Ecrivains inouïs d’Haïti (2)

Pendant les préparatifs du festival Etonnants voyageurs Haïti (1er au 4 décembre)… les écrivains écrivent.

Louis-Philippe Dalembert sera en Haïti la semaine prochaine pour présenter un roman en créole. Son Ile du bout des rêves sort dans la collection de poche, Motifs, du Serpent à plumes. Il publie début novembre au Rocher, Histoires d’amour impossibles… ou presque.

Gary Victor sort en ce moment Treize nouvelles vaudou aux éditions canadiennes Mémoire d’encrier, et Claire de mambo, chez Vents d’ailleurs, présenté ainsi par l’éditeur :  » Ce roman trace un portrait sans complaisance de l’homme politique et aborde les relations entre le pouvoir et les sociétés secrètes en Haïti. « 

Le même éditeur qui avait fait connaître Kettly Mars en France publie son dernier roman, Kasalé,  » qui entraîne le lecteur, explique Vents d’ailleurs, aux frontières floues de la spiritualité vodou. « 

Après sa trilogie sur l’un des personnages clés de la révolution haïtienne (achevée en août dernier), Madison Smartt Bell parachève son travail avec la sortie annoncée pour la mi-novembre de Toussaint Louverture, une biographie (Actes Sud). 

Jean-Claude Fignolé relit les épreuves d’un roman qui sortira en janvier chez Sabine Wespieser, Une heure pour l’éternité. C’est la dernière heure du général Leclerc qui est racontée par lui-même, par son épouse Pauline et par sa suivante Oriana.

Etc.

Ecrivains inouïs d’Haïti (1)

Etonnants voyageurs réunit à Port-au-Prince (Haïti) une cinquantaine d’écrivains du 1er au 4 décembre 2007.

Nouvelle réjouissante à plus d’un titre. En cette année du centenaire (oublié) de l’écrivain Jacques Roumain (Gouverneurs de la rosée), seule la culture semble faire exister Haïti aux yeux du monde, comme nous le disait en une belle formule Magali Comeau-Denis, en Avignon, lorsqu’elle était venue, non pas comme ministre de la culture qu’elle était à ce moment, mais comme comédienne. Culture écrite, sculptée, découpée, peinte, chantée. Culture profane, bourgeoise, vaudou. Culture centrifuge certes, mais culture centripète également, qui semble absorber ses visiteurs. Naguère Malraux, aujourd’hui de nombreux intellectuels, à l’instar de l’Américain Madison Smartt Bell.

La marque de fabrique Etonnants voyageurs a imposé ses festivals depuis presque une vingtaine d’années. D’abord à Saint-Malo, puis dans l’alentour du monde. On retiendra Sarajevo pour le symbole, Bamako et les villes maliennes (de Gao et Tombouctou à Kayes ou encore au pays Dogon) pour le Sud.

Michel Le Bris a réussi à s’associer la quasi totalité des écrivains haïtiens pour cette première édition au Port-au-Prince. Ils viendront du Canada (Dany Laferrière notamment), des Etats-Unis (Edwige Danticat), de France (Jean Metellus mais pas René Depestre), de Suisse (Fabienne Pasquet). Autour de Lyonel Trouillot (président de l’association Etonnants voyageurs – Haïti, avec Dany Laferrière) une cohorte imposante d’auteurs, romanciers, poètes pourront échanger avec les écrivains étrangers. L’étonnant spiraliste Frankétienne sera bien sûr de la partie.

Selon Lyonel Trouillot, ce festival devrait permettre d’esquisser « un espace commun de citoyenneté », dans un pays dominé par les « petits particularismes », où il n’existe pas de « haïtianité » (ou « construction d’un vivre-ensemble »). L’auteur de Bicentenaire et plus récemment de L’amour avant que j’oublie se donne le double objectif d’une « rencontre d’écrivains » et que « la jeunesse haïtienne ait accès aux livres des écrivains invités ».

Parmi ces invités, Russell Banks, Luis Sepulveda, Jamaïca Kincaid, Alain Mabanckou. Mais pas Robert Stone. Une demi-douzaine d’écrivains guadeloupéens (dont Maryse Condé) mais pas de martiniquais du groupe de la créolité/créolisation, excepté Roland Brival, fidèle de la caravane Etonnants voyageurs.

Conseil de lecture aux voyageurs (1) :

« Persil », le mot qui tue…

En ce mois d’octobre 1937, il ne fait pas bon être Haïtien et résident en République Dominicaine.

Le 2 octobre, Trujillo donne l’ordre des tueries. Ce sera vite fait. Il faut dire que la crise de la canne à sucre (les prix mondiaux ont augmenté) lui fournit un bon prétexte à  » dominicaniser  » le Nord du pays, jugé sous l’influence raciale du voisin.

Lorsque le doute surgissait dans l’esprit des militaires dominicains, ils sortaient leur mot test :  » perejil « , mot espagnol (l’espagnol est la langue de la République Dominicaine) pour  » persil « . L’association des deux lettres  » r  » roulé et  » j  » de la jota castillane, était censée faire mouche : les Haïtiens étaient supposés ne pas pouvoir prononcer les deux lettres…

Cela va durer trois jours : entre 10 000 et 20 000 Haïtiens furent victimes de ces massacres de masse.

 » Persil « , mot qui tue, crime d’Etat impuni, Trujillo dictateur ayant régné jusqu’en 1961… Ces trois romans, de Mario Vargas Llosa, Louis-Philippe Dalembert et Edwige Danticat évoque cette anecdote fatale :

En Haïti, un Comité Mémoire 1937 a lancé, ce 2 octobre, une année  » Perejil « , une série de manifestations en vue de commémorer le massacre de ces coupeurs de canne, nous apprend l’agence haïtienne indépendante AlterPresse.

Le Comité a invité les personnalités haïtiennes et dominicaines à se joindre a lui pour commémorer « l’année Perejil ».

[cf. L’exposition Esclaves au paradis, Papalagui du 16/05/07].

Un Amour (maudit) de roman haïtien

Marie Vieux Chauvet

© Anthony Phelps, Port-au-Prince, 1963

Rentrée théâtrale à l’Agora d’Evry, en banlieue parisienne, les 27 et 28 septembre avec Amour, texte de la romancière haïtienne Marie Vieux-Chauvet, adaptée par le dramaturge bénino-guadeloupéen José Pliya, mis en scène par le Lillois Vincent Goethals, assisté du Martiniquais José Exilis.

Amour est la première partie de la trilogie Amour, colère et folie, un véritable joyau de la littérature haïtienne. Cette critique de la bourgeoisie dont l’héroïne (dans Amour) est issue de l’aristocratie a été écrite sous le régime du dictateur François Duvalier.

Quand Marie Chauvet enverra le manuscrit à Simone de Beauvoir, l’auteur du Deuxième sexe le soutient auprès des éditions Gallimard. La famille de Marie Chauvet intervient auprès de l’éditeur pour en interdire la vente, de peur de s’attirer les foudres duvaliéristes.

Pendant plus d’une génération, la trilogie circulera clandestinement. Suite au retrait d’Amour, colère et folie des librairies, Marie Chauvet décide de s’exiler à New York et de se divorcer. C’est ce livre maudit, mais ô combien puissant, que José Pliya découvre en 2005, grâce à l’édition de Roger Tavernier (Emina Soleil).

 Amour, Colère et Folie

Un livre tombe d’une fenêtre…

Après son Bicentenaire, finaliste des prix Renaudot et Femina 2004, Lyonel Trouillot déploie depuis Haïti où il réside, une parabole à la mesure de son talent dans L’amour avant que j’oublie (Actes Sud). Ce tout dernier roman raconte un écrivain dans ses doutes et sa pudeur, aux prises au mentir/vrai de la fiction/réalité, par ailleurs thème des Premières assises du roman, à Lyon, en mai-juin dernier, auxquelles participait Trouillot.

Dans L’amour avant que j’oublie, le héros – nommé « L’Ecrivain » – est le participant à un colloque qui ne trouve pas d’autre moyen pour s’adresser à une inconnue dans l’assistance que lui narrer sa jeunesse et sa formation aux contacts de trois Aînés.

Chacun de ses Aînés dévide à son tour des histoires qui semblent s’échapper d’un quotidien ordinaire. Elles s’en échappent à la manière, pour certaines, de pépites. Comme la figure mythologique d’Isis qui, déployant son écharpe produisait l’arc-en-ciel… 

Ainsi pages 177-178, cet extrait d’anthologie :

 » Un livre tombe d’une fenêtre. L’homme l’ouvre et se met à lire en continuant sa marche. Du livre sort un arc-en-ciel. L’homme s’arrête à la première place publique et s’assied sur un banc pour continuer sa lecture. L’arc-en-ciel grandit. Une femme, sur un autre banc, regarde jouer une petite fille. L’homme pense que l’arc-en-ciel irait bien à la petite fille. A cause des rubans. Il sort son stylo et il ajoute les pages dans lesquelles une petite fille joue sur une place. Il l’appelle et lui tend le livre. La petite fille s’empresse d’aller montrer son cadeau à sa mère.  » Regarde, maman, ce monsieur, là-bas, m’a offert un arc-en-ciel.  » Le soir, pour aider sa fille à faire de beaux rêves, la mère lui lit le livre. Et la petite fille propose d’ajouter une couleur à l’arc-en-ciel, pour faire plaisir à sa maîtresse. « La maîtresse nous dit toujours que ce qu’on écrit c’est pas trop mal, mais il manque toujours un petit quelque chose. » La mère va chercher des crayons, et la mère et la fille ajoutent le petit quelque chose : une couleur. La petite fille est contente. Le lendemain matin, elle offre le livre en cadeau à la maîtresse. La maîtresse estime en effet qu’il manque quelque chose. Non, ce n’est pas une couleur. Voilà, il manque le cours d’eau où l’arc-en-ciel va boire. Et elle ajoute les pages où l’arc-en-ciel se penche sur l’eau et perd son chapeau. Elle ajoute aussi des notes de musique, pour son petit ami qui joue du violon dans un orchestre. Et ainsi de suite.  »

Le mot de l’éditeur :

 » Lyonel Trouillot se livre à une bouleversante méditation sur la nécessité de réconcilier le temps réel de nos vies avec les mots qui s’efforcent de dire les mille images où s’abritent nos déchirures et nos rêves secrets.  » 

Lyonel Trouillot, L’amour avant que j’oublie, Actes Sud.

 Cet extrait situé à la fin d’un roman qui n’est pas à proprement parlé un roman jeunesse rappelle un titre  » à partir de 3 ans « , La plage magique, de Crockett Johnson (1965, rééd. Tourbillon, 2006). C’est l’histoire de deux enfants qui découvrent le pouvoir des mots sur une île enchantée… où les lettres se changent en confiture. Elles pourraient tout autant se métamorphoser en arc-en-ciel. Il vaut mieux ne pas en dire plus. Parcourir ce livre provoque l’effet saisissant du pouvoir tremblant de la littérature.

C’était un 22 août : à Bois-Caïman (Saint-Domingue), le premier soulèvement d’esclaves

Le symbole : 

Pour le coordinateur de L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (Karthala, 2000), l’anthropologue haïtien Laënnec Hurbon,  » l‘insurrection réussie de la nuit du 22 au 23 août 1791 des esclaves à Saint- Domingue est un événement inouï, sans précédent dans l’histoire universelle. Un événement qui ouvre en même temps la voie à la chaîne des abolitions de l’esclavage au XIXe siècle. »

Selon Wikipédia, la cérémonie du Bois-Caïman est considérée en Haïti comme l’acte fondateur de la révolution et de la guerre d’indépendance : c’est le premier grand soulèvement collectif de Haïti contre l’esclavage, l’équivalent de la prise de la Bastille pour la France.

Pour Koïchiro Matsuura, Directeur général de l’UNESCO, «  En décidant de proclamer le 23 août de chaque année Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, l’UNESCO a voulu rendre hommage au combat inlassable des esclaves pour leur libération. L’insurrection qu’a connue l’île de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti et République Dominicaine) dans la nuit du 22 au 23 août 1791 a ébranlé de façon radicale et irréversible le système esclavagiste, et a été à l’origine du processus d’abolition de la traite négrière transatlantique.  »

Les faits :


Boukman y organisa une cérémonie vaudoue pour un grand nombre d’esclaves, la nuit du 14 août 1791. Il ordonna alors le soulèvement général. 

 » Ce soulèvement eu lieu la nuit du 22 août où les esclaves de cinq habitations brûlèrent et massacrèrent les blancs, y compris femmes et enfants. Pendant une dizaine de jours, la plaine du Nord fut en flammes. On décompta près de 1000 blancs assassinés, 161 sucreries et 1200 caféières brûlées. « 

Malgré la riposte, la révolte ne fut pas vaincue. D’autres chefs succédèrent à Boukman : ses lieutenants Jean-François et Biassou, ainsi que Toussaint qui ne s’appellait pas encore Louverture. 

Les conséquences :

Selon l’historien Oruno D. Lara, cette insurrection générale « inaugure un triple processus de destruction : du système esclavagiste, de la traite négrière et du système colonial. » 

Haïti, Cap-Vert, Samoa : le podium de la fuite des cerveaux

PMA ayant eu les plus forts taux d´émigration en 2000  (Pourcentage d´émigrants qualifiés par rapport au nombre de personnes ayant reçu une formation universitaire dans le pays d´origine)

Selon le Rapport CNUCED 2007 sur les pays les moins avancés, qui a pour thème le savoir, l´apprentissage technologique et l´innovation au service du développement , cinq PMA (Haïti, Cap-Vert, Samoa, Gambie et Somalie) ont perdu ces dernières années plus de la moitié de leurs spécialistes de formation universitaire qui sont partis pour des pays industrialisés à la recherche de meilleures conditions de travail et de vie. Dans sept autres PMA, plus du tiers du personnel qualifié a quitté le pays.

Le graphique montre les PMA ayant eu les plus forts taux d’émigration en 2000 (Pourcentage d´émigrants qualifiés par rapport au nombre de personnes ayant reçu une formation universitaire dans le pays d´origine. Ainsi dans le cas d’Haïti, plus de 80% des universitaires sont partis).

http://www.unctad.org/Templates/Webflyer.asp?docID=8580&intItemID=1397&lang=2 

Haïti, Cap-Vert, Samoa, trois îles, trois continents…

René Depestre : la littérature-monde ? peut mieux faire !

 René Depestre, 81 ans, écrivain et poète, né à Jacmel (Sud d’Haïti), vivant à Lézignan-Corbières (pays cathare, Sud de la France), déjà signalé ici pour son prix de poèsie récompensant La Rage de vivre (Seghers, Bruno Doucey), décerné à Saint-Malo, lors du dernier festival Etonnants voyageurs, est interviewé dans Le Nouvel observateur du jour par Jean-Michel Djian.

Extrait : 

«Pourquoi être obligé de nommer ce qui se vit naturellement depuis que l’homme existe ?» La francophonie ? «Un tarmac sophistiqué, une sorte d’aéroport moderne. Froid.» Silence embarrassé tant il doit à la langue française. «Je reste sur ma faim quand je vois mes amis défendre cette idée de littérature-monde. On peut faire mieux : embrasser tous les arts dans cet affranchissement. Comment croyez-vous que les Africains et leurs descendants s’en sont sortis ? En dansant leur histoire, pardi ! En la mettant en musique ! Il faut s’inspirer d’Apollinaire quand il a sorti son manifeste. Nous avons tous besoin d’une perception nouvelle du monde que seuls les poètes, ensemble, peuvent traduire artistiquement. Il y a une place pour un puissant cri de ralliement.» Le voilà, lui, le combattant estampillé des libertés, en train de se révolter contre l’utilisation abusive d’expressions qui «remplissent le vide». Comme par hasard, la «Non-assistance à poètes en danger» est le titre de son avant-dernier ouvrage… La décision de commémorer l’esclavage ? «Une blague. Regardez ce qui se passe chez moi, en Haïti. On en est encore à apprendre ce qu’est la démocratie ! La jeunesse n’apprend plus rien des anciens. La mémoire végète. Comment voulez-vous dans ces conditions en finir avec les clichés ? C’est- à-dire avec la couleur de la peau, l’identité, si personne n’ose dire que c’est un passé qui nous étouffe. Ce sont les vivants que l’on cherche, pas les morts !»

Les deux Haïti de Gérard Barthélémy


 
Gérard Barthélémy, anthropologue spécialiste d’Haïti, est mort le 2 août à l’âge de 73 ans à Saintines (Oise, Nord de la France). Les obsèques ont eu lieu ce lundi 6 août à 15h dans la même commune. 

(photo © Africultures)

Gérard Barthélémy avait été chef de coopération en Haïti, pays où il a vécu une dizaine d’années. Ancien attaché culturel en Amérique latine, il a été professeur à l’université de Port-au-Prince (1988-1991). Gérard Barthélémy était président d’honneur du Collectif 2004 images, ancien membre du comité Debray sur les relations franco-haïtiennes. Il a enseigné à l’université Paris-VII. 

REACTIONS :  Alterpresse (Agence de presse haïtienne) : [Dépêche depuis Montréal] Son long séjour en Haïti a fait de lui l’un des nombreux admirateurs du pays et de sa culture. Il a écrit des ouvrages sur Haïti qui apportent un éclairage précieux sur les principaux marqueurs de la culture haïtienne, en rapport avec l’esclavage et le monde rural surtout. Il a développé avec passion l’approche « binaire » à partir des notions de société bossale et de société créole, qui constituent, selon des spécialistes, les deux sociétés parallèles s’affrontant constamment en Haïti depuis 1804. 

Jutta Hepke et Gilles Colleu (éditions Vents d’ailleurs) : Gérard Barthélémy, au pays des hommes sans chapeau. Nous garderons en mémoire ses paroles et ses écrits. Ses multiples métiers (économiste, ethnologue, anthropologue et menuisier) l’ont conduit dans sa vie à adopter ce regard lucide et empathique sur l’être humain qui pour nous est exemplaire. Il nous a incité à interroger toujours et toujours nos certitudes et nos représentations de l’autre. Ses travaux, notamment sur Haïti, ont profondément influencé tant de chercheurs et d’écrivains. Il est l’auteur de nombreux ouvrages, notamment Le pays en dehors (Henri Deschamps, 1989, L’Harmattan 1990), Créoles-Bossales : conflit en Haïti (Ibis Rouge, 2001) et Haïti, la perle nue (coécrit avec son ancienne épouse Mimi Bartlémémy, Vents d’ailleurs, 1998).Vents d’ailleurs doit à Gérard Barthélémy, ainsi qu’à Jean-Marie Bouvaist disparu en 1997, le socle intellectuel et éthique de sa démarche.Ses idées resteront toujours notre guide. » 

Yves Chemla, universitaire, auteur de La question de l’autre dans le roman haïtien (Ibis rouge) : On ne le dira jamais assez, Gérard Barthélémy a été un très grand formateur. Jamais je ne me suis senti enfermé dans un rapport de maître à disciple, de disciple à maître, posture qui, je crois, l’horripilait. Et c’est aussi en puisant dans sa bibliothèque, qu’il a mise généreusement à ma disposition, que peu à peu, a été rendu possible mon propre travail de recherche.

EXTRAITS GERARD BARTHELEMY 

 

« le caleçon rouge » à propos du livre Haïti, la perle nue : Tant que le « caleçon rouge », ce bel oiseau endémique d’Haïti, continuera à voler, c’est notre cœur à tous qui se sentira plus léger. Le premier pas dans ce sens consiste à vouloir comprendre. Aucun homme ne voit de gaieté de cœur partir la terre qu’il destinait à ses enfants. C’est en partageant ce souci avec lui que, ensemble, on retrouvera l’espoir qui permettra de sauver ce véritable trésor. 

« les gens du dehors », Le Courrier de l’Unesco, février 2001 : Les Haïtiens préfèrent ignorer, contourner l’Etat, et, chaque fois que possible, lui échapper. Les habitants du bidonville de Martissant, à Port-au-Prince, privés des services publics élémentaires, se définissent joliment comme « les gens du dehors ». Des jeunes sortis de l’école, des chômeurs, des femmes ramassent les ordures, combattent le banditisme, gèrent un centre de santé, cotisent à une mutuelle de solidarité, s’organisent face aux usuriers et à leurs taux exorbitants, qu’on appelle à Haïti « le coup de poignard ».

 

Haïti, l’ordre sous le chaos apparent, Tribune libre, Le Monde, 4 septembre 2005 : (…) La singularité de ce petit pays tient à trois phénomènes, inscrits comme des mythes fondateurs dans et par son histoire : le non-aboutissement de la nation, le refus d’Etat et une répulsion instinctive devant ce que nous proposons sous le vocable de « développement » (…) 

Depuis deux siècles, une partie du pays – son élite créole occidentalisée – n’a cessé de manipuler les faux-semblants d’une démocratie de façade pour mieux asseoir son propre pouvoir sur la grande masse afro-paysanne des campagnes. (…) 

Pendant deux siècles, l’armée et l’Etat ont constitué un binôme indissociable de frères ennemis rassemblés par leur seul intérêt commun : contenir un pays structurellement indocile et éventuellement menaçant. Ce système séculaire a été brusquement détruit en 1994 après la suppression de l’armée à l’initiative, fondamentalement antiétatique, du prêtre président Aristide. Aujourd’hui, c’est la situation créée par l’interruption brutale de cette gestion bicéphale du pouvoir qui pose problème. L’Etat, brusquement privé de son complément, s’est transformé progressivement en non-Etat.(…) 

Le troisième paradoxe fondateur permet d’expliquer, peut-être, pourquoi Haïti, économiquement, ne cesse de reculer depuis plus de dix ans, malgré une aide internationale conséquente. (…) Ce peuple, en 1804, en rejetant le lien colonial, n’a pas rejeté la seule dépendance politique mais bousculé l’ensemble du système économique et social fondé sur l’esclavage. En ce sens il est parmi les premiers de l’ère postcapitaliste. 

Faute d’avoir explicité ses valeurs en un langage politique structuré, ce pays s’est, peu à peu, bâti un code comportemental implicite à partir du renouvellement lancinant du refus initial. Cela s’est manifesté sous la forme instinctive de réflexes de rejet s’appliquant à tout ce qui ressemblait à des rapports inégaux, à de l’accumulation et à tout profit réalisé par les individus au détriment du groupe. En un mot, l’antidéveloppement agirait au nom d’antivaleurs enracinées dans l’émancipation fondatrice. 

Tant que nous ne comprendrons rien à ce que nous ne percevons que comme un chaos, que nous n’admettrons pas l’idée qu’un ordre existe derrière ce désordre, et tant que ce dernier ne fera qu’accroître notre angoisse, il n’y aura rien d’utile que nous puissions faire.

En revanche, quand nous admettrons que cet anarchisme est peut-être l’ultime défense d’un peuple qui a toujours manipulé l’imaginaire de ses partenaires ou de ses adversaires, nous pourrons commencer à discerner, au lieu de cet amoncellement monstrueux de dysfonctionnements cher aux experts, une tentative pour exprimer l’atypisme en s’attaquant à l’ordre comme expression symbolique du pouvoir. 

Réflexions sur deux mémoires inconciliables : celle du maître et celle de l’esclave. Le cas d’Haïti. Cahiers d’Études africaines, XLIV (1-2), 173-174, 2004, pp. 127-139 : Il est pratiquement impossible qu’anciens maîtres et anciens esclaves puissent commémorer de façon conjointe la fin de l’esclavage ou l’émancipation générale. En effet, les deux protagonistes ne sauraient partager une vue commune de leur passé et, si le paysan haïtien d’aujourd’hui ne conserve plus, par exemple, que le souvenir de la fin de la contrainte exercée sur lui ainsi que celui d’une victoire sur son ancien maître, ce dernier par la charte de Charles X en 1825 n’a fait autre chose, en réalité, que remettre en œuvre la pratique traditionnelle de l’émancipation telle que prévue par le Code Noir. 

Couverture de 'Créoles - Bossales  : Conflit en Haïti' Exposition, en 2003, Jouets d’ici, jouets d’ailleurs, à Cargo 21, Galerie associative du quartier de a Goutte d’Or à Paris : Le peuple d’Haïti est exemplaire par sa dignité et son courage, la richesse de sa culture, le potentiel dynamique de sa religion traditionnelle, le Vaudou et surtout par la créativité de sa jeunesse.  

COMMENTAIRES :  South North Network, Actes du colloque Pour la culture du développement ou le développement de la culture ? auquel participait Gérard Barthélémy, en octobre 2000 en Haïti : Gérard Barthélémy, professeur à l’Université d’Etat d’Haïti, expert en lien avec la CEE et auteur de Pays en dehors, Essai sur l’univers rural haïtien, CIDIHCA, 1989, développa le thème « le non développement est une culture ». Pour lui la culture est l’infrastructure et l’économie la super structure. C’est la culture qui détermine les choix de vie d’une société et dans ces choix il y a aussi l’économie. 

Nicole Lapierre, L’invention d’Haïti (Le Monde, 30 mai 1997) : Haïti, c’est « l’anti-nous », écrit l’anthropologue et économiste Gérard Barthélemy, qui s’est épris de ce pays où il travaille depuis plus de quinze ans. [Dans Le pays du dehors] Il raconte l’histoire de cette nation singulière, première République noire du monde, où une société s’est créée dans une « expérimentation historique brutale », après le renversement du système esclavagiste, en 1804. 

Nulle idéalisation dans son propos : il ne se fait pas le chantre naïf de la grandeur et de la misère haïtiennes, mais analyse le sens et la cohérence de cette culture de rupture, inventée de façon aussi instinctive que résolue par les anciens esclaves, et toujours vivace aujourd’hui. Refusant le système de plantation, l’exploitation du travail et l’accaparement des richesses, ils ont privilégié une agriculture extensive et une production domestique d’autosubsistance sans accumulation. Rétifs à tout principe d’autorité, ils ont fait prévaloir l’égalité et la solidarité régulées au sein de groupes restreints. 

L’absence de gestion d’ensemble, la faiblesse de l’Etat (en dépit de la puissance de son appareil militaire) et le sous-développement d’Haïti ne sont donc pas, comme on le dit souvent, le produit d’un héritage archaïque, mais bien le résultat d’une riposte initiale, radicale et neuve. Le destin original et tragique de ce pays est de s’être voulu autre. Pour construire son avenir, il ne peut ignorer la volonté d’émancipation sur laquelle il s’est fondé, dans cette histoire contraire qui renvoie à la nôtre son miroir inversé. 

ARCHIVE SONORE :

Gérard Barthélémy à écouter dans les archives des Matins de France-Culture d’Ali Badou, avec Louis-Philippe Dalembert (3 mars 2004) : http://www.radiofrance.fr/chaines/france-culture2/emissions/matins/fichedoc.php?diffusion_id=20445&dos=2004/haiti

Haïti côté Grand-Rue

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Mardi 4 juillet, 10h.

Sculpture de Guyodo, sise Grand-Rue à Port-au-Prince, en Haïti, l’une de ces œuvres nées de matériaux de récupération, du radiateur de voiture à la roue de vélo, sans oublier les pneumatiques…

Imaginez un quartier, dit de non droit (mais Où est le droit ? dirait le dramaturge kanak Pierre Gope), un quartier donc à deux pas du cimetière, pas loin de l’ambassade de France, où l’on crée comme on respire, des formes très expressives, tendance humour pour Guyodo, tendance vaudou pour Eugène, tendance surréaliste pour Céleur.

Haïti, trou noir de la Caraïbe, nous dit l’écrivain Frankétienne.

On est aux anges. Anges et démons, bien entendu.