Chamoiseau, « guerrier de l’imaginaire » (Africultures)

Extrait d’un entretien publié par Africultures, daté du 14/02/08, avec l’écrivain Patrick Chamoiseau (entretien signé Savrina Parevadee Chiniene) :

 » Je me définis comme étant un « guerrier de l’imaginaire » parce que je sais que le vrai champ de bataille, c’est l’imaginaire. Si on n’est pas vigilant sur les modalités de transformation de l’imaginaire, on est dominé. L’Amérique domine le monde par l’imaginaire. J’ai été effrayé quand j’ai vu Clinton – alors président des États-Unis – aller au Vietnam, pays massacré avec des produits qui jusqu’à maintenant provoquent des milliers de cancers. Tout le pays, tous les jeunes étaient amassés sur le chemin du président américain ; ils étaient émerveillés. Pourquoi ? Parce qu’ils vont au cinéma, ils écoutent la musique, parce qu’ils boivent du coca-cola… c’est par l’imaginaire que s’exerce une espèce de fascination. Et même s’ils peuvent avoir des vertus nationalistes, ils auront tous des jeans, des baskets… et cela passe par l’imaginaire.

Si nous n’arrivons pas à faire en sorte de nous battre surtout sur ce terrain de l’imaginaire, on peut faire sauter les deux tours, faire comme les terroristes palestiniens… on s’aperçoit que les enfants eux-mêmes entrent dans un processus d’occidentalisation irréversible sauf si on arrive à trouver des modalités de lutte contre cet imaginaire. C’est cela mon combat… »

« Un soupçon d’indigo » trace des bleus dans la mémoire (Michèle Gazier)

C’est un roman qu’on lit comme on feuillette un guide touristique qui, très vite, deviendrait un album de famille, sans photo, avec seulement des taches de bleus éparses. Les couleurs, la touffeur des tropiques, les bruits, les bavardages de trois hommes invisibles et mystérieux, le créole qui s’ouvre difficilement. Autant d’indices que Michèle Gazier dispose en touches impressionnistes sur le chemin de la mémoire « avare de souvenirs, d’indices », comme le Petit Poucet et ses cailloux. Michèle Gazier réussit à créer un suspense intimiste où le  » soupçon d’indigo  » est ce qui reste dans la mémoire de Lucie et des anciens de l’île.

Lucie découvre  » l’île ronde  » de Marie-Galante, en face de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe). Ses yeux bleu indigo signent sa parenté probable avec Maurice, un homme qui naguère imprima une marque indélébile dans la mémoire collective. Il a disparu du jour au lendemain. Mort ? Évanoui, parti, noyé dans le bleu du paysage qu’il avait choisi. Lucie est sa petite-fille. Elle ne l’a pas connu.  » I mako kon tou a seri « , entend-elle en créole.  » Elle est curieuse comme un trou de serrure. » Comme la romancière est curieuse de l’île.

Cette île de Marie-Galante est révélée subtilement par  » son négligé, son charme noir, son austérité « . Avant la canne à sucre, ses distilleries, la culture du rhum, elle avait une richesse : l’indigotier. Dans l’indigotier, il y a l’indigo. Dans l’indigo, il y a l’Inde. L’air de rien… cet indigo distille le soupçon de l’Histoire à travers l’histoire de Lucie, de sa mère Isabelle et du père d’Isabelle, Maurice. Ce roman en trois parties donc nous livre trois recherches sur la mémoire diffuse et poreuse d’un être aimé qui abandonna sa famille, en quête d’idéal. Trois parties, trois écritures : la découverte impressionniste ; le tourment filial de l’abandon ; l’amitié révélée. Les deux premières parties, deux femmes, une fille, sa mère.

Un soupçon d’indigo est un roman de la couleur bien entendu. Il y a le bleu et ses traces. Mais aussi les Noirs et les Blancs. Et le gris, couleur qui obnubila jadis Gauguin lors de son passage en Martinique. Oui, le gris.

Dans la troisième partie du livre, intitulée  » Maurice « , c’est un métis antillais qui raconte cette amitié qui le révéla à lui-même ( » Nous n’en finirons jamais avec ces histoires de couleur, nous, Antillais, pur mélange. Enfin, presque. »)

Extrait, p. 214-215 :

 » C’est la couleur de votre peau qui me revient lorsque je cherche votre image dans ma mémoire. Une couleur qui n’avait rien à voir avec votre teint de Blanc. Je vous avais connu hâlé, de ce hâle léger qui faisait ressortir le bleu de vos yeux mélancoliques. Je vous avais revu plus blanc de mes séjours parisiens. Chez nous, vous êtes devenu blafard puis, peu à peu, gris de ce gris étrange des nègres qui ont perdu leur couleur à force de fatigue, de rhum et de tristesse. Un gris de vielle barcasse que perçait votre regard, désormais perdu, affolé, immense. Des yeux comme des flaques qui veulent refléter le vie telle qu’elle est; qui ne veulent rien perdre de sa part sordide. Des yeux à la recherche de la vérité. Mais la vérité, comme le soleil et l’amour, peut être regardée en face. La vérité tue. « 

Glissant pour une  » nation-Relation martiniquaise « 

Ce sont peut-être les mêmes lycéens qui vont concourir pour décrocher une place pour le Festival d’Avignon, qui sait [Papalagui d’hier] ?

La scène se passe au lycée Schœlcher de Fort-de-France (Martinique). Elle est racontée par Roland Sabra sur le site Madini’Art … Des lycéens interpellent Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, venus débattre de leur pamphlet « Quand les murs tombent, l’identité nationale hors-la-loi ? »

 « Ils sont revenus sous les applaudissements de leurs camarades, rapporte Roland Sabra, et sans même que Glissant et Chamoiseau exposent ils ont jeté leurs questions comme on lance un pavé, certaines devaient avoir été préparées, d’autres étaient improvisées. Là encore ils s’en foutaient, le texte les avait travaillés et ils voulaient travailler les auteurs. 

A tel point qu’ils demandèrent tout de go si l’idée même d’indépendance nationale n’était pas une idée d’un temps archaïque, d’un temps dépassé. Et là dessus ils ont vite mis en évidence un infime décalage entre la position de Chamoiseau et celle de Glissant. Ils étaient contents, les montagnes avaient bougé. Ils avaient fait bouger les montagnes. A Edouard Glissant qui déclarait : « Si l’indépendance nationale en Martinique conduit à un Etat-nation, je dis non, mais j’applaudis à la naissance d’une nation-relation martiniquaise». Patrick Chamoiseau répondait par un silence après avoir insisté au préalable sur l’indépendance comme condition d’un imaginaire libre. »

L’ensemble de ce reportage est à lire sur le site http://www.madinin-art.net/.

 

Un concours pour gagner des places au Festival d’Avignon

Heureux lycéens des Antilles et de Guyane, si vous êtes amateurs de théâtre, et si des enseignants avisés ne vous ont pas dégoûtés de la scène, si les classiques appris sur les bancs de l’école vont parlent comme des modernes, ce « Premier concours lycéen d’écriture théâtrale des régions d’Outre Mer » est pour vous. Les deux lauréats auront pour récompense un séjour accompagné d’une semaine au Festival d’Avignon 2008.

Ce concours est proposé par Etc_Caraibe, en partenariat avec l’Education Nationale, CulturesFrance et les Régions d’Antilles et de Guyane.

Les enseignants peuvent aider leurs protégés en suivant un stage gratuit de dramaturgie avec le metteur en scène hollandais Javier Lopez Pinon : le 16 janvier en Guadeloupe à L’Artchipel (ce n’est pas pressé, c’est aujourd’hui !), les 18 et 19 janvier au Fonds Saint-Jacques en Martinique, et les 24 et 25 janvier en Guyane au Lycée Gaston Monnerville de Kourou.

D’autres rencontres pour les enseignants sont annoncées, plus tard : des ateliers gratuits d’écriture dans les lycées avec l’auteur Bruno Allain du 11 au 23 février 08 et des rencontres avec trois auteurs d’Afrique francophone : Gustave Agapko (Togo), du 7 au 27 avril 2008 ; Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire), en juin 2008 et Kouam Tawa (Cameroun), du 17 novembre au 6 décembre 08.

Inscription individuelles sur le site Gens de la Caraïbe .

 

 

Chamoiseau, entretien (2)

A l’occasion de la sortie de son dernier livre, Un dimanche au cachot (Gallimard), Patrick Chamoiseau nous répondait, dans un précédent entretien [Papalagui, 18/10/07],sur la genèse du roman [critique : Papalagui, 9/10/07 ].

Question suivante :

– Un dimanche au cachot n’est-il pas le roman d’un trou noir ? J’ai eu l’impression d’un écrivain en train d’explorer la richesse d’un trou noir, comme une ancienne étoile dont la masse s’est effondrée en elle-même ?

– Ce qui m’a toujours amusé (lorsque je regarde les chroniques littéraires ou les émissions littéraires)… le chroniqueur va dire :  » alors c’est quoi l’histoire du roman ? « … comme si l’histoire du roman pouvait déterminer ce qu’est le roman.

Un roman c’est pas une histoire. Un roman c’est un événement esthétique, artistique. C’est une exploration de l’impossible. Je dirais… c’est un surgissement langagier, c’est un surgissement, enfin tous les termes sont possibles.

En tout cas, c’est un événement esthétique qui ne peut pas se résumer par une histoire. La narration, la fiction narrative telle qu’on la connaissait au XIXe siècle n’a pratiquement plus d’intérêt. Donc ce qui constitue un roman c’est peut-être le prétexte de l’histoire.

Ici le prétexte c’est une jeune fille dans un cachot. mais ce qui constitue l’événement littéraire ou l’environnement esthétique, que ça suppose comment on peut organiser une conscience, témoigner d’une aventure humaine, témoigner d’un courage, témoigner d’une résistance lorsque l’individu disparaît complètement dilué dans une obscurité totale,l’obscurité du cachot.

Et quand on regarde bien, chaque fois que nous avons à réorganiser notre vie, à organiser notre identité, à organiser notre résistance, nous sommes toujours au départ dans un cachot, une sorte de cachot psychique, un cachot culturel, un cachot identitaire, les cachots sont très ouverts (sic), un cachot politique aussi, ça existe largement.

Et le point du départ du cachot est toujours le point de départ de la résistance et le point de départ de la réhumanisation. Je crois que s’il fallait donner une définition de la littérature, je dirais (il y en a plusieurs de possible) : je pense qu’un texte littéraire intéressant est ce qui nous permet de nous humaniser un petit peu, légèrement plus.

Prochaine question : La question ne serait-elle pas alors, non pas  » D’où je viens ?  » mais  » De quel cachot je suis originaire ? « 

« L’île est cryptée, tatouée des motifs de l’univers » (Glissant, La Terre magnétique)

En révolte contre l’oubli, en révolte pour la mémoire, Edouard Glissant continue son travail poétique de tisser les imaginaires des peuples les uns aux autres. Dernière pierre à l’édifice de cet inlassable arpenteur des imaginaires : son dernier livre, La terre magnétique, Les errances de Rapa Nui, l’île de Pâques. Il est publié aux éditions du Seuil, dans la collection qu’il dirige lui-même, Peuples de l’eau, illustré par les dessins de son épouse Sylvie Séma (en librairie le 31 octobre 2007).

 » Les Peuples de l’eau parce qu’on ne peut les rejoindre que par la mer ou des rivières et je crois que la chose fondamentale de notre univers… c’est d’être un écrivain, un poète qui raboute son imaginaire à l’imaginaire de chacun de ces peuples.  » (Entretien avec Laure Adler sur TV5, le 14 février 2005, que le site Potomitan vient de transcrire).

Rabouter c’est  » réunir bout à bout « , mot qui convient parfaitement pour décrire l’arc entier du projet de La Boudeuse, trois-mâts dirigé par l’aventurier et explorateur Patrice Franceschi, initiateur d’une campagne d’expéditions autour du monde, à la découverte de huit « peuples de l’eau ». Après un périple de 1 063 jours autour du monde, il fait une halte à Paris. On le visite en s’inscrivant sur le site de la Boudeuse à partir de fin octobre, ou dès maintenant en allant sur place.

La terre magnétique est le troisième après celui de Gérard Chaliand, Aux confins de l’Eldorado, La Boudeuse en Amazonie et celui de Jean-Marie G. Le Clézio, Raga. Approche du continent invisible, tous deux publiés en 2006. En tout, douze titres sont prévus.

Extrait, p. 68-69 : 

 » Les personnages, ou les glyphes, ou les traces gravées des Rongo Rongo ne sont pas seulement énigmatiques, ils entretiennent avec d’autres formes de représentation dans le monde une adhésion secrète. Une de ces figures des Rongo Rongo, ces pales de bois gravées dont on ne sait si elles résument une écriture ou si elles recueillent un exemplaire d’esthétique, se retrouve sous des allures plus humanoïdes dans les pétroglyphes de Toro Muerto, aux environs d’Arequipa, au Pérou, la même forme qui se profile dans les créations emblématiques des pays dogon, et s’est stylisée sur les couvertures des éditions Présence africaine, la même qui s’éparpille et se rassemble dans les figurations de la diaspora africaine, en Haïti par exemple, dans les vévés tracés à la farine devant les temples et les autels vodous, la même encore qui paraît de temps en temps dans le scripturaire maya ou aztèque. Que veut cette forme ? Est-ce là un de ces universaux dont les catégories ont été inventées pour nous faire accepter les dissemblances dans le même, les différences dans le semblable ? Une femme qui prie, un homme qui lamente, un enfant qui s’étonne, les bras levés. (…)

Le monde était déjà là, dans Rapa Nui, par la grâce et le sacré de ces formes. Aujourd’hui, les mondes connus roulent avec la plus grande tranquilité, par la Relation et par le mélange, à travers la terre magnétique.  »

Chamoiseau, entretien (1)

Un dimanche au cachot 

Patrick Chamoiseau répond à la question de la genèse de son dernier roman, Un dimanche au cachot.

– Quelle était l’intention au départ du roman ?

– Il y a plusieurs intentions.

La première : il y a quelques années de cela, j’étais allé au foyer de la Sainte Famille [au Nord de la Martinique]. C’est un foyer qui recueille des enfants en difficulté qui ont subi des maltraitances. Donc, j’avançais dans le jardin. Brusquement, un petit édifice de pierre avec un figuier maudit qui sort des pierres. Les pierres sont complètement tordues, les racines s’entremêlent et le figuier maudit (un tout jeune) commence à fleurir au-dessus de ces pierres. Je m’approche, et comme je m’intéresse beaucoup à l’histoire de l’esclavage, je comprends qu’il s’agit d’un cachot.

J’ai reçu un choc absolument incroyable. Il y a tellement de mémoire absente, de mémoire obscure, de mémoire refoulée en matière d’esclavage que lorsque je me retrouve en face des pierres comme celles-là, je sens monter comme des rumeurs, des cris, des hurlements.

J’avais gardé ça en moi avec l’idée, un jour, d’essayer de traiter la question de ce que nous a laissé l’esclavage en terme de pierres et surtout en terme de cachots. Il y a énormément de cachots répartis sur toute la Martinique mais que tout le monde a oublié, tout le monde s’en fout.

Il y avait cette première idée. L’autre idée est que le dimanche est toujours un moment particulier. Dans nos sociétés de consommation on est pris par plein d’agitations, plein de choses pendant toute la semaine. Mais le dimanche, on se retrouve en face de soi, avec une relative vacuité mais aussi avec une relative disponibilité pour toutes les personnes qui nous habitent et qu’on retrouve brusquement…

Donc j’avais envie de traiter la question du dimanche. D’autant plus que pendant la période esclavagiste, le dimanche les esclaves ne travaillaient pas. Et le dimanche c’étaient des moments où ils se retrouvaient, bien sûr après la messe. Ils pouvaient danser, rencontrer le tambour et surtout avoir des activités. L’activité principale c’était ce qui allait devenir le jardin créole. Ils faisaient leur petit jardin dans les bois pour se nourrir parce que l’alimentation était insuffisante. Quand on rassemble tout cela, on arrive à une construction de roman.

Alors qu’elle était l’intention ?

Une journée d'Ivan Denissovitch 

On a toujours dit, on s’est beaucoup appesanti, ou en tout cas on a beaucoup exploré la réalité psychique des camps d’extermination. Lorsqu’on lit les romans comme Soljenitsyne, Une journée d’Ivan Denissovitch, ou tout ce qu’a pu écrire Primo Levi, ou tous ceux qui ont témoigné sur la réalité des camps d’extermination où on voit un petit peu l’effondrement de l’humain, la douleur psychique qui se constitue, et très rapidement il me semble qu’on a pu évacuer, on a trop rapidement évacué la question de la plantation esclavagiste.

 

On disait que la plantation esclavagiste n’était pas un camp d’extermination. D’ailleurs, les nègres dansent, il y a le jazz, il y a eu le blues, il y a eu les tambours, etc. Donc, ils ont une relative joie. Donc une plantation esclavagiste n’est pas un camp d’extermination. Donc l’horreur n’est pas aussi terrible.

L’autre argument des historiens occidentaux est que de dire que le maître achète ses esclaves. Comme il les achète, il ne va pas les dilapider, c’est-à-dire qu’il préserve son capital. Je dis que c’est une vue un peu courte.

Lorsque je raconte l’histoire de cette jeune fille esclave, cette petite L’Oubliée que l’on met dans un cachot et qui va passer plusieurs jours, je vais m’intéresser à la journée du dimanche qu’elle va passer dans ce cachot.

Je veux montrer déjà que l’on souffre d’un déni d’humanité, la souffrance psychique est terrible. elle est aussi terrible que n’importe quel goulag ou n’importe quel camp d’extermination. Et ce qui se produit chez un être humain à qui on dénie son humanité c’est ça qui m’intéressait.

La jeune fille se retrouve dans un cachot et elle affronte l’obscurité, elle affronte la puissance des murs (parce que les cachots d’esclaves ont des murs très épais, on peut crier là-dedans, on n’entend pas à l’extérieur). Elle affronte une réalité qui se transforme en une sorte d’exploration d’elle-même. Et c’est là que commence la question de l’identité.

Il m’est toujours paru intéressant de prendre la période esclavagiste (indépendamment du pathos, des récriminations), essayer de comprendre ce qui se produit dans la tête d’un être humain, mais surtout essayer de comprendre que ce lieu d’effondrement de l’humain était aussi un lieu d’émergence d’identités nouvelles, d’émergence d’une humanité nouvelle.

Biblique des derniers gestes 

Donc la petite L’Oubliée… Qu’est-ce qui va se produire ? Tous ces moi qu’elle a déployés pour survivre dans la plantation, toutes ces postures, serviles, hypocrites, voleuses, etc., tout ce qui caractérise les esclaves, qui avaient plusieurs personnalités et que les maîtres-békés ne pouvaient pas comprendre, tous ces moi vont commencer par exploser et, progressivement, vont se reconstituer pour donner une personne nouvelle qui va devenir l’ancêtre de Man L’Oubliée, la Man L’Oubliée que l’on retrouve dans Biblique des derniers gestes.

Donc c’est une aventure humaine dans l’obscurité.

Dimanche de pluie sur la Sainte-Famille

Inépuisable le dernier Chamoiseau, livre-gouffre-sans-fond d’émotions et de mots. Le lecteur est pris au piège d’Un Dimanche au cachot (Gallimard). Dans un cachot c’est la mort, le repli, la fermeture, alors que cette littérature dévide son surplus de mots, charroie son immensité d’horizon. De ce cachot, Chamoiseau en fait une bombe à retardement littéraire. Ce cachot est un trou noir, où une énorme énergie s’effondre sur elle-même.

Avec Un Dimanche au cachot, Chamoiseau tente de raconter l’irracontable. La violence d’aujourd’hui convoque l’histoire de l’esclavage. Des vestiges d’aujourd’hui rappellent un quartier de haute sécurité de droit féodal. On ne verrait pas bien quoi en faire. Chamoiseau si. Une improbable matière littéraire ?

Argument…

 » Un dimanche de pluie, une petite chabine se réfugie sous une voûte de pierre, dans le jardin du foyer qui l’a recueillie, sur le site d’une ancienne sucrière. Terrassée par une souffrance indépassable, Caroline reste prostrée dans l’ombre, fixant l’obscur des pierres pour les déchiffrer. Pour renouer le contact avec elle, l’institution sollicite alors Patrick Chamoiseau, écrivain, Marqueur de paroles, mais surtout éducateur en matière de justice.  » 

Ce serait un roman historique ? Non, très contemporain même. Qu’on en juge : son ami Sylvain, éducateur à la Sainte Famille, dans le nord de la Martinique, appelle Chamoiseau. C’est un dimanche, jour où l’écrivain ne fait rien, ni comme éducateur, qu’il est dans le civil, ni dans les divers rôles que lui assigne la société. Non, le dimanche est informe comme informe est l’écrivain sur sa chaise d’écriture, nous dit-il.

Il se trouve qu’une de ses pensionnaires, la dénommée Caroline s’est réfugiée dans les vestiges d’un obscur cachot dont elle ne sort plus. Avec son histoire familiale où se sont succédé viols et violences, elle est dans un état d’autisme, un mot qui n’est pas écrit d’ailleurs dans ce roman où les mots sont comme cascades, étoiles filantes, nébuleuses, feux d’artifices, immenses cataractes de sens et d’émotions. On se dit qu’autour de soi les lecteurs ont dû lâcher prise, tellement on implose dans ce cachot, on se rétracte en soi, en s’immole par l’intérieur, on s’inglutit (au risque du néologisme en écho au texte d’auteur). Caroline s’implose au dedans. L’écrivain convoqué lui invente une histoire, puis l’Histoire, certes romanesque. L’Oubliée revient. Il l’a fait revivre dans cette habitation démoniaque où règne le Maître.

Caroline recluse dans une ruine, L’Oubliée son double en Histoire.

Le cachot de l’Habitation, ferme de la plantation esclavagiste, l’obscur où est recluse l’Oubliée, personnage clé de son précédent roman, Biblique des derniers gestes, publié en 2002. Biblique des derniers gestes

L’argument de Dimanche au cachot… suite :

 » Mais tandis qu’il vient au secours de l’enfant, l’éducateur devine ce qu’elle ignore : cette voûte ténébreuse n’est autre que le plus effrayant des vestiges. C’est un cachot dont les parois balisent  une ténébreuse mémoire, qui dérive loin dans les impensables de l’Histoire, dans l’intransmissible de l’esclavage, ce crime sans châtiment. Dans la beauté du lieu, sous l’éclat de la pluie, je perçois le terrible palimpseste… « 

Ce livre est inépuisable. Il nous épuise, nous simples lecteurs, simples mortels. Il nous digère, nous inclut, nous intègre en son for, là au coeur de ce trou noir où est tombée la lumière, disparue, apesantie de ses milliers de flammes.

Si Biblique était un livre à l’ambition démesurée, que sera ce Dimanche au cachot, sinon son complément en Histoire incréée, dans ce point focal, ce lieu unique, où l’histoire bouillonne, et brouillonne l’humanité tout alentour.

Prolongements :

A lire le précédent texte de Chamoiseau, la préface de La prison vue de l’intérieur (Albin Michel) où il dit la  » poésie secrète d’une curieuse entité «  ou, publié en 1994, Guyane, traces-mémoires du bagne (photos Rodolphe Hammadi), et l’analyse de Véronique Larose à ce propos : http://www.potomitan.info/atelier/pawol/prison.php.

 

 » La poésie secrète d’une curieuse entité « , car là aussi, Un Dimanche au cachot comme Les murs tombent laissent le mot de la fin à la… beauté.

La résistance par la beauté ?

Paris, ce soir-là, se prépare à sa Nuit blanche. On pourrait les croire à l’écart du monde. Alors que 16,6 millions de Français regardent un match de rugby à la télé, ils sont une centaine réunis dans un cinéma, La Clef. Pas de film à l’affiche mais un  » texte d’intervention « , nous dit l’éditrice de Galaade, Emmanuelle Collas. Un livre de 26 pages mis en vente à 10 000 exemplaires. Un titre à la typographie géante, comme un appel à une mobilisation. Un manifeste pour dire  » non  » au ministère de l’immigration, de l’identité nationale, de l’intégration et du codéveloppement. Une version légèrement différente du texte publié par L’Humanité le 4 septembre.

 » Non  » à un  » mur-ministère « , selon le mot-valise des deux écrivains, Glissant et Chamoiseau, avec ce sous-titre :  » L’identité nationale hors-la-loi ? « , et cette dernière phrase, p. 26 :  » Tout le contraire de la beauté « . 

On attend Patrick Chamoiseau venu de Fort-de-France. Les militants de la commission culturelle du Comité d’entreprise de la Caisse d’Epargne Paris/Ile-de-France ont organisé la soirée. Certains lisent les quotidiens du jour. Libération fait son portrait de der sur le ministre du  » mur-ministère « , avec ce titre :  » Où il y a du gène…  » ; Le Monde publie un entretien avec un ancien ministre, Jacques Toubon, président de la Cité nationale de l’histoire de l’immigration. 

Après une lecture du texte par trois comédiens, Marianne Basler, Nicole Dogué, Greg Germain, Chamoiseau confie avec douceur son  » indignation « . Oui… avec douceur.

Au nom de la beauté, les deux intellectuels de Martinique ont voulu rappeler ce qu’est l’identité, dire  » non  » à   » l’identité racine unique « ,  » oui  » à l’identité relation :

Extrait p. 11 :

 » Le côté mur de l’identité peut rassurer. Il peut alors servir à une politique raciste, xénophobe ou populiste jusqu’à consternation. Mais, indépendamment de tout vertueux principe, le mur identitaire ne sait plus rien au monde. Il ne protège plus, n’ouvre à rien sinon à l’involution des régressions, à l’asphyxie insidieuse de l’esprit, à la perte de soi. « 

A la tribune, l’auteur d’Ecrire en pays dominé explique qu’il faut dire  » non « . Même en levant seulement la main, même hors l’action collective. Pour Chamoiseau, l’époque est à l’individu et toute résistance individuelle est bonne à prendre.

De retour en Martinique, il sillonnera son île et ses communes pour appeler à résister  » au nom de la beauté « . 

C’était un 22 août : à Bois-Caïman (Saint-Domingue), le premier soulèvement d’esclaves

Le symbole : 

Pour le coordinateur de L’insurrection des esclaves de Saint-Domingue (Karthala, 2000), l’anthropologue haïtien Laënnec Hurbon,  » l‘insurrection réussie de la nuit du 22 au 23 août 1791 des esclaves à Saint- Domingue est un événement inouï, sans précédent dans l’histoire universelle. Un événement qui ouvre en même temps la voie à la chaîne des abolitions de l’esclavage au XIXe siècle. »

Selon Wikipédia, la cérémonie du Bois-Caïman est considérée en Haïti comme l’acte fondateur de la révolution et de la guerre d’indépendance : c’est le premier grand soulèvement collectif de Haïti contre l’esclavage, l’équivalent de la prise de la Bastille pour la France.

Pour Koïchiro Matsuura, Directeur général de l’UNESCO, «  En décidant de proclamer le 23 août de chaque année Journée internationale du souvenir de la traite négrière et de son abolition, l’UNESCO a voulu rendre hommage au combat inlassable des esclaves pour leur libération. L’insurrection qu’a connue l’île de Saint-Domingue (aujourd’hui Haïti et République Dominicaine) dans la nuit du 22 au 23 août 1791 a ébranlé de façon radicale et irréversible le système esclavagiste, et a été à l’origine du processus d’abolition de la traite négrière transatlantique.  »

Les faits :


Boukman y organisa une cérémonie vaudoue pour un grand nombre d’esclaves, la nuit du 14 août 1791. Il ordonna alors le soulèvement général. 

 » Ce soulèvement eu lieu la nuit du 22 août où les esclaves de cinq habitations brûlèrent et massacrèrent les blancs, y compris femmes et enfants. Pendant une dizaine de jours, la plaine du Nord fut en flammes. On décompta près de 1000 blancs assassinés, 161 sucreries et 1200 caféières brûlées. « 

Malgré la riposte, la révolte ne fut pas vaincue. D’autres chefs succédèrent à Boukman : ses lieutenants Jean-François et Biassou, ainsi que Toussaint qui ne s’appellait pas encore Louverture. 

Les conséquences :

Selon l’historien Oruno D. Lara, cette insurrection générale « inaugure un triple processus de destruction : du système esclavagiste, de la traite négrière et du système colonial. »