L’Académie Goncourt a élu deux nouveaux membres, mercredi 11 janvier 2012, Pierre Assouline, au couvert de Françoise Mallet-Joris et Philippe Claudel au couvert de Jorge Semprun.
Catégorie / Prix
Leonardo Padura, prix Carbet de la Caraïbe 2011
L’Homme qui aimait les chiens de Leonardo Padura (éditions Métailié, traduction remarquable de René Solis et Elena Zayas) vient d’être récompensé à Cayenne (Guyane) du 22e Prix Carbet de la Caraïbe, présidé jusqu’à sa mort le 3 février dernier par Édouard Glissant.
Cette distinction s’ajoute aux trois autres reçues cette année, le Prix des librairies Initiales (en littérature étrangère), le Prix Roger Caillois (littérature latino-américaine), l’élection du Meilleur roman historique par le magazine Lire.
Dans une recension des raisons qui ont conduit le jury a décerné à Leonardo Padura le prix, Patrick Chamoiseau écrit une véritable plaidoirie, pour admirer la « lucidité » d’une « voix de l’intérieur » qui n’a pas choisi « les possibles de l’exil « , « cette voix qui s’empare d’une des idéologies du XXème siècle, non pour en articuler une critique postérieure et facile, mais pour montrer combien elle a constitué le lieu même du plus beau des soleils et de la pire des ombres, et combien elle a façonné les faces contemporaines les plus visibles et les plus invisibles de notre Caraïbe :
cette dérive d’une belle générosité érigée en système de pensée, ou pensée de système, et à laquelle Edouard Glissant a opposé une poétique du tremblement et de la relation, se retrouve au cœur de ce roman, entre Staline et Trotski. »
Ce prix Carbet de la Caraïbe est pour Patrick Chamoiseau « une somptueuse occasion d’un salut à Cuba, au Cuba de nos plus beaux espoirs, au Cuba de nos justes et profondes inquiétudes, au grand Cuba de nos attentes, et de nos exigences, à ce Cuba qu’il nous appartient d’exhorter, de soutenir et de construire ensemble. »

Papalagui a évoqué précédemment la sélection du Prix Carbet de la Caraïbe, le Prix Roger Caillois, le prix des librairies Initiales, le critique dans le quotidien canadien Le Devoir, l’optimisme de Padura à la Foire du livre de Hanovre, une admiration personnelle, Les Brumes du passé, précédent roman de Padura. Sur le site des éditions Métailié, lire le portrait que lui a consacré Philippe Lançon.
Nous avions rencontré Leonardo Padura lors de son voyage à Paris pour la présentation de son roman L’Homme qui aimait les chiens :
PRIX CARBET 2011
DECLARATION DU JURY
Le roman que le jury du Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde a décidé d’honorer cette année, illustre plusieurs des préoccupations de celui qui fut notre président durant plus de 20 ans, et auquel cette 22ème édition rend un hommage où le sentiment de l’irremplaçable et l’infinie reconnaissance, tiennent des places égales ;
Edouard Glissant aurait aimé entendre cette voix qui s’empare d’une des idéologies du XXème siècle, non pour en articuler une critique postérieure et facile, mais pour montrer combien elle a constitué le lieu même du plus beau des soleils et de la pire des ombres, et combien elle a façonné les faces contemporaines les plus visibles et les plus invisibles de notre Caraïbe :
cette dérive d’une belle générosité érigée en système de pensée, ou pensée de système, et à laquelle Edouard Glissant a opposé une poétique du tremblement et de la relation, se retrouve au cœur de ce roman, entre Staline et Trotski, leurs soldats et leurs chiens, ouverte en plein cœur du Cuba d’aujourd’hui, sur les défaites et les réalités humaines les plus sensibles, les plus tragiques, les plus irrémédiables et les plus rémanentes ;
Dès lors,
CONSIDERANT que sans haine ou autre acrimonie, le romancier a su dresser le compte de ces erreurs, de ces excès et absolus aveugles qui n’en finissaient pas de se durcir de mensonges en mensonges, d’aller aux trahisons et à la vilénie, de fréquenter la peur, et l’usure des illusions devenues mécaniques, jusqu’à constituer des perversions quasi inéluctables ;
CONSIDERANT qu’il a su affecter un talent des plus exceptionnels à la description d’un assassinat dont la force symbolique apparaît sans limites, éclaboussant toutes les îles, toutes les âmes, et tous les continents ; un assassinat où les bourreaux et les victimes, directes ou indirectes, relevaient des mêmes rêves et des mêmes mensonges, des même élévations et de l’abîme d’une même défaite qui nous concerne tous ;
CONSIDERANT qu’il a su conserver son lieu incontournable, et que c’est au plus quotidien de son île qu’il dissèque le grandiose mensonge, les paysages de ses lentes perversions, et qu’il installe tout cela dans le tragique indémêlable de ses personnages, nous démontrant ainsi que les rêves et les échecs, les stérilités et les brusques jaillissements, ont constitué des volontés, des ardeurs, des destins et des hommes, et que tout cela a fondé un pays, Cuba, une nation considérable, Cuba, tout autant chahuté par ce qui provient du fond de son histoire que par ce que lui ont asséné les vieux vents, les cyclones, les idéologies, tous ces cataclysmes qui sont d’une même violence ;
CONSIDERANT que la dénonciation des pensées de système est ici radicale, sans que jamais ne se voient désertés l’élégance du verbe, la pertinence des explorations existentielles, l’éclat de la métaphore, les détours très subtils du dévoilement qui ne se formule pas, et la beauté — la beauté littéraire, la beauté signifiante — qui terrasse un à un les chiens des certitudes et le troupeau des absolus ;
CONSIDERANT à quel point la grande Histoire rejoint l’intime, combien la grande espérance peuple les désespérances, et combien le crime sordide se nourrit d’une noble illusion, et combien tout cela transformé en système ne fleurit qu’en erreurs, petites fatalités, certitudes sans sortie et vérités empoisonnées ;
CONSIDERANT combien le brassage alterné des histoires, des époques et des lieux, se retrouvent à convoquer le monde dans la matière la plus déterminante de l’île, et combien la dérive d’un écrivain raté qui symbolise Cuba, se conjure, et se dépasse, dans l’ironie d’une narration tout à fait exemplaire ;
CONSIDERANT combien la réalité cubaine est soumise aux acuités d’une vigilance qui jamais ne renonce, et combien la critique de la soviétisation, des censures, des silences imposés, des empêchements, des manques et restrictions, ne déserte jamais une éthique élégante de la complexité, toute pleine de mesure et de délicatesse, tant et si bien que c’est juste la beauté implacable du refus qui souligne à jamais, et la condamne autant, l’irrecevable des renoncements ;
CONSIDERANT que cette voix provient de l’intérieur, qu’elle n’a pas choisi les possibles de l’exil, et que sa lucidité maintenue au cœur de Mantilla, dans une banlieue de la Havane, rejoint celles de Pedro Juan Gutierrez, de Wendy Guerra, Ena Lucian Portela, ou Nancy Morejon… ;
CONSIDERANT qu’il y a là comme un hommage rendu à des millions de morts, et à tout autant d’illusions, d’espoirs et de rêves échoués, et à toute une charge de souffrance et de sang, et cela sans qu’aucune aigreur ne porte atteinte à ce talent qui, par sa simple autorité, nous fait soleil et horizon, et nous laisse entrevoir le beau chant des possibles et la vigueur d’un devenir ;
CONSIDERANT ENFIN qu’il y a là une somptueuse occasion d’un salut à Cuba, au Cuba de nos plus beaux espoirs, au Cuba de nos justes et profondes inquiétudes, au grand Cuba de nos attentes, et de nos exigences, à ce Cuba qu’il nous appartient d’exhorter, de soutenir et de construire ensemble,
le jury
décerne
à la majorité des voix
le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout-monde de l’année 2011 à
monsieur LEONARDO PADURA
pour son roman « L’HOMME QUI AIMAIT LES CHIENS »
Cayenne, le 18 décembre 2011.
L’Autre citoyen, une thèse par Syliane Larcher
« Résumé : Ce travail invite à reconsidérer de manière plus complexe la dynamique croisée entre question sociale, exclusion politique et « race » dans la construction de la citoyenneté française au XIXe siècle.
Cette thèse interroge l’apparente « contradiction » entre égalité civile et politique et mise en dehors du droit commun dont font l’objet les citoyens des colonies des Antilles françaises après l’abolition de l’esclavage. Abordé pour sa fonction heuristique, ce paradoxe est resitué à l’intérieur de l’économie générale de la citoyenneté française et au croisement de l’histoire des statuts juridiques des personnes dans l’empire colonial français durant le second XIXe siècle.
L’enquête retrace, dans le temps long, une généalogie conceptuelle de la citoyenneté française à partir de sa marge. Elle montre que l’égalité civile et politique des individus n’entraîne pas la pleine inclusion dans la cité : la communauté des citoyens ne s’achève pas avec l’octroi des droits. La mise à l’écart des citoyens anciens esclaves se fonde en effet sur l’évaluation politique et morale, à l’aune de l’idéal de coïncidence entre individu autonome libéral et citoyen moderne, des héritages sociaux et historiques des sociétés auxquelles ils appartiennent : l’universalisation des droits et la généralisation de la loi requièrent l’appartenance des individus à un même éthos social.
En d’autres termes, à l’aune même des principes modernes, l’altérisation des égaux repose sur l’assignation des individus aux héritages sociaux et historiques qui les ont façonnés. Elle opère en cela comme un mécanisme de racisation : l’exclusion procède d’une politisation des origines. Ainsi, la citoyenneté française ne fut pas toujours unitaire ni abstraite — autant pour inclure que pour exclure. Sa construction historique s’est articulée à une certaine modalité de la « race », celle-ci étant ici comprise non simplement en termes coloristes, mais en termes « civilisationnels », ou dirions-nous aujourd’hui, « culturels ».
Enfin, l’étude des conceptions sociales que les acteurs concernés au premier chef se font de leurs droits, de l’égalité mais aussi de l’idée républicaine, invite à envisager la citoyenneté, plus que comme un simple statut juridico-politique ou comme l’objet d’une imposition d’État, mais encore comme un processus social et historique polémique.
Mots clefs : colonies, esclavage, citoyenneté, individu autonome, question sociale, droit commun, constitution, assimilation, héritages, post-esclavage, état social, race. »
Prix Carbet de la Caraïbe et du Tout Monde (Cayenne, 13-17 décembre)
Le prix Carbet de la Caraïbe et du Tout Monde réunit sa 22e édition en Guyane du 13 au17 décembre 2011. Hommage à Édouard Glissant. Proclamation du prix le 17, choisi parmi ces titres :
1 – Jean Marc BEAUSOLEIL (Haïti), Blanc Bonsoir, Triptyque, 2011
2 – Louis Philippe DALEMBERT (Haïti), Noires blessures, Mercure de France, 2011
3 – Joël DES ROSIERS (Haïti), Gaïac, poésie, Triptyque, 2010
4 – Jean DUROSIER DESRIVIÈRES (Haïti), lang nou souse nan sous / notre langue se ressource aux sources, poésie, Caractères, 2011
5 – Emmanuel GOUJON (Martinique), L’Imperméable, Vents d’ailleurs, 2011
6 – Christian LANGOU (Guadeloupe), De l’ombre à la lumière, Panthéon, 2010
7 – Christine LARA (Martinique/Guadeloupe), Si le jour se lève, Mon petit éditeur, 2011
8 – Andréa LEVY (Jamaïque), Une si longue histoire, Traduit de l’anglais par Cécile
Arnaud, La Table ronde 2011
9 – Patrick MALHERBE (France), Devant le Chinois, Ibis rouge éditions, 2011
10 – Alain MENIL (Martinique), Les voies de la créolisation, Essai sur Edouard Glissant, De l’incidence éditeur, 2011
11 – Makenzy ORCEL (Haïti), Les latrines, Mémoire d’encrier, 2011
12 – Leonardo PADURA (Cuba), L’homme qui aimait les chiens, Métailié, 2011
13 – Lucien PAVILLA (Martinique), Tunnel éphémère ou L’épisode dramatique, Edilivre.com, 2011
14 – Guy REGIS Jr (Haïti), Le trophée des capitaux, Vents d’ailleurs, 2011
15 – Rodney SAINT-ÉLOI (Haïti), Récitatif au pays des ombres, poésie, Mémoire d’encrier, 2011
16 – Lyonnel TROUILLOT (Haïti), La belle amour humaine, Actes sud, 2011
17 – Léo URSULET (Martinique), Le bonheur l’attendait ailleurs, Agathe, 2011
18 – Marvin VICTOR (Haïti), Corps mêlés, Gallimard, 2011
Ce Padura est décidément du meilleur cru !

Son Homme qui aimait les chiens (la biographie croisée de Trotski et son assassin, dont l’ambition n’est ni plus ni moins de restituer une partie de sa mémoire occultée à Cuba) n’en est pas à son premier prix, et ce n’est pas fini !
Le Prix Roger Caillois 2011 de littérature latino-américaine a été décerné à l’écrivain et journaliste cubain Leonardo Padura, « connu pour ses romans noirs corrosifs », croit bon de préciser l’AFP.
Le Prix Roger Caillois de littérature française a été attribué à Pierre Pachet et celui de l’essai à Jean-Pierre Dupuy, ont annoncé mardi dans un communiqué la Maison de l’Amérique latine, la Société des amis et lecteurs de Roger Caillois et le PEN Club français.
Sur Padura, lire Papalagui avec :
Initiales : Où j’ai laissé mon âme ? À Cuba !
Leonardo Padura, ce très grand roman (Le Devoir)
Leonardo Padura, l’optimiste (Foire du livre de La Havane)
Padura, à lire en français, en espagnol, en russe…
Cuba, bibliothèque idéale ?
L’arme du style du lauréat Laurrent

Avec Les Découvertes (Minuit), Eric Laurrent est le lauréat du prix Wepler Fondation la Poste 2011. Dans le genre maniérisme élégant, ironie de Proust, madeleine de la langue française, entre curiosité précieuse du mot rare et amplitude du geste littéraire, le tout au service d’un récit initiatique, à l’amplitude assumée, Les Découvertes est l’un des plus beaux styles de cette rentrée !
Simon Liberati, prix Femina 2011
Le prix Femina a été décerné à Simon Liberati pour Jayne Mansfield 1967 (Grasset), choisi au 1er tour par le jury par 9 voix contre 3 à Colette Fellous pour Un amour de frère (Gallimard).
Le Femina étranger récompense l’Américain Francisco Goldman pour Dire son
nom (Christian Bourgois) et le Femina essai à Laure Murat pour L’Homme qui
se prenait pour Napoléon (Gallimard).
Voir les dernières sélections du Femina 2011.
Carole Martinez, prix Goncourt des lycéens 2011
Le 24e prix Goncourt des lycéens a été décerné à Carole Martinez pour Du Domaine des murmures (Gallimard). Les organisateurs du prix (Fnac et ministère de l’éducation nationale) ont réuni aujourd’hui à Rennes, les treize délégués des 2000 lycéens jurés, qui ont choisi leur lauréate au terme de deux mois de lecture des quinze livres en lice.
Le président du jury des lycéens a déclaré : « Les lycéens ont été séduits par l’écriture poétique du livre de Carole Martinez qui offre une autre vision du monde ».
Source : communiqué.
Le palmarès du prix Goncourt des lycéens.
Lyonel Trouillot, Grand Prix du roman Métis 2011

Selon une indiscrétion avérée, Lyonel Trouillot, à défaut de prix Goncourt, pourra se consoler avec le Grand prix du roman Métis 2011 qui sera décerné à La Réunion début décembre pour son roman La Belle amour humaine (Actes Sud).
Le Grand Prix du Roman Métis avait récompensé en 2010, lors de sa première édition, Maryse Condé pour En attendant la montée des eaux et avait décerné une mention spéciale à Une année chez les Français de Fouad Laroui.
Avec Lyonel Trouillot, voici les finalistes 2011 :
Marine Bramly, Mon petit bunker, éditions Jean-Claude Lattès, 2011
Delphine Coulin, Samba pour la France, éditions du Seuil, 2011
Rose Nollevaux, Petite reine de Saba, Memory Press, 2011
Catherine Pinaly, Sur Feuille de Songe…, L’Harmattan, 2011
Marc Trillard, Les Mamiwatas, Actes Sud, 2011
Marvin Victor, Corps mêlés, Gallimard, 2011.
Goncourt 2011 : le Jenni de L’Ordre et la Morale

L’Art français de la guerre est un gros roman écrit en cinq ans par un « écrivain du dimanche » [belle modestie !] qui a envoyé son manuscrit par la poste aux éditions Gallimard. Son blog de dessinateur nous parle de ses « Voyages pas très loin ».
Son livre est pourtant très ambitieux et très documenté, déployant la vie d’un ancien combattant et de ses guerres coloniales qu’il raconte à un homme jeune à l’avenir incertain. Comment transmettre ce passé qui ne passe pas ? Comment décoder ce qui se passe dans une banlieue de Lyon, alors que « l’émeute s’annonce », que des militants extrémistes nostalgiques de la guerre et de la force profitent de la misère sociale ?
L’Art français de la guerre décrit le génie français au sens ironique de la « guerre à la française ». Un art de la manipulation selon Jenni, une manipulation de la langue française aussi, celle qui classe les gens malgré eux, en conformes et non-conformes. Une aliénation qui parle de nous aujourd’hui, de notre destin commun après les guerres coloniales, en Indochine, en Algérie… voire dans les banlieues.
À lire avec profit le travail de Fluctuat.net, pour un bel entretien et un visionnage par Alexis Jenni du film L’Ordre et la Morale [signalé par Alexandre Le Quéré]. Le lauréat du Goncourt affirme [décidément modeste] : « On m’a souvent demandé ce qu’était L’Art français de la guerre, et je ne sais pas bien répondre. J’ai tourné autour pendant 600 pages et je ne sais pas le dire en quelques mots. Mais maintenant, je sais ce que je vais dire : « L’Art français de la guerre ? Regardez L’Ordre et la Morale, regardez le film de Mathieu Kassovitz. Tout est là, tout est montré ; c’est exactement ça, l’art français de la guerre, cette façon grandiose et absurde d’aller au massacre. J’en parle, il le montre ; regardez. »
