prenait le livre des mains, posait le doigt exactement sur le mot ou la phrase que je venais de lire et le gardait collé à la page jusqu’à ce que je reprenne. Une fois, j’ai fait attendre plus d’une minute un homme qui s’était présenté au comptoir avec un simple rouleau de papier hygiénique sous le bras, tandis que je finissais de lire une page que je venais juste de commencer. 

Roman de la double culture, entre Amérique et Ethiopie, Les belles choses que porte le ciel, est le roman de la nostalgie dans l’exil. Sepha et ses amis n’en finissent pas de s’intégrer dans cette Amérique qui les acceptent tout juste comme porteurs de valise, réceptionniste ou, au mieux, épicier.

 

Cet aussi un livre à l’humour ravageur, finement dosé, juste pour faire supporter le trop-plein d’émotions. Exemple de cet humour en forme d’aphorisme, p. 51 : « Il y a déjà trop d’heures dans une journée ; s’inquiéter pour l’une d’elles en particulier n’a pas de sens. »

Extrait Les belles choses que porte le ciel, p.16 :

Jusque-là, nous avions réussi à citer plus de trente coups d’Etat différents ayant eu lieu en Afrique. C’est devenu un jeu, entre nous. On cite un dictateur, et puis il faut deviner l’année et le pays. Ça fait plus d’un an qu’on joue à ça. Nous avons étendu notre domaine de jeu et inclus les coups ratés, les rébellions, les insurrections mineures, les chefs de guerillas et les acronymes du plus grand nombre de groupes rebelles qu’on puisse trouver -SPLA, TPLF, LLA, UNITA, tous ceux qui ont pris un fusil au nom de la révolution. Plus on en nomme, plus on en trouve ; les noms, les dates et les annès se multiplient aussi vite qu’on peut les mémoriser, si bien que parfois on se demande, à moitié sérieusement, si nous ne serions pas plus ou moins responsables de cet état de fait.

Le titre du roman est emprunté à Dante, l‘Enfer :

Par un perthuis rond je vis apparaître

Les belles choses que porte le ciel

Nous avançâmes, et une fois encore, vîmes les étoiles.

Du désir selon Devi

Dans Indian Tango, la romancière d’origine mauricienne Ananda Devi, a voulu placer une femme devant un choix de vie radical. L’écrivain a situé la trame du roman en Inde, pays où les assignations identitaires, sociales et religieuses fixent les gens dès leur naissance, surtout les marginaux, les femmes et les filles… L’auteur nous emmène donc, nous lecteurs oisifs, dans un pays où la transgression, plus qu’ailleurs, est difficile, plus difficile qu’en Occident, plus difficle qu’à Maurice aussi, encline à l’Occident.

La transgression ? Subhadra, l’héroïne d’Ananda Devi doit choisir entre « aller à Kashi », lieu des femmes en ménopause, pélerinage synonyme du « délitement annonciateur de la mort de la femme avant sa mort », objet du désir familial et de l’ordre établi, et sortir du rang, dire son refus de cet ordre séculaire, par exemple en choisissant la pente de son désir, tout sa vie tu. 

Dans son roman précédent, Ève de ses décombres, Ananda Devi dessinait avec une savante subtilité les vies sans issue de quatre adolescents mauriciens de 17 ans, dans leur quartier périphérique, répondant au nom maudit de « Troumaron ». Livre récompensé de plusieurs prix littéraires, dont le prix RFO du livre et le prix des Cinq continents de la francophonie.

Avec Subhadra, Ananda Devi réussit à esquisser un personnage de tragédie, dont le décor est le quotidien indien, et le dilemme la possibilité d’une renaissance… 

Ce questionnement incessant fait passer tout le reste au second plan. Et pourtant « tout ce reste » n’est pas rien :

– un écrivain face à ses doutes et à la question des personnages : réalité ? ficiton ?

– des seconds rôles entiers : belle-mère archétypale, femme à tout faire, intouchable mais fière (merveilleuse « Mataji, déchet irréparable »), mari falot, fils universitaire, à la rébellion incommunicable pour sa famille ;

– réalité effrayante de l’Inde tels que les journaux la relatent ;

– sombres frictions religieuses.

Indian Tango n’a pas grand chose à voir avec le tango, beaucoup plus avec le sitar, instrument de musique avec lequel Devi joue, d’harmonies en couacs, et si peu avec l’Inde d’ailleurs… Fallait oser écrire un roman où l’héroïne semble partir à la découverte du sous-continent, alors que seule la découverte d’elle-même vaut tout…

Indian tango, roman de la transgression et de la désaliénation, réussit à nous faire oublier l’Inde, à la réduire à un décor, à nous prendre aux rets du littéraire, à l’épaisseur de ses personnages, petits ou grands, de la jeune fille acrobate à l’éphémère première Dame, Italienne de naissance, à reléguer loin « l’illusion de la grande Inde philosophale « …

Extrait Indian Tango, p. 41 :

Comment raconter l’histoire d’un dessèchement ? Quoi de plus banal, de plus abject que l’écrivain qui se raconte en prétendant croire que le lecteur n’a qu’une envie, celle de suspendre quelques heures de sa vie pour en suivre une autre dans laquelle ne se passe rien d’autre que le mortel silence du tarissement ?

Extrait Indian Tango, p. 110-111 :

Elle les fait disparaître dans ce rempart de chairs douces, dans la molesse maternelle de sa personne. Son individualité a disparu, remplacée par la représentation du vide, par l’écorce d’un arbre pourri à l’intérieur : épouse, cinquante-deux ans, mère, bientôt grand-mère, ne reste plus qu’une vieillesse à vivre. Le cheminement du couple est contraire : plus l’homme se simplifie et se débarasse de ses épaisseurs, plus la femme se concentre, se referme sur ses noeuds, devient une inconnue pour elle-même.

Prolongements :

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1. Ananda Devi cite un film de Satyajit Ray, La Maison et le monde, et la figure de son héroïne, Bimala, qui naît à la modernité, « lourde de ses apparats d’épouse, sari somptueux, gros point rouge sur le front… ». Ce film dont le DVD est semble-t-il introuvable, sera projeté le 26 septembre à 12h15, dans le cadre du festival de cinéma « Eté indien », organisé par le musée Guimet à l’occasion du soixantième anniversaire de l’indépendance de l’Inde.

2. Ce film est une adaptation du roman du prix Nobel de littérature, Rabindranath Tagore, écrit en 1905.

 

Nathacha Appanah collectionne les  » A « , les prix littéraires et les traductions

 Le Dernier frère est le quatrième roman de Nathacha Appanah, paru aux éditions de l’Olivier. Les trois premiers ont été édités par Gallimard dans la collection  » Continents noirs « . Vu l’accueil des libraires et la qualité du texte, Nathacha Appanah a remporté un prix supplémentaire lors de cette rentrée littéraire, le prix du roman Fnac 2007. Les trois premiers romans avaient été récompensés par cinq prix, avec une constance : les prix du public.

a) Les Rochers de Poudre d’Or, prix RFO du livre en 2003, prix Rosine Perrier 2004 ;

a) Blue Bay Palace, grand prix littéraire des océans Indien et Pacifique en 2004 ;

a) La Noce d’Anna, prix Passion 2006, prix grand public du Salon du livre de Paris en 2006. 

Les rochers de poudre d'or  Blue Bay palace  La noce d\\\\\\'Anna

L’accueil des libraires :

Pour Anne Crignon du Nouvel Observateur (n° du 23 août), « les six favoris » de son panel de libraires sont pour cette rentrée littéraire : Le Canapé rouge, Michèle Lesbre, éd. Sabine Wespieser ; Le Rapport de Brodeck, Philippe Claudel, éd. Stock ; Le Dernier frère, Nathacha Appanah, éd. de l’Olivier ; La Délégation norvégienne, Hugo Boris, chez Belfond ; Cochon d’Allemand, Knud Romer, éd. Les Allusifs ; La Bâtarde d’Istanbul, Elif Shafak, Phébus et La Physique des catastrophes, Marisha Pessl, édité par Gallimard.

La qualité du texte : 

Ce roman est un rêve. Le rêve de Raj. Pas la rage en rêve, non, la vie de Raj, septuagénaire (quel mot septuagénaire !), la vie de Raj qui a perdu, lorsqu’il avait dix ans, ses deux frères, victimes d’un accident alors qu’ils jouaient tous les trois près d’une rivière en crue. La vie de Raj remémorée comme distillée au goutte à goutte des souvenirs d’enfance où chaque mot est pesé comme once de mémoire vive et flottante à la fois. 

Raj s’appelle Raj car il vit à l’île Maurice. Au soir de sa vie, Raj rêve de David quand, jeunes garçons, tous deux s’étaient pris d’amitié. David sera  » le dernier frère  » accordé en amitié au survivant de la catastrophe familiale, Raj. 

David comme l’étoile du même nom. Car David est juif, interné dans un camp, survivant d’une autre catastrophe, génocidaire celle-là. David était avec 1500 Juifs à bord de l’Atlantic qui accosta le 26 décembre 1940 à Port-Louis, capitale de Maurice. Ils avaient été refoulés de Palestine et déportés dans cette colonie britannique.

David et Raj sont frères en survivance.  

Le dernier frère n’est pas un roman historique où l’écriture serait simple vernis alibi. L’Histoire pourrait écraser l’histoire contée. Mais les personnages ont une épaisseur tragique qui prend au coeur dans une atmosphère faite des champs de canne, de violence paternelle et de tendresse maternelle. 

Le silence des Shagos Une autre auteur mauricienne s’était emparée de la mémoire récente mais oubliée de l’île. Dans Le silence des Chagos (chez l’Olivier déjà), Shenaz Patel reconstituait le fil d’une déportation de cet archipel à l’île Maurice britannique de centaines d’insulaires pour cause de base américaine (sur l’île de Diego Garcia). A la reconstitution et à l’évocation, Nathacha Appanah a préféré le travail littéraire du ressassement patient des souvenirs.

Le Dernier frère s’inscrit dans cette île littéraire dont la violence contenue, à la poésie permanente, nous a été apprise par des écrivains de talent : Ananda Devi, Carl de Souza, Barlen Pyamootoo, Edouard Maunick, Jean-Marie G. Le Clézio. Car Maurice est violente. Le rêve de Raj, pris entre Histoire et violence familiale nous subjugue. 

Extrait du Dernier frère (p. 52) :

Je pense que si j’avais été un garçon ordinaire, sans histoire – par là, je veux dire un garçon qui n’aurait pas vécu dans un taudis pendant les premières années de sa vie, qui n’aurait pas perdu ses deux frères le même jour, un garçon qui aurait eu des amis pour jouer et qui ne se blottirait pas dans des trous creusés à même la terre ou en équilibre, sur des branches, un garçon qui ne parlerait pas pendant des heures et des heures, un garçon qui en fermant les yeux la nuit verrait autre chose que le corps de son petit frère coincé sous un rocher -, je ne serais pas resté longtemps là et cette drôle de prison m’aurait ennuyé. Mais j’étais Raj et j’aimais les coins sombres et les lieux immobiles.

L’accueil des éditeurs étrangers : 

Voici le communiqué que les éditions de l’Olivier publient à l’occasion de la parution du Dernier frère :  » Après le gros succès de vente à l’étranger d’Agnès Desarthe (Mangez-moi) en 2006, c’est maintenant au tour de Nathacha Appanah de battre des records : avant sa parution en librairie le 23 août, Le Dernier frère a fait l’objet de 7 contrats de traduction, y compris en langue anglaise. En Italie (Rizzoli), en Allemagne (Knaus) et aux Pays-Bas (De Bezige Bij), le montant des à-valoir a atteint un niveau très élevé. Les droits ont été négociés par le service des droits étrangers du Seuil.Née à l’île Maurice, Nathacha Appanah a publié trois romans aux éditions Gallimard avant de rejoindre L’Olivier. « 

Anecdote : 

Une note A dans le système ECTS signifie « résultat remarquable, avec seulement quelques insuffisances mineures ». La Commission européenne a mis en place un système de crédits universitaires dit ECTS pour « European Credit Transfer System », dans le but d’harmoniser la structure de l’enseignement supérieur européen, et donc de favoriser la mobilité en facilitant la reconnaissance des études effectuées à l’étranger

Le Roi absent de Moetai Brotherson, roman inachevé de l’oraliture polynésienne

Le roi absent de Moetai Brotherson est édité par Au vent des îles (Tahiti). Il est diffusé depuis juin en Polynésie. Il sort ces jours-ci à Paris… et participera donc à la rentrée littéraire au côté de quelque 700 romans… Malgré son épaisseur (500 pages), il semble comme inachevé.

Le mot de l’éditeur : 

 » Roman du quotidien polynésien plein d’ironie, de fureur, de douleur, de tristesse et de quelques joies aussi… L’histoire d’une vie extraordinaire, celle de Moanam — de Nuku Hiva (Marquises) à Papeete en passant par Huahine et Paris — qui passe du choc culturel à la réussite sociale et, de là, au pire des déclassements. Médusé le lecteur suit le personnage — un muet surdoué d’une vallée marquisienne — le long d’un récit tissé de drames : de la mort de la mère à l’accident mythique du père et au meurtre de la fiancée. Ces 500 pages très romanesques décrivent le quotidien avec trivialité mais aussi avec onirisme —rêves ou cauchemars, faille peuplée de messages mystérieux venus d’un autre temps, de chamans et d’une malédiction vieille de plusieurs générations lancée à travers le temps et les continents…
Moetai Brotherson se définit comme conteur. Il aime inscrire les histoires dans l’Histoire, et tresser les fils du réel à ceux des légendes. Enfant de Huahine (archipel des îles Sous-le-Vent), il écrit depuis l’âge de quatorze ans.
Passionné par son pays et sa culture, il part pourtant s’installer et travailler à New York. Là, il vivra directement les événements du 11 septembre 2001 qui le feront revenir au fenua [pays]. Paradoxalement, il écrit par amour de l’oralité, considérant que le livre n’est que la partition d’une mélodie que chaque lecteur est libre d’interpréter. »

 

Un extrait (p.95) :

Ce matin ma mère me tend des feuilles, un encrier et une plume. Mon tour est venu. Je connais bien les signes maintenant et comme pour elle, les oiseaux du large son mes yeux au-delà de moi. Au soir de mon récit j’ai vu mourir ma grand-mère et ma mère. L’ancienne eut la force de s’arracher elle-même les yeux vant sa mort, la précipitant du même coup. Ma mère n’eut pas ce courage et il m’incomba la lourde tâche de le faire. Qu’en sera-t-il pour moi ? Je ne sais pas.

Un extrait (p.301) :

Je me suis lancé dans la construction d’un marae. Les souvenirs d’Henri et John, les rires, les discussions, tout ça me donnait de l’energie. Ici, la technique était différente : je construisais un marae de montagne. Mes souvenirs du marae Ofata, sur les auteurs de Maeva étaient troubles. Mais ici, personne ne m’en voudrait si telle pierre levée n’était pas à la bonne place. Après tout, il s’agissait plus de disposer d’un autel, sur lequel je pourrais faire des sacrifices pour remercier les dieux de m’avoir guidé jusqu’ici. 

La critique : 

La lecture du roman de Moetai Brotherson est à la fois éprouvante et enrichissante.

Eprouvante, car le lecteur souffre à lire ces 500 pages. C’est trop ! Raconter la vie de Vaki, surdoué des échecs, étudiant d’une grande école de l’aéronautique, aussi à l’aise avec les chiffres qu’il est trourmenté devant la gente féminine, est une noble ambition. Mais sa vie chaotique devient narration tourmentée. Formules creuses, fades ou naïves, accompagnent une intrigue échevelée.

Ce roman est à deux voix. Celle du narrateur dans la vie réelle. Le roi absent est-il une forme d’autobiographie d’un auteur que l’on ne connait pas, directeur des Télécommunications dans son pays, la Polynésie ? La seconde voix est celle d’une petite voix intérieure, celle d’une femme écoutée quand Vaki est dans un état second, conte provoqué par l’absorbtion de champignons hallucinogènes…

Mais le procédé est systématique : il lui faut absorber ces champignons, quelquefois d’autres substances et le récit onirique survient. Roman du double donc, entre réalité et délire. Cette seconde voix pourrait nous enchanter. Hélas, on se perd dans la quête de ce roi absent… Le recours au glossaire en fin de volume, l’abondance de détails au détriment des épreuves sensées traverser la vie du héros, l’abondance de personnages sans lien apparent ou clairement identifié, autant d’épreuves… pour le lecteur.

Malgré ces réserves de fond et de forme, la lecture est enrichissante. Jolie contradiction ? Sans doute l’absence même de roman polynésien sur la scène éditoriale internationale (et ce n’est pas faire injure aux quelques tentatives contemporaines que de le constater) rend nécessaire ce type de roman. Après tout, il est bon de ne pas laisser aux seuls Gauguin ou Loti une certaine façon d’enchanter les  » mers du sud « .

L’écriture de Moetai Brotherson réussit néanmoins à maintenir un suspense sur la vie chaotique de cet enfant des Marquises. Après tout, Vaki est aussi le révélateur de la société qui l’entoure, soucieuse de héros qui réussissent à l’école et dans leur vie professionnelle. Une société qui abandonne aussi vite les héros qu’elle a créés quand ils ne marchent pas dans le droit chemin.  

Prolongements théoriques :

Dans la forme encore… L’écriture de Brotherson nous fait penser à l’oraliture créole, où l’oral vient s’imposer comme contre-culture dans le système littéraire, que ce soit sous forme enrichie en apparents régionalismes désuets chez Confiant (désuetude très moderne en réalité) ou sous la forme d’un récit total chez Chamoiseau (lire Biblique des derniers gestes) ou encore sous l’emprise de la spirale de la parole centrifuge de Frankétienne. Mais chez Moetai Brotherson l’oral et l’écrit semblent cohabiter douloureusement… Son roman Le roi absent devrait permettre d’alimenter les études sur l’oralité dans le monde littéraire…

Le contexte éditorial :

Au Vent des îles est un éditeur au catalogue impressionnant. Sa politique de traduction des auteurs anglophones du Pacifique l’a fait participer en 2006 aux Belles étrangères consacrées à la Nouvelle-Zélande. C’est l’éditeur français de l’écrivain kiwi d’origine samoane Albert Wendt, Le Baiser de la mangue (traduction Jean-Pierre Durix). Le baiser de la mangue

Ouessant délie les langues

Existe-il une île où l’on récompense les littératures en langue française, langue malgache, langue shetlandic des îles Shetlands, et langues kanak fwaî et pijé de Hienghène ?

Beau temps sur l’archipel des livres… et sur les langues… Ouessant à la mi-journée vient d’annoncer sous le soleil le palmarès des prix du livre insulaire 2007… Un palmarès très polyglotte… à l’heure où l’on nous confirme la création d’une résidence d’auteurs sise dans le phare du Créac’h et la naissance d’une revue L’Archipel des lettres…

 Grand Prix des îles du Ponant : Jean-Yves Quellec, Passe de la Chimère, Un moine à l’île de Quéménès, Publications de Saint-André, Cahier de Clerlande n°11, 2006 . Inspiré par Saint-John Perse, Quellec cite Amers : « La Mer mouvante et qui chemine au glissement de ses grands muscles errants, la Mer gluante au glissement de plèvre, et toute à son afflux de mer, s’en vint à nous sur ses anneaux de python noir … »

 

Mention spéciale : Jean-Joseph Rabearivelo, Presque-Songes / Sari-Nofy,  co-édition Sépia (France), Tsipika (Madagascar), 2006. Recueil de poèmes bilingue. 

Prix Fiction : Hugo Hamilton, Le marin de Dublin, Phébus, 2007 

  Prix Beaux livres : Jean-Pierre Alaux, Voyage au bout des phares, photographies de Philippe Candelon, illustrations de Jean-Michel Charpentier, Elytis, 2006 

Prix Sciences : Alain Gauthier, Des roches, des paysages et des hommes, Géologie de la Corse, Albiana, 2006    Prix Essai : Yves-Béalo Gony, Thewe men jila : la monnaie kanak en Nouvelle-Calédonie, Expressions-Province Nord, Nouméa, 2006 

Prix Poésie : Christine De Luca, Mondes parallèles, poèmes traduits de l’anglais et du shetlandic par Jean-Paul Blot, Fédérop, 2007.

Sélection du prix des Cinq continents de la francophonie, édition 2007

Prix des Cinq continents de la francophonie dont la lauréate 2006 est Ananda Devi pour Eve de ses décombres (Gallimard). Pour les dix romans finalistes de l’édition 2007, résultat le 26 septembre. Montant du prix : 10 000 euros.  Quatre comités de lecture  ont sélectionné ces dix romans : Association des écrivains du Sénégal, Association du Prix du jeune écrivain francophone, Collectif des écrivains de Lanaudière de Québec et Association Entrez lire de Belgique. 

Kebir M. Ammi, Le ciel sans détours, Gallimard (France). Fresque du Maroc depuis l’occupation par la France en 1912 jusqu’aux émeutes de Fès en 1990. 

Jean-Pierre April, Les ensauvagés, éditions XYZ (Canada-Québec).  » Un roman sur le délire religieux et sur l’inceste «  (l’éditeur).

Djilali Bencheikh, Tes yeux bleus occupent mon esprit, Elyzad (Tunisie). En Algérie, à la veille de la guerre d’indépendance, le portrait de Salim, un jeune garçon du douar. 

Dai Sijie, Par une nuit où la lune ne s’est pas levée…, Gallimard. (France). Hommage aux créations de l’esprit, de la langue écrite à la calligraphie. 

 Contours du jour qui vient Léonora Miano, Contours du jour qui vient, Plon. (France). En Afrique, dans un pays imaginaire, le Mboasu, la petite Musango, accusée par ses parents de sorcellerie se retrouve à la rue. Trafic humain derrière les activités d’une secte religieuse. Prix Goncourt des lycéens 2006.    Marie Ndiaye, Mon coeur à l’étroit, Gallimard (France). Nadia, la narratrice, est institutrice à Bordeaux dans la même école que son mari, Ange. Mais depuis quelque temps le couple est l’objet d’une vindicte générale, harcelante et inexplicable.  

 Joseph Ndwaniye, La promesse faite à ma sœur, éditions Impressions Nouvelles (Belgique). Cahier d’un retour au pays natal d’un Rwandais de Belgique. 

Eric Nonn, Butterfly II, Actes Sud (France). Dans un bidonville des faubourgs de Tokyo, au bord des rails, un homme vieillissant et une adolescente trouvent un mort et le veillent – en souvenir de Tamiki Hara (1905-1951), le poète suicidé, le grand témoin d’Hiroshima. 

Wilfried N’Sonde, Le cœur des enfants léopards, Actes Sud (France). Autofiction où les ancêtres ont des comptes à rendre.

 Absent de Bagdad Jean-Claude Pirotte, Absent de Bagdad, La Table Ronde (France). Dans une cave, un homme entravé se demande qui il est, pourquoi il est là, et finit par penser qu’il vit sa vraie vie.