Le Centre culturel Tjibaou a dix ans

 

Plus de 10 000 visiteurs pour les 10 ans du Centre culturel Tjibaou, les 2 et 3 mai à Nouméa. Les huit aires coutumières de Nouvelle-Calédonie ont présenté leurs danses en présence des communautés du pays (Kanak, Polynésie Française, Wallis et Futuna, Antilles et Ile de la Réunion, Nouvelle-Calédonie, Vietnam, Vanuatu, Indonésie, Japon et Chine, précise le programme). Voir la relation de l’événement sur le blog de Joël Paul.

A cette occasion l’architecte du Centre, Renzo Piano, a fait le déplacement. On lira son interview par Philippe Frédière dans le quotidien local, Les Nouvelles Calédoniennes :

Extrait :

 » Cet endroit est le résultat d’un message de tolérance et de non-violence (…) La première chose, c’est qu’il est aimé. Ça a l’air d’être une boutade un peu romantique, mais c’est très important. Il est aimé par les gens qui le gèrent et par ceux qui le visitent. Ils le sentent comme leur maison. La deuxième chose, qui est une belle surprise, c’est la taille des arbres qui a tout changé depuis ma dernière visite. Quand on fait un projet dans lequel la nature prend une grande part, il faut du temps pour voir le résultat. On est impatient, anxieux. Et là je suis satisfait. Le rapport entre la nature et le bâti est bon. Le bois vieillit comme il faut, il a pris sa patine grise. C’est un bois imputrescible, de l’iroko, un teck africain qui contient du sable et qui sert beaucoup dans la construction navale. « 

Tjibaou par Césaire

La disparition d’Aimé Césaire et ce dixième anniversaire du Centre Tjibaou sont l’occasion de se replonger dans le catalogue de l’exposition, De jade et de nacre, présentée initialement dans un autre lieu de culture de Nouméa, le Musée territorial, puis en 1990 à Paris. Voici ce qu’écrivait Aimé Césaire (1913-2008) à propos de Jean-Marie Tjibaou (1936-1989), en 1990 :

Si dans la rétrospective des hommes de l’année, il y a une figure que l’on a pas le droit d’oublier, c’est celle de Jean-Marie Tjibaou, car nul à mes yeux n’incarne mieux en cette fin de siècle, et de manière plus pathétique la noblesse et la grandeur véritable mises au service d’un petit peuple luttant pour sa survie et la survie d’une civilisation.

Démarche en vérité exemplaire. Son premier mot d’homme politique (non pas de politicien mais d’homme) est un mot qui livre l’essentiel : « relever la tête ! ».

Oui, Kanak. Fondamentalement Kanak et fier de l’être.

Kanak, autant dire fidèle. De cette fidélité qui va, par-delà l’Ancêtre, à la Terre-mère, la Terre, entrailles toujours vivantes. De cette fidélité qui seule rend légitime l’action politique qui, au demeurant, n’est que prolongement et ne peut être que « béquille ».

Kanak donc et parce que Kanak d’une exemplaire fidélité, responsable.

Le grand mot est lâché.

Responsable de l’avenir.

Responsable du présent et du devenir.

Responsable de la vie à maintenir, à renforcer, à transmettre…

Alors inévitablement devait se poser la question :

« Comment, mais comment être kanak dans le monde moderne ? »

Il ne s’agit pas d’archaïsme. Il faut prendre le monde en charge et, l’orientant, tâcher de lui donner sens : un sens humain.
Il ne faut pas plus pour comprendre Matignon. Non pas ce compromis, mais au contraire, cette percée. Cette avancée. Cette victoire.

Et d’abord, une victoire sur soi… La plus grande des victoires. Sur la douleur intime. Sur le ressentiment. Sur la légitime méfiance.

Au terme, l’inter-reconnaissance.

Le partage.

Don. Contre-don. Partage.

Autant de mots occasionnellement employés par d’autres, mais qui sont des mots kanak, donc des mots de Tjibaou.
D’ailleurs, l’homme était d’abnégation totale et de générosité. Pas naïf. Généreux. Et parce que généreux, prêtant à l’autre sa générosité. Le croyant toujours capable d’un sursaut, d’un geste, d’une conversion.

Oui, même le colon.

Oui, même le colonisateur.

En vérité, le combat pour son pays, pour sa terre, c’est avec les armes les plus nobles et au nom des valeurs les plus hautes qu’il le mena, et jusqu’au bout :

« Kanaké est un des plus puissants archétypes du monde mélanésien. Il est l’Ancêtre, le Premier né. Il est la flèche faîtière, le mât central, le sanctuaire de la grande case. Il est la parole qui fait exister les hommes. »
Jean-Marie Tjibaou combattait pour Kanaké.

Le Nobel de la paix. D’autres l’ont eu et qui le méritaient. Jean-Marie Tjibaou lui aussi le méritait. Et il eût été bien que le reste du monde honorât la noblesse de la démarche d’un fils d’un tiers monde lointain et oublié.

Il est mort. Foudroyé par un des siens.

Cette mort, il l’avait pressentie et en avait d’avance acceptée le risque, lui qui souvent parlait du « grand trou noir ».

Aujourd’hui, disons simplement qu’il n’est pas au pouvoir du « grand trou noir » de tout engloutir.

Jean-Marie Tjibaou, pour l’essentiel, demeure.

Il aurait inventé une voie nouvelle : la voie kanak de la décolonisation.

Je vois l’allée.

Bordée de cordyline virile d’une tendresse d’érythrina.

Jean-Marie Tjibaou s’avance.

Dominant l’allée, sur la colline,

L’araucaria pérenne.

Tous les éléments du mythe fondateur sont là.

Jean-Marie Tjibaou s’avance et son indéfinissable sourire l’annonce :

« Kanaky nous est né. »

 

BD : des Maoris dans un zoo, des Inuits dans une vitrine

Kia Ora, parole de bienvenue en langue maori, est le titre de cette série,commencée il y a un an. Le tome 2 vient de sortir chez Vents d’Ouest. Il est signé Olivier Jouvray (dessin), Virginie Ollagnier-Jouvray (scénario), Efa (couleurs). Après  » Le départ « , voici donc  » Zoo humain « . Une bande dessinée s’attaque donc à la face cachée de la colonisation du Pacifique Sud : l’exhibition des indigènes emmenés en Europe. Vue par les yeux de la seule fillette de l’aventure, Nyree, qui accompagne ses parents, ce tome 2 ne tient pas les promesses du premier. C’est assez statique et les tensions sont comme lissées par des dialogues convenus.

L’arrivée en Angleterre démarre sous de bons auspices : les Maori présentent au Crystal Palace des spectacles de danse (qui rappellent le haka des terrains de rugby) et la population londonienne apprécie. Assez vite les représentations suivantes sont annulées sans explication.

La solution est d’expédier tout ce petit monde à Paris au Jardin d’acclimation. Les danseurs maori deviendront des bêtes curieuses à qui les visiteurs lancent des pièces de monnaie. Dès lors, cette prise de conscience fera demander au groupe de danseurs à repartir en Nouvelle-Zélande. Sauf le père de Nyree, tenté par l’appât du gain, qui avec sa famille va signer pour les Etats-Unis. C’est d’ailleurs ce dilemme qui étonne et enrichit l’intrigue. On attend avec impatience le tome 3.

Chloé Cruchaudet nous propose chez Delcourt une BD qui arrive comme en symétrie de Kia Ora : Groenland Manhattan. En 1897, l’explorateur Robert Peary regagne New York après une mission au Groenland et ramène dans ses bagages cinq Esquimaux, parmi lesquels Minik, un jeune garçon, et son père. Véritable objet de curiosité, le petit groupe est logé dans les sous-sols du Muséum d’histoire naturelle. Mais, en l’espace de quelques mois, la tuberculose a raison de ces grands hommes du Nord et seul Minik survit. Adopté par l’un des conservateurs du Muséum, il s’adapte peu à peu à sa nouvelle destinée. Mais sa vie bascule le jour où il découvre dans une vitrine du musée le squelette de son père…

On y reviendra prochainement…

Wheke, le calmar maori de Paris complètement plastiné

A défaut de frontières accueillantes, ministère des trois  » i  » oblige, la France se fait fort de bien conserver une tête naturalisée de guerrier maori au Museum de Rouen et de faire preuve de la meileure hospitalité possible pour Wheke [pronconcez Ouéké], nouveau calmar néozélandais de 6 mètres de longueur, tentacules compris, pensionnaire d’un autre Museum , celui de Paris. Après six ans de formol, le procédé de la plastination, lui a permis d’être à nouveau présentable…Wheke est donc naturalisé et plastiné, ce qui le rend doublement séduisant…

Personne parle papou et pourtant…

Si les pays étaient représentés en fonction de leur importance linguistique, la Papouasie-Nouvelle-Guinée serait numéro 1, avec 823 langues, comme le montre ce planisphère. Seulement neuf pays parlent plus de 200 langues : Papousie-Nouvelle-Guinée 823 langues, Indonesie 726, Nigeria 505, Inde 387, Mexique 288, Cameroun 279, Australie 235, RDC Congo 218, Chine 201, Brésil 192, Etats-Unis 176, Philippines 169.

Source : Les limites des langues du linguiste suédois Mikael Parkvall, cité par le site Srange Maps.

En cherchant bien, la France atteint le score non négligeable de 75 langues parlées par ses résidents, dont les 28 langues kanak, selon le rapport Cerquiglini (1999).

Le Pacifique, papou ou kanak est très bavard, mais personne parle papou ou kanak ou africain ou européen.

Renversant, le devisement du monde selon Marc de Gouvenain

Marc de Gouvenain est un marcheur au long cours. On savait qu’il avait connu, visité, revisité, vécu en Ethiopie, au Yemen, en Suède. Pays dont il traduit des écrivains. Pensez le suédois… c’est pas courant. Ainsi Stieg Larsson, auteur de la trilogie Millénium, qu’il a aussi édité pour Actes Sud.

Un million de lecteurs français en sont les victimes consentantes.Bref, Marc a imprimé sa marque de touche à tout sur quelques territoires du monde ou de l’édition (domaine scandinave, collection Antipodes avec Alexis Wright ou Alan Duff, quelle étoffe, celle des guerriers !).

Donc, il nous donne rendez-vous du côté de Saint-Rémy-de-Provence. A la sortie, on vérifie que Van Gogh est passé par là. En témoigne (ci-dessus) la reproduction d’un tableau sur le bord de la route. Le Rocher des Deux Trous (ci-dessous) présente un beau découpage du ciel des Alpilles. Les Alpilles, ça émoustille les papilles et la curiosité du piéton amateur.

 

Quand il accompagne, il sait marcher à la mesure de son entourage. Il sait aussi rester assis à regarder un paysage. C’est son côté contemplatif. Il a beau avoir quadrillé la Terre, il contemple aussi le mont Gaussier. Belle vue sur la vallée, une profondeur de champ, une hauteur de vue, en contrebas Saint-Rémy, son clocher, etc.

Nous mènerait-il en balade ?

Et puis, ce marcheur au long cours quand il a trop parcouru, ou plutôt quand il sent bien le paysage, ses insectes alentour, une atmosphère, que la piste a une présence, que les bois ont quelque chose… il s’arrête net. Net comme une balle stoppée net. Il fait volte-face et apprécie le paysage qu’il a laissé derrière lui, sur cette longue trace de marcheur. Il donne au paysage l’impression que c’est le paysage qui l’observe. Cette façon de se retourner sur ses pas, c’est un peu une façon de considérer le paysage, son influence directe, partout.

Un lien le tient au paysage

 

Quand on lira son Témoin des Salomon, publié Au Vent des îles, éditions polynésiennes de réputation [Papalagui,10/09/07 et 26/08/07 ] on devra admettre qu’il est lié aux paysages. Il le savoure. Il sait trouver son chemin à l’instinct, tel l’animal dans la sente. Ainsi à décrire les Barbares, les gens d’Attila que son héroïne (Francine) aime fréquenter (p. 48) :

 » Des stèles comme de gros ongles de grès presque noirs, rongés par le temps, gravées de bandes sinueuses, de cercles, de points, parfois de figurations humaines ou animales. Là une tête d’homme, une main, la ramure d’un cerf, le groin d’un sanglier. Ces sont les pierres des morts, les autels du vent. Quand sur cette plaine souffle la tempête, l’air n’est plus qu’un brouhaha de couinements et d’appels, de brames et de chants louant les troupeaux de doux mufles à crinières. Puis la pluie vient, elle n’est jamais bien loin, et lave tous ces dialogues pour en nourrir herbe et rivières, ces rivières insaisissables qui un jour atteignent le plan des hommes, et ainsi la nuit murmurent quand elles se croient seules. « 

 » L’œil à l’envers « 

Arrivés au Rocher des Deux Trous, Marc s’approche du précipice et se couche sur le dos, la tête dépasse dans le vide à se guillotiner les cervicales. Et ce qui arrive alors est saisissant. Il l’a même écrit p 205-206. Francine passe une semaine en Hongrie. On lit :

 » Le monticule de Sarosvalak, à mi-parcours environ, et que certains disent être un gigantesque tumulus, l’endroit peut-être sous lequel serait enterré Attila, fut un de ces endroits où, sur un rocher du sommet, je m’allongeai pour renverser la tête et contempler différemment le paysage; une véritable technique que, bien longtemps auparavant, ‘avais découverte, allongée pour une sieste sur un muret et que j’avais depuis lors baptisée  » l’œil à l’envers « . Dans la vie courante, celle où l’on se déplace en bipède évolué, les deux pieds par terre et la tête en l’air, l’oeil capte en effet un paysage essentiellement fait de terre. La ligne d’horizon est très haute dans le champ visuel et le ciel au-dessus n’occupe en bande qu’un quart de l’image, auquel on s’attache pe. Mais quand je l’allongeais, confortablement si possible, afin de basculer la tête en arrière comme chez le coiffeur, la proportion était inversée : l’image devenait aux trois quarts ciel (…) Je voyais avec netteté, mais ce que je voyais était autre. Cela devenait un monde proche de celui que peignit Altdorfer autour de la bataille d’Alexandre, un monde d’air et d’immensité. « 

 

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Dans ce tableau, le regard se perd et les ciels nous écrasent, nous simples mortels. En revanche, à suivre la méthode de Marc de Gouvenain (sur le dos, la tête en bas), le paysage nous est redistribué, redonné. C’est comme une seconde chance de mieux le voir. Une manière proprement renversante. Et c’est là que Le Témoin des Salomon nous enchante. Pas dans le style. La phrase ne surprend pas, alors que le tissage des récits est proprement vertigineux. Cette coexistence d’une phrase simple – certains pourraient dire scolaire – et d’une imbrication des récits en fait un livre très singulier et captivant. Marc de Gouvenain opère un renversement, pas seulement de perspective, mais du monde. Tel un Marco Polo des temps modernes, l’écrivain procède à son devisement du monde par un renversement de perspectives.

 

 

Le Témoin des Salomon décrit la fin d’une quête : Francine raconte Frédéric son ancien amant, au fil des témoins qui la font bifurquer à la surface de la Terre.

Extrait p. 15 :  » L’histoire que maintenant je commence à raconter est celle d’un naufrage. Le mien. Celui d’une femme seule dans une chambre d’hôtel, sur une île à l’autre bout du monde, aux antipodes, région dont les habitants sont censés évolués la tête en bas. Je m’appelle Deux-Yeux quand je pense à lui, à l’homme qui m’a donné ce surnom il y a très longtemps. « 

Alors le puzzle des récits se distribue : il y a le temps des voyages de Frédéric, le temps du voyage de Francine aux Salomon, l etemps du récit parisienet européen de Francine, le temps du récit des Huns imginé par Francine, le journal de Francine imaginé par le  » Témoin des Salomon « .

Extrait p. 90 :  » Mais pourquoi donc étais-je venue dans ce lointain du monde ? « 

p. 92 : Solomon Airlines… Solomon… Seule au monde !

p. 101 :  » Il existe toujours un ailleurs possible « 

p. 107 :  » mon cher et fidèle univers mental « 

p. 129 :  » Frédéric oui. Je lui est dit que parcourir le monde était ce qu’il pouvait faire de plus beau pour moi. « 

 

Le gendarme Citron, un Jean Rouch du Pacifique Sud

Alors qu’en mai 2008, le Centre Tjibaou célèbrera ses dix ans, et les Accords de Nouméa aussi, c’est un moment de grâce et d’émotion ce documentaire qui porte un nom de bande dessinée, Le gendarme Citron. Signé Gilles Dagneau, il raconte la vie d’un gendarme en Nouvelle-Calédonie au mitan du XXe siècle. C’était avant l’affaire d’Ouvéa et des gendarmes. Ce fonctionnaire a passé son temps à filmer l’Autre, c’est-à-dire les Kanak, comme Jean Rouch filma les Dogons de la falaise de Bandiagara, avec intelligence, respect et désir de comprendre. Ses vingt pellicules ont été achetées par le Centre culturel Tjibaou en 2004…

Le gendarme Citron, de Gilles Dagneau, sera diffusé sur RFO, Télé-Pays, le 28 avril, et sur France Ô le 29 avril.

Robert Citron (qui vit aujourd’hui au Sud de Paris) est né en 1920. A l’âge de 35 ans, il fait un premier séjour à l’île des Pins, connue pour son ancien bagne, son lagon turquoise, ses araucarias. En autodidacte, il commence à filmer sa famille. Puis (un gendarme aime l’ordre), il organise des courses à chevaux sur la plage qu’il filme en… 2CV, question de travelling… Il encadre des matchs de foot. Tout cela sent  » le bon temps des colonies « , une espèce de douce ingénuité où les images en couleur, muettes, semblent la décalcomanie du paradis ( » L’île la plus proche du paradis « , est d’ailleurs un slogan pour touristes utilisé pour l’île des Pins). Mais déjà Citron a un regard d’empathie avec les Kanak, dont un historien nous dit qu’ils ont acquis la pleine citoyenneté seulement en 1957 !

Après cinq ans de  » mission  » (jamais ce mot n’est prononcé dans le film), le gendarme Citron rentre en France, est muté en Guadeloupe. En 1964, il revient avec du galon à Canala, sur la côte Est de la Grande Terre. Et là, il devient Jean Rouch. Comme dans les Maîtres fous (1954), documentaire devenu un classique du film d’ethnologie, sur les pratiques rituelles d’une secte religieuse de culte Hauka dans la région du Niger. Même intelligence, même curiosité de l’Autre, même attention à une culture dont il découvre les arcanes.

A Canala, Robert Citron, qui a été agriculteur reconnaît dans ses  » administrés  » les mains de ceux qui vivent de la terre. Il faut écouter son commentaire du cycle de l’igname, le tubercule qui marque la vie et les liens du groupe. Citron est précis. C’est presque du mot à mot, avec un sens de la narration éprouvé. Il vouvoie le maître de l’igname et il ne comprend pas comment les colons peuvent le tutoyer… Citron explique pourquoi il fait durer certains plans :  » pour mieux expliquer « . Il devient le médiateur réalisateur du maire de Canala : les Kanak doivent se contenter de cultiver des parcelles de terres réduites alors que les colons ont de la surface où ils laissent paître leur bétail.

Plus extraordinaire : toute la chefferie de Canala qui passe entre les mains du guérisseur. Citron explique, plan après plan.

Essentielle, cette belle séquence où Emmanuel Kasarherou, le directeur actuel du Centre culturel Tjibaou, souligne en quoi ces images – rares –  » réactivent «  la mémoire des Anciens qui peuvent mieux raconter leurs témoignages. Autant de patrimoine oral d’une culture qui est indéxée par les chercheurs d’aujourd’hui…

Enfin, l’épilogue est très émouvant. Des habitants de Canala et de l’île des Pins s’adressent face caméra au gendarme Citron pour lui dire ce qu’ils lui doivent : un regard d’homme à homme.

Restes humains : la question de confiance et de conscience

Le musée du Quai-Branly a organisé, à Paris les 22 et 23 février 2008, un Symposium international sur la question des restes humains dans  » l’objectif de clarifier les enjeux des débats essentiels suscités par la conservation des restes humains dans les musées, ainsi que d’esquisser les procédures concrètes susceptibles de réguler les conflits d’intérêts éventuels. « 

Parmi les interventions, retenons celle de Seddon Bennington, directeur du musée Te Papa (Nouvelle-Zélande) :

 » Il y a 20 ou 30 ans, les Maori considéraient que les musées néo-zélandais leur avaient volé leur culture. Cela a changé. Le musée Te Papa est d’ailleurs dirigé par un partenariat biculturel entre Maori et non-Maori (est intervenu la veille Edward Ellison, en charge du Conseil pour la rapatriement au musée Te Papa)  . C’est une direction duelle.

En Nouvelle-Zélande, des excuses ont été faites aux Maori. C’est le mot essentiel pour une réconciliation. Le gouvernement appuie le programme de restitution. C’est une forme d’excuse illustrée par :  » Nos ancêtres doivent rentrer chez eux.  »

Te Papa reconnaît que les collections d’objets ne leur appartiennent pas. Nous sommes seulement les gardiens par le fait que les Maori nous donnent leur confiance. Te Papa est reconnu comme leader dans cette nouvelle muséologie, qui s’applique au niveau international.

Dans la médiation entre un musée détenteur d’un objet et nous, les mots  » demande  » ou  » obligation  » ne sont pas employés. C’est pour cette raison que nous ne sommes pas entrés dans le processus engagé par le Museum de Rouen [Papalagui, 23 et 28/10/07 ; 2 et 3/01/08 ]. Nous aimerions faciliter le retour des restes humains vers les gens qui y sont liés. Mais nous reconnaissons qu’il y a des cadres législatifs. Ce ne doit pas être déterminé par la loi mais pas la conscience, les sentiments, les émotions, le respect mutuel.

Te Papa se voit comme un facilitateur de voyage. Cela demande beaucoup de discussions entre institutions qui ont eu les restes depuis plus de deux cents ans. Nous sommes temporairement en charge des restes humains de ces différentes tribus. Nous sommes un élément de ce voyage. Les tribus décident de l’action responsable, comme l’ultime moment du retour. Il y a d’ailleurs différents points de vue au sein des tribus, notamment entre anciens et jeunes. Nous devons comprendre ces discussions qui relèvent de leurs prérogatives fondamentale, ce ne doit pas être déterminé par un musée.

Les musées ont un rôle à jouer dans la réconciliation post-coloniale. En Nouvelle-Zélande, la reconstruction a entraîné une forte confiance des Maori. Ce qui a eu une répercussion sur leur confiance en eux. « 

… j’essaie d’être au coeur de la Ville importante (Nicolas Kurtovitch, chronique 8 et dernière)

Depuis le 18 novembre, on retrouve avec plaisir et amitié Nicolas Kurtovitch pour sa chronique hebdomadaire depuis Wellington (Nouvelle-Zélande). L’écrivain calédonien était en résidence d’écriture au Randell Cottage. Résidence qui vient de se terminer. Avant de rentrer à Nouméa, il nous envoie ses dernières impressions d’écrivain-poète-résident…

Le week-end dernier, la grande affaire c’était le « Super Seven ». Il s’agit de rugby, de rugby à Sept bien entendu. Il s’agit aussi d’une folie collective à Wellington. J’ai lu dans le courrier des lecteurs du New-Zeland Herald qu’une « Aucklandaise », regrettait amèrement sa migration vers le Nord. « Il n’y a qu’à Wellington que l’on peut trouver de la folie joyeuse et de l’irrévérence » affirme-t-elle. Les « Néos » ont gagné, les équipes du Pacifique ont été brillantes, particulièrement celle de Samoa, qui fit passer des sueurs froides aux supporters locaux jusqu’à l’ultime minute de la finale. Que demander de plus en ce weekend, d’autant que dans les tribunes du stade, bière, chants, déguisement et sympathie étaient de règle.

Mon séjour est terminé. J’ai aimé vivre là, toutes ces semaines protégé des attaques du quotidien professionnel –merci à mes collaborateurs restés « au travail »-, j’ai aimé le quartier de Thorndon, la rue de St Mary, la ville de Wellington, ses théâtres, ses jardins, ses Hip-Hoppers du Civic Center qui ont fait un remarquable accueil à ma fille et à son compagnon venus nous rendre visite mais aussi présenter un spectacle « dans la rue ». J’ai aimé être dans la ville au milieu des gens, regarder, entendre parfois écouter, être dans le bus y rencontrer la gentillesse et la disponibilité du chauffeur.

Il y a eu des longs jours d’attente que Nicole me rejoigne.

 En face de Isola Bella  /  mal assis sur cette chaise  /  de bois à peine raboté  /  quel goût aurait alors cette bière  /  si tu la buvais avec moi.

J’ai aimé survoler le pays vers le Sud, les Alpes et les vallées glaciaires, les plaines agricoles où les moutons se font de plus en plus rares au profit des vaches laitières ! Plus tard, nous sommes passés de la montagne enneigée à la plage tropicale en quelques heures de route, et toujours les Néozélandais accueillants, simples, disponibles. J’ai aimé les soirées avec les familles Kindman, Underwood, Mc Kays, Mireille, Jean, Sarah, Tia Bennet, et croiser dans un café Patricia Grace ! Je repense à Geof Cush et ses amis artistes de Newton, Arien Munkl, Adrian Wilkins lui va bientôt se rendre à Menton, poursuivre la présence autour du souvenir de Katherine Mansfield. Nous avons « parlé théâtre » avec Vincent O’Sullivan, Nicole, Yves et Maryse, et la veille du départ avec Hone Kouka. Un soir Alan Duff est arrivé au cottage, directement de chez lui à Havelock North, pour nous rencontrer et dormir une nuit avant de retrouver Christian Robert des Editions « Au vent des îles ». J’ai aimé et apprécié les repas en toute simplicité à l’Ambassade, sans protocole en compagnie de Michel et Marlyse Legras, simplement parler de littérature, de la Chine, des poètes Tang et de la Nouvelle-Calédonie, son histoire, son devenir, son quotidien. A propos de la fameuse poignée de main entre Jean-Marie Tjibaou et Jacques Lafleur, on me demandait ce que cela avait représenté pour moi :

 « Cette poignée de main signifiait la paix. Du moins nous l’espérions tous, je l’espérais ».

Je n’ai pas aimé être à Wellington alors que la saison de rugby est terminée, la suivante se fera sans moi ! Je me suis rabattu sur le championnat du monde de Netball, une découverte, un grand sport, je me demande si les hommes seraient capables d’y jouer, de vraiment y jouer ? Pas de basketball, sinon à la télévision, sur la chaîne Maori, les New Zéland Breakers qui s’en sortent très bien dans le relevé championnat professionnel australien. J’ai plusieurs fois posé la question et dis mon incompréhension lors de discussions à propos de l’enseignement : « Pourquoi le Maori n’est-il pas enseigné obligatoirement dès le classes primaires » ! Les réponses n’ont jamais été satisfaisantes. Qu’un tel facteur d’unité et de sympathie soit tout bonnement laissé sur le bord de la route me laisse pantois.

 

Par tous les temps à Montagne Froide

portail de branchage ouvert ou fermé

rien n’interdit de ne rien faire

ainsi c’est l’attitude que je préfère

 

c’est aux collines de Tinakori

que je me suis promené ces jours derniers

un escalier étroit raide et tout en pierre

en quelques marches je quittai la petite rue.

 

Il y a eu de très nombreuses heures d’écriture. Rien ne me faisait davantage plaisir que d’avoir ce temps devant moi. Ecrire si il y a vie, sinon ce n’est rien. Je peux dire que toutes ces semaines ont été de véritables semaines de vie, toutes tournées in fine, vers l’écriture. C’est bien là le but d’une résidence d’écriture !

La ville grande est moderne

par ses « buildings » ses « avenues »

zones piétonnes agréables

ses lumières ses halls lumineux

et par le nombre de banques

de distributeurs d’argent

de cartes de crédits autorisées

par le nombre important

de cafés de cordonniers d’hôtels

par le nombre important

de magasins de luxe

leurs articles, articles utiles

côtoyant articles inutiles

de décoration d’amusement

le nombre important de clients

dans les boutiques spécialisées

les librairies

les cinémas les théâtres

la ville est importante

les hommes sont en costume

les femmes sont belles

belles également leurs tenues

un nombre si important

de restaurants de « dancings »

de rue aménagées de taxis

de places accueillants en nombre

sculptures modernes et fontaines

artistes ambulants mimes et musiciens

quémandeurs simplement assis

un nombre si important

de banquiers d’affairistes

d’assureurs d’agents immobiliers

la ville est une capitale

un port un immense échangeur

la ville est importante

elle attire les pauvres

les très pauvres les abandonnés

ils dorment sur les trottoirs

mangent quand ils peuvent

ce qu’ils trouvent ce qu’on donne

la ville est la capitale

les pauvres sont maoris jeunes blancs

« Pacificas » peu souvent Asiatiques.

 

La ville est importante

son développement repose

sur les petits revenus

quelques sous ce qu’il faut

ne pas mourir se nourrir tout juste

c’est une ville importante

belle ville accueillante que nous aimons

un nombre si important

de baies de collines de forêt

des chemins de randonnées

des escaliers un « cable cab »

c’est une ville politique

la maison du ministre

celle des parlementaires

elle abrite les contres-pouvoirs

les anarchistes sur « Cuba street »

ont leur rassemblement

un nombre si important

de manifestations depuis toujours

de publications libres de luttes

nationales internationales

d’ambassades de consulats

dont celui de la Chine populaire

à côté du « cottage » qui nous accueille

je pense au Tibet magnifique symbole

des hommes sous l’oppression.

 

La ville cette ville

est une ville importante

s’y traite les affaires du pays

une part des affaires du Monde

s’y traite le sort des démunis

la réalité de l’équité tant espérée

 

Comme toutes les villes importantes

elle se doit d’être à l’écoute

de ceux qui ne gouvernent pas

qui sont soumis aux pouvoirs

les humbles qui sont ses Habitants véritables

invisibles des passants étrangers

 

C’est à eux que je pense

alors que de ma table de travail

j’essaie d’être au cœur de la Ville importante.

 

 

                                                           Nicolas Kurtovitch

Australie : des excuses aux Aborigènes

L’annonce par le gouvernement australien de prochaines excuses aux Aborigènes est l’occasion de lire ou relire le roman d’Alexis Wright, romancière métisse da talent, qui nous confiait lors d’une interview apprécier beaucoup Patrick Chamoiseau, aparté à méditer.

A sa parution dans sa version française en 2002, l’éditeur notait à propos des Plaines de l’espoir :

 » Quelque part dans le Nord de l’Australie, une jeune Aborigène est un jour arrachée à sa mère pour, comme tant d’autres, être placée à l’orphelinat d’une mission religieuse qui se chargera de lui « blanchir » l’âme. Folle de douleur, la mère se suicide ; dès lors plane sur la mission une sorte de malédiction, symbolisée par l’inquiétante présence de corbeaux sur un arbre… Aussi visionnaire qu’engagé, Les Plaines de l’espoir est un roman total où rêve et action, fiction et témoignage s’unissent pour révéler ce qu’il en fut, aux antipodes, de dizaines de milliers d’enfants aborigènes enlevés à leurs familles dans l’espoir d’en faire des Blancs. Torrentueux et âpre, traversant les paysages hallucinogènes du bush ou la violence des mégapoles de l’Australie moderne, hanté à parts égales par l’actualité et par le mythe, Les Plaines de l’espoir dresse une stèle en mémoire d’un peuple pour que lui soit restitué le droit à l’avenir.  »

Le roman prend tout son sel au vu de la dernièr annonce du Premier ministre australien Kevin Rudd… Il ouvrira la session parlementaire, le 13 février, par un discours d’excuses à la communauté aborigène, comme il s’y était engagé avant la victoire des travaillistes fin novembre. Le Premier ministre présentera des excuses à la « génération volée », qui désigne ces milliers d’enfants autochtones retirés de force jusqu’aux années 70 à leurs familles, pour être placés dans des institutions ou des foyers européens à des fins d’assimilation, a indiqué la ministre des Affaires indigènes, Jenny Macklin. « C’est une première étape, nécessaire, pour avancer », a indiqué Mme Macklin. « Les excuses seront présentées au nom du gouvernement australien et ne veulent désigner aucun coupable parmi la génération actuelle du peuple australien ».

L’ex-Premier ministre libéral, John Howard, au pouvoir de 1996 à novembre 2007, s’était toujours opposé à une telle démarche. La population aborigène représente 455 000 personnes soit 2% de la population australienne totale. Marginalisés et défavorisés, les Aborigènes  ont une espérance de vie inférieure de 17 ans à celle d’un Australien non-aborigène.

Début janvier, Mme Macklin avait exclu que ces excuses s’accompagnent d’indemnisations financières, comme le réclament certains leaders aborigènes. Le directeur du Centre aborigène de Tamanie, Michael Mansell, avait souhaité que le gouvernement octroie un milliard de dollars australiens (780 millions dollars US) à un fonds destiné aux 13 000 aborigènes, qui ont été enlevés à leurs familles, pendant 40 années. (avec AFP)