Bloncourt :  » J’aime ses fantômes en lisière des pourritures-masures « 

Sur le blog de Gérald Bloncourt, photographe né à Bainet, en Haïti, le 4 Novembre 1926, d’une mère française et d’un père guadeloupéen, des photos insoutenables des victimes des récents cyclones, et ce très beau texte de 1987, exhumé de ses archives :

 » J’aime ce pays dans sa totalité ses habitants et sa merde j’aime ses fantômes en lisière des pourritures-masures j’aime ses mornes et l’odeur amer-sucrée des caniveaux ses regards surdoués de beauté je colle aux murs-fresques qui en disent plus long que tous nos discours à l’avenir-espoir je marche de tous ces pas pieds-nus dans la poussière de ses rues démembrées j’aime ce pays en moi de toujours ourlant mon âme hurlant ma vie dans le ventre de ce pays sur la peau de ce pays j’ai ton nom dans mes os et ta voix dans la mienne j’ai ma main ouverte au monde pour mon pays ma colère corde-à- noeuds pour grimper aux étoiles j’ai ma lutte à contre-courant des habitudes pour mon pays sans doute ai-je vécu trop près en demeurant si loin sans doute emporterais-je ma Sabine-mémoire pour être plus près de mon pays sans doute irais-je au loin dans l’ultime décade me battre pour mon pays emmenant avec moi ses yeux-diamants et ma force invincible d’aimer… « 

obsession monochrome

Ces deux photos n’illustrent pas un goût maniaque pour le rangement, mais la démarche de l’artiste sud-coréenne Jeong Mee Yoon. Sa fille Seowoo aime le rose.

Depuis, Jeong Mee photographie les enfants et leur couleur dans leur chambre. Elle expose son travail à la gallerie Jenkins Johnson de New-York jusqu’au 26 avril, comme le raconte Bonnie Yochelson dans le New York Times du 24 février, repris dans le supplément hebdomadaire du Monde de ce week-end. George Perec , grand amateur d’inventaires en tout genre n’aurait pas renié ce travail de l’obsession monochrome…

L’explorateur, le photographe et le missionnaire

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C’est un livre qui arrête le regard… L’imagerie coloniale a une telle prégnance dans les esprits… Or, là… le traitement des images, leur choix tout d’abord, mais leur colorisation, leur composition, leur mise en cadre sur fond de carte d’Afrique du XIXe siècle, l’impression de  » By ship only  » sur une carte (postale) de Tombouctou… tout concourt à restaurer notre regard.

Opération réussie que celle entreprise par Gwenaëlle Trolez avec les éditions Magellan et Cie . L’auteur, artiste céramiste de son métier nous dit son site , a entrepris plus qu’un patchwork, un véritable tissage des images -les photos du fonds Edmond Fortier (le photographe). Le livre de Gwenaëlle Trolez met en regard en une série de doubles pages, une photo retravaillée et un extrait d’un texte  » humaniste  » précise-t-elle, c’est-à-dire non raciste, comme le discours colonial de l’époque l’était souvent.

Exemple extrait d’Esquisses sénégalaises (1853, éd. Karthala , 1998) de David Boilat (le missionnaire) :

 » Tous les peuples du Sénégal offrent l’hospitalité aux voyageurs avec une grande cordialité. Blanc ou Noir, connu ou inconnu, qui va chez eux, peut entrer librement dans la première case qu’il rencontre : on le salue, on lui demande son nom et celui de sa famille, on le fait manger et on lui donne son lit : on l’entretient pendant ses repas et après. Enfin, lorsqu’il veut partir, il fait ses adieux comme s’il quittait ses meilleurs amis et n’a rien à payer. « 

Cette série est précédée d’un large extrait d’un livre d’Ernest Noirot (l’explorateur), A travers le Fouta-Diallon et le Bambouc. Extrait intitulé  » Une ambassade peulhe au pays des Français  » qui raconte le voyage de quatre découvreurs africains de la France.

 » Partout, ils ont été l’objet de la plus grande déférence. Du reste, s’ils n’ont pas exactement saisi l’emploi de toutes les choses qu’ils ont vues, du moins ils faisaient leur possible pour comprendre et ne tarissaient pas en questions de toute sorte. « 

Texte publié par Flammarion en 1890 !

Ricky Maynard, Artiste, Aborigène, Tasmanien

Ricky MAYNARD | Vansittart Island 

© Ricky Maynard. Licensed by VISCOPY, Australia 

Ricky Maynard se présente :  » Photographe aborigène de Tasmanie « . Et l’image qu’il donne de son pays, l’un des six états d’Australie, est saisissante. Fruit de vingt ans de travail, sa très belle exposition est présentée dans le cadre de Photoquai, à l’ambassade d’Australie, à Paris, jusqu’au 11 janvier 2008.

Pour donner un  » portrait d’un terre lointaine « , Ricky Maynard a joué sur la coexistence de portraits et de paysages. Les portraits viennent de sa pratique de photographe documentaire. Que se soit en prison ou à Melbourne. Les paysages de son travail incessant sur la mémoire.

La photographie de l’île Vansittart (en haut) est accompagnée du texte suivant :

« Jusqu’en 1910, des hommes sont venus creuser sur les îles Vansittart et Tin Kettle pour chercher des squelettes. Ici nous les avons déplacés là où personne ne les trouvera. Au milieu de la nuit mon peuple a enlevé les corps de nos grands-mères et les a emmenés sur d’autres îles, nous avons planté des trèfles sur la terre retournée afin que le dernier lieu de repos de ces filles qui glissaient autrefois sur les rochers à la recherche de phoques reste un secret à jamais. »

Nous avons rencontré Ricky Maynard devant cette photo justement. Nous lui avons confié notre étonnement devant la question des Aborigènes qui auraient disparu de Tasmanie, en raison des massacres coloniaux.

Est-ce un mythe ? Réponse de Ricky Maynard : 

 » C’est la raison d’être de ce projet. Nous savons qui nous sommes et d’où nous venons et comment nous avons continué à faire vivre notre culture.

C’est l’une des raisons de l’initiation de ce projet. C’est notre interprétation de notre histoire, une version de l’histoire qui n’a jamais été racontée auparavant.

Jusque là notre système éducatif avait toujours présenté une version floue de notre histoire.

Ce projet vise essentiellement à rectifier cette fausse interprétation de notre histoire. « 

Courrier international du 31 octobre avec en couverture une photo de Ricky Maynard, extrait d’une série sur les gens âgés du peuple Wik (Cap York, Queensland) : Returning to places that name us (Retour aux lieux qui nous définissent) / Arthur, 2000. 

Keith Munro, Conservateur des programmes pour les peuples aborigènes et les insulaires du détroit de Torres, Musée d’Art contemporain (Sydney) :

 » Ricky Maynard considère la photographie de paysage comme un processus de redécouverte, une  » réévaluation d’où on se trouve (…) une façon d’aborder les questions d’identité, de lieu et de nation. (…) Il est bien décidé à ne pas présenter le peuple aborigène comme une victime. Il préfère mettre en question les préjugés de beaucoup d’Australiens non-aborigènes et questionner les idées reçues sur les événements historiques et les histoires partagées. Il aborde des éléments d’amnésie historique. « 

Photoquai (bref inventaire sans fin)

Photoquai est un ensemble d’une vingtaine d’expositions de photos du monde entier, présentées par le musée du Quai-Branly le long de la Seine, et dans une association avec une dizaine de lieux. Cette première « biennale des images du monde », présentée comme « le monde regarde le monde » veut développer une idée : comment les photographes non-occidentaux voient leur monde. Pour que le musée ne soit pas seulement le rassembleur des cultures du passé. L’inverse de l’exotisme, en somme. Et quelle somme ! Un inventaire serait troublant. Contentons-nous d’un échantillon, un bref inventaire non fini… L’expo se termine le 25 novembre.

Un visage avec poissons (petits piranhas blancs sur paupières) photographié par un Péruvien © Javier Silva, Photoquai 2007 ;

des photos de paysages vides de gens (Syrie, Jordanie) ;

des brouillards saoudiens ;

un Inuit, nommé Tikala, jouant au poirier photographié par la Finlandaise Tiina Itkonen (comment dit-on « poirier » en inuit ?) ;

un haïku persan (ci-dessous) © Arash Fayez Photoquai 2007 :

la fourmi aux ailes de géant du Cambodgien Mak Remissa ;

le portrait d’un rêve de passage du Chilien Pepe Guzman :

 © Pepe Guzman, Photoquai 2007.

Esclaves au paradis, le poids des mots, le choc des regards doux et résignés, les peaux écorchées vives

 

Esclaves au paradis est une exposition photographique de Céline Anaya Gautier, présentée jusqu’au 15 juin à l’usine Springcourt, dans le quartier de Belleville à Paris.

Springcourt est un nom de marque de tennis, chaussures inventées dans les années 36, dans l’air du temps des congés payés. A Belleville, 5 passage Piver, il reste une boutique de chaussures fabriquées en Thaïlande, délocalisation oblige. Curieux effet boomerang de la mondialisation : les chaussures sont nées à Belleville, l’usine a dû fermer, elles reviennent nous narguer. Pour des baskets, c’est un peu normal de revenir par la fenêtre…

Autre effet de la mondialisation : la République dominicaine emploie quelque 500 000 coupeurs de canne dans ses sucreries. Ce sont eux les esclaves, sans contrat, leur travail est échangé contre un ticket de survie, qui leur permet d’acheter un peu de nourriture dans la boutique du batey, le campement ghetto. Dans certains bateys les enfants n’ont pas le droit de grignoter un peu de canne, le sucre est réservé aux sucriers, dont certains sont même propriétaires d’hôtels de luxe.

Ces esclaves sont venus en République dominicaine pour fuir la misère d’Haïti. Ils sont tombés dans une plus grande misère, sans espoir de retour. Ils vivent dans un pays paradisiaque pour touristes nantis.

Les photos de Céline Anaya Gautier présentent dans la sobriété de leur dénuement des êtres au regards doux et résignés, des êtres à la peau noire, crevassée, écorchée, tailladée par la canne, un coupeur à la main coupée, la machette au creux du bras amputé, une femme à les pieds nus, sur un mur une croix, sur un autre un chapeau et une veste.