la main d’une mouche (Barceló)

Le poète et penseur du Tout-Monde Edouard Glissant et le peintre espagnol Miguel Barceló ont participé ce vendredi à une conversation sur le processus de création organisée par l’Organisation des Nations unies à Genève. La discussion, qui a eu lieu sous le dôme gigantesque décoré par Barceló, dévoilé en novembre 2008 au Palais de Nations, avait pour titre  » Miquel Barceló : dialogue avec Edouard Glissant sur la création artistique dans le monde comptemporain « .

Lisa Paravisini en fait une relation sur son blog Repeating Islands (Culture, littérature et arts des Caraïbes), dont on ne saurait trop recommander la consulation. Voici quelques extraits librement traduits :

 » Glissant s’est déclaré « impressionné » par Barceló qui « avait traversé une frontière dans sa lutte contre la matière », regrettant que certains optent pour la facilité de l’installation vidéo ou la photographie. »

Selon Barceló « le travail sur le dôme était « complètement expérimental » et j’ai commencé sans avoir résolu les problèmes techniques présentés par l’énormité de l’espace. J’ai découvert que ma main était pareille à la main d’une mouche dans cet énorme espace et j’ai dû créer des outils pour le gérer, afin d’être capable de répéter des gestes que j’avais faits de ma main en atelier. »

Pour Glissant « le paradoxe du dôme est que cet art est inexplicable, il exige la modération aussi bien quen l’excès, le désordre aussi bien que l’ordre. Le dôme créé par Barceló est un signe que nous pouvons commettre un acte de folie dans un lieu aussi solennel que celui-ci. »

Toute faiblesse devient force à dire les mots

Une lecture au hasard… en feuilletant Les Immémoriaux, de Ségalen (1907), je tombe sur ce passage, p. 103 :

La bouche très vieille souffle comme une conque fendue.  » Car le Récit a cette puissance que toute douleur s’allège, que toute faiblesse devient force à dire les mots. Car les mots sont dieux. « 

Puissance qui trouve écho — trouble écho — dans cet extrait en abyme du dernier Chamoiseau, Les neuf consciences du Malfini, (Gallimard, p. 60) :

 » Et si cela n’était pas l’exacte vérité, cela n’aurait aucune d’importance : les histoires ne servent qu’à habiller l’indéchiffrable du monde. « 

Abdelkebir Khatibi ? une orchidée…

 
 
 
 

 » Sociologue, politologue, chercheur universitaire et écrivain, l’homme à plusieurs casquettes a rendu l’âme, lundi tôt le matin, dans un hôpital à Rabat. Selon son épouse, son cœur a lâché suite à de graves complications. Il vient ainsi de clore 71 ans de vie, de réflexion, de création et de carrière littéraire. Son histoire commence un certain jour en 1938, à El Jadida où Khatibi voit le jour. Quelques années plus tard, le jeune homme, avide de savoir, part en France pour rejoindre la Sorbonne. Il y étudie la sociologie pour soutenir la première thèse sur le roman maghrébin en 1969. Ayant pris goût à l’écriture, il sort son premier roman autobiographique «La mémoire tatouée» en 1971, sous l’impulsion de Maurice Nadeau…  »

La suite dans Le Matin.

La disparition de Khatibi a suscité cet hommage de Patrick Chamoiseau :

 » Frère, tu savais les abîmes de la langue, ce qu’elle dérobe et qu’elle offre aux déroutes des langages, ce qu’elle nourrit de vertiges dans le désir des autres langues, tu savais aussi que raconter c’était saisir l’obscur, fréquenter l’indicible, la difficulté d’être avec tous mais au plus singulier, dans le partage sans concessions mais au plus différent, et trouver dans les tumultes du monde l’effervescence secrète, essentielle, où l’esprit vit le monde, en Guerrier, invente des peuples et des manières, va le mystère de la chose tissée et des calligraphies, et nous invente des horizons encore vifs d’être tatoués, portés haut à même la poussière du Maroc… Tu savais aussi l’amour, qui ouvre tant, toujours, et dont sait se nourrir cette orchidée à qui je donne ton nom…  »

Obama…  » L’Intraitable « … succès de librairie

L’intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, consacré à Obama, symbole de créolisation, et à l’utopie portée par son élection (voir note d’hier), est en passe de devenir un succès de librairie. Un premier tirage de 10 000 exemplaires a été écoulé. Un second tirage de 10 000 vient d’être commandé par l’éditeur (Galaade). Certains l’achète par trois exemplaires. L’Intraitable… est un livre de poche pour toutes les poches, une forme de Tout-monde sans peine… enfin sans peine, faut tout de même le lire… 57 pages c’est pas trop pour faire le tour du Nouveau monde.

Obama,  » utopie du Tout-monde « 

L’Intraitable beauté du monde, d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau pourrait se résumer ainsi :

Fils du gouffre [la Traite], Barack Obama a entendu le cri du monde, sa diversité, la complexité insondable du Tout-monde, celle qui engendre le vertige. Loin d’ériger un contre-racisme, cette dynamique est une créolisation, énergie de la Relation, seule puissance bénéfique, qui lie et relie, en plénitude de la vie, donc de la beauté, intraitable.

A un pamphlet succède un éloge : cette lettre ouverte de 57 pages est publiée par l’Institut du Tout-monde et les éditions Galaade, qui avaient déjà édité, en 2007, le pamphlet des deux complices en créolisation contre le ministère de l’immigration, de l’intégration, de l’identité nationale et du codéveloppement, et intitulé : Quand les murs tombent. L’identité nationale hors-la-loi ?

De larges extraits de ce premier texte sont cités, sans que les écrivains de la Caraïbe rappellent la position d’Obama sur le  » mur  » entre Mexique et Etats-Unis. Or, Obama a voté la loi du 26 octobre 2006, Secure Fence Act, en faveur de l’érection d’un mur à la frontière américano-mexicaine. Ce mur, d’une longueur totale de 1100 kilomètres, est censé lutter contre l’immigration clandestine. Il est vrai que dans son discours de Berlin, en juillet 2008, le candidat avait plaidé pour détruire les murs entre les civilisations, entre Chrétiens, Juifs et Musulmans.

Interrogé dimanche dernier lors d’une soirée au New Morning, célèbre salle de concert parisienne, Edouard Glissant n’est pas désarçonné par la question du  » mur  » entre Mexique et Amérique du Nord. Pour l’écrivain du Tout-Monde, seule la parole d’Obama à Berlin compte.  » C’est une poétique, dit-il, c’est un politique qui fait de la poétique. « 

Bon, d’accord, sachons lui gré de développer sa belle utopie de la Relation dans L’intraitable beauté du monde.

Cette adresse reprend les notes des deux auteurs depuis l’élection américaine du 4 novembre 2008. Le texte dispose en alternance des parties en italique, d’autres en typographie droite, les unes relevant de la plume de Glissant, les autres de la main de Chamoiseau.

Dans son acception traditionnelle, une adresse est, selon le dictionnaire Le Robert,  » l’expression des vœux et des sentiments d’une assemblée politique, adressée au souverain « . Au pied de la lettre, Obama serait-il ce nouveau souverain ?

L’intraitable beauté du monde est composé de quatre chapitres :

1. Ce qui remonte du gouffre

2. Ce que la complexité engendre de vertige

3. Le cri du monde

4. En Relation, force n’est pas puissance

1. Ce qui remonte du gouffre

Extraits :

« M. Barack Obama est le résultat à peu près miraculeux, mais si vivant, d’un processus dont les diverses opinions publiques et les consciences du monde ont jusqu’ici refusé de tenir compte : la créolisation des sociétés modernes, qui s’oppose aux traditionnelles poussées de l’exclusive ethnique, raciale, religieuse et étatique des communautés actuellement connues dans le monde. (…) nous pensons vraiment qu’il a entendu le cri du monde, la voix des peuples et le chant joyeux ou meurtri des pays.

(…)

Et ce n’est pas seulement pour les américains du Nord que cet improbable espoir a levé, mais pour les Nègres de la planète, quelle que soit leur race. Eux aussi fils du gouffre, de tous les gouffres épars au fond de tous les océans ou de toutes les terres ravagées, populations qui gardent ces blessures on dirait ontologiques inscrites à vif dans leur présence et leur survie. Ils vous attendent. Ils vous aiment,ils vous vénèrent et vous voient, hélas, comme une revanche vivante à la tragédie noire et autres inépuisables apocalypses et damnations des peuples.

2. Ce que la complexité engendre de vertige

Extrait :

Les Africains-américains ne vous ont d’abord pas reconnu. Ils ne pouvaient pas prendre la mesure de cette complexité. Fils du gouffre, ils avaient gardé du limon des abysses atlantiques et de la glaise des Plantations la douleur initiale, ils en étaient restés des archives souffrantes, qui refusaient d’être effacées. (…) S’ils se retrouvent en vous, dans ce vertige, dans ces audiences du limon remontées du gouffre et dans ces complexités insondables du Tout-monde, c’est qu’ils ont maintenant mille chances de transformer leur adhésion en une énergie ouverte qui ne pourra qu’être bénéfique aux Etats-Unis.

3. Le cri du monde

Extrait :

Aujourd’hui, en France comme en beaucoup de pays favorisés, chacun cherche son Nègre, les administrations arborent des préfets, les télévisions chargent leurs plateauxet les gradins de leurs forums de ces spécimens devenus (pour un temps) très précieux, et bientôt les partis politiques exhiberont sans doute leurs oriflammes en  » diversité  » sombre.(…) Nous n’avons pas à dresser face aux racismes un contre-racisme ou un modèle de vertueuse racialisation, nous les invalidons par la fréquentation d’un autre imaginaire : un imaginaire du pur chatoiement des différences, de leurs chocs, de leurs oppositions, et de leurs alliances pour commencer.

4. En Relation, force n’est pas puissance

Extrait :

C’est la diversité seule qui triomphe des Empires. (…) Le monde a besoin des dynamiques de Relation (de change) qui sont à l’oeuvre partout, par delà les concurrences mortelles et les appétits du profit.(…) Le Tout-monde est sensible à la chaleur des utopies, à l’oxygène d’un rêve, aux belles errances d’une poétique. (…) Tout-monde est un champ de forces instables où l’effervescence d’un seul imaginaire peut engendrer au loin des ondes déterminantes. le gouffre de l’Océan nous a ouverts à la Relation. (…) La puissance vit dans l’éclat du lien, dans ce qui lie, rallie, relie, relaye ces possibles, individus et mondes. (…) Votre équation singulière, monsieur, offre une chance à cette belle autre utopie. Il n’y a de puissance que dans la Relation, et cette puissance est celle de tous. (…) Puissance est Relation. C’est dire que toute-puissance se trouve du côté de la vie, des plénitudes de la beauté. C’est dire aussi que toute beauté est Relation. »

Ecritures du chaos, quelle chance !

Dominique Chancé est une universitaire dont on avait apprécié les analyses sur la littérature de la Caraïbe. Son Auteur en soufrance (PUF) avait fait mouche. Il est hélas épuisé. On la retrouve avec plaisir pour son dernier essai, Ecritures du chaos, présenté ainsi par son éditeur, Les Presses universitaires de Vincennes :

 » Face à la violence historique et à la dictature, trois auteurs de la Caraïbe, Franketienne (Haïti), Reinaldo Arenas (Cuba, Miami), Joël des Rosiers (Haïti, Québec), tentent d’inventer un symbole neuf. C’est du côté de l’Imaginaire que l’oeuvre déploie ses miroirs et ses leurres. Mais quand la langue est usée jusqu’à la trame des signifiances, jusqu’au trou du texte, c’est dans le Réel de l’écriture, chaos ou vide, que l’oeuvre essaie de faire renaître un son ou de sacrifier un reste : alors surgissent les plus belles surprises de ces écritures affolées et énigmatiques qu’une lecture au plus près des signifiants travaille à décrypter. « 

Cuba, le secret attrait du pouvoir pour les ruines

Vu à la télé… ce documentaire, interdit à Cuba, de Florian Borchmeyer : La Havane, une vie dans les ruines (Arte nuevo de hacer ruinas). C’était sur Arte, chaîne franco-allemande, dans la nuit de jeudi à vendredi. Cinquante après l’avènement des Barbudos, le règne castriste n’a plus besoin de contre-exemples. Et pourtant, ce film illustre avec une certaine beauté tragique la douloureuse question de  » Comment vivre dans le chaos ?  » Sous nos yeux ébahis, évoluent cinq figures du désastre, cinq habitants qui survivent dans les ruines tristes et magnifiques de la capitale cubaine.

Le goût des ruines de nos chères études classiques en prend un coup. On songe au Chateaubirand du Génie du Christianisme : « Tous les hommes ont un secret attrait pour les ruines. Ce sentiment tient à la fragilité de notre nature, à une conformité secrète entre ces monuments détruits et la rapidité de notre existence. »

A cette esthétique des ruines qui a baigné le XIXe siècle, manquait le documentaire poignant de Florian Borchmeyer. Dans La Havane d’aujourd’hui, il y a Totico, le plombier par qui seul tient encore l’immeuble où vivent une centaine de familles, et qui rêve de s’envoler comme un des pigeons qu’il élève ; Reinaldo, ancien veilleur de nuit d’un théâtre gigantesque où chanta Caruso, et où il s’est établi, seul spectre vivant dans les loges, alcôves incertaines ; Misleydis a plaqué son mari pour les décombres d’un hôtel de luxe, où elle écrit, couchée sur son lit ; Nicanor tente d’entretenir la maison de son père et d’oublier la révolution socialiste…

«Vivre dans une ruine est une tragédie, souligne l’écrivain Antonio José Ponte : on devient soi- même une ruine…» «Que s’est-il passé ? Pour quoi tout tombe en ruine ? Pourquoi cette ville, La Havane, est-elle à ce point dévastée alors qu’elle n’a jamais subi ni guerre ni désastre ? Quand toute une capitale tombe en ruine, que cela signifie-t-il ? Il y a un lien direct entre le pouvoir et les ruines : faire comprendre à chaque Cubain qu’il ne pourra rien changer. Qu’il n’y a rien d’autre à faire que de laisser les immeubles s’écrouler…»

Dans Letras Libres et l’article intitulé La Havane, ruines et Révolution, Bertrand de La Grange et Maite Rico citent eux aussi l’écrivain Antonio José Ponte et son livre non encore traduit en français, La fiesta vigilada (2007) [ » La fête en liberté surveillée « ], où il utilise l’oxymoron :  » la contructon de ruines « .

Ponte, qui confie son statut d’écrivain interdit de publication, est une figure attachante de cet ensemble d’humains survivants dans une ville qui vit dans le passé. Un écrivain que je découvre avec ce très beau documentaire, métaphore oppressante de beauté décatie… Seule traduction de Ponte disponible en français : Les nourritures lointaines, chez Deleatur (2000). (lire interview en espagnol par Mercedes Serna y Anna Solana sur le site Eldigoras.com.) Ponte, fasciné par les réflexions de George Simmel sur la vie des ruines, près de Rome…

 

Le documentaire de Florian Borchmeyer, La Havane, une vie dans les ruines, est rediffusé sur Arte, le 13 janvier 2009, à 3h…

Carbet, Schwarz-Bart

Le prix Carbet 2008 a été décerné, à Simone Schwarz-Bart et, à titre posthume, à son époux décédé en 2006, André Schwarz-Bart,  « pour la beauté douloureuse de leur œuvre particulière et la réussite de leur œuvre commune ». Ce prix est présidé par Edouard Glissant, et soutenu par Patrick Chamoiseau, Ernest Pépin, Gérard Delver, Rodolphe Alexandre.  

Rémanence de l’Afrique…

 » Rémanence de l’Afrique dans la littérature antillaise et caribéenne « , tel est le thème de la VIIIe édition de la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO) qui s’ouvre aujourd’hui. Jusqu’au 24 novembre, cette manifestation rend hommage à Aimé Césaire. Source : lefaso.net.

Les organisateurs du Filo justifient sans ambages leur choix :

 » Le passé de l’Afrique doit servir de socle à la construction du futur de l’Afrique. La jeunesse y prélèvera les matériaux utiles à l’édification de la Nouvelle Afrique. L’histoire (à travers l’esclavage ou la lutte pour les indépendances), et la Culture (à travers la similarité, la diversité et la pluralité), devront inspirer, orienter et éclairer cette jeunesse en quête de repères. Le livre et la littérature sont un moyen et un véhicule privilégiés de fixer ces repères. Les faits, têtus et persistants, justifient bien le choix du thème de cette 8e édition : La rémanence de la culture africaine dans la littérature antillaise et caribéenne. «