Tintin en créoles, des traductions pleines de trouvailles

 

Avec la sortie concomitante de Tintin en créole aux Antilles et à la Réunion, s’affirme la force d’entraînement du blockbuster de Steven Spielberg.

Caraïbéditions comme Epsilon éditions publient deux coffrets composés chacun des deux titres qui ont inspiré le cinéaste américain Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Rackham le Rouge. L’occasion d’entretiens croisés avec leurs traducteurs dans deux créoles différents. En exclusivité pour Papalagui.

[Robert Gauvin (retraité, ancien professeur d’allemand) est le traducteur en créole réunionnais du Secret de la Licorne, pour qui « traduire Tintin en créole c’est assez facile, le créole a été inventé il y a trois siècles, et il correspond bien au style imagé, direct et vivant de Tintin ».

André Payet (aidé de Nicolas Séry) est le traducteur en créole réunionnais du Trésor de Rackham le Rouge
.

Robert Chilin est le traducteur en créole antillais des deux albums, Le Secret de la Licorne et Le Trésor de Racham le Rouge.

À ces Tintin créoles s’ajoutent ceux de l’écrivaine Shenaz Patel pour le créole mauricien, traductrice du Secret de la Licorne (Papalagui, 31/08/09), Guy Ramos pour le créole capverdien, traducteur d’un Coke en stock, selon le site Objectif Tintin, et d’une version en papiamento ou créole des Antilles néerlandaises de L’Affaire tournesol, dont voici la couverture :

1. Qu’est-ce qui a été le plus difficile à traduire ?


Robert Gauvin : Le plus difficile a été réalisé lors des premières traductions des albums de Tintin, Les Bijoux de la Castafiore et Le Crabe aux pinces d’or. J’ai traduit et coordonné la traduction du Secret de la Licorne, pour lequel nous connaissions ces difficultés : pour les expressions vigoureuses du capitaine Haddock, on a cherché des expressions qui sonnent haut et fort.
Dans les gros mots, la sonorité est le plus important, comme « mille milliards de mille sabords » [le « sabord » est une ouverture sur le flanc du navire pour laisser passer le fût d’un canon.] On a cherché des termes équivalents aujourd’hui. On a pensé au « crapaud de mer » (un poisson dangereux) ou à « mille millions de requins chagrins« . (Voir notice Wikipédia Vocabulaire du capitaine Haddock).

Dans Les Bijoux de la Castafiore, quand le capitaine Haddock se fait pincer par un perroquet, on a traduit par « mille millions de papangs rapiangs » [« papang » = oiseau de proie ; « rapiang » = avare].

Robert Chilin : Comme on n’utilise plus « sabords » dans la marine aujourd’hui, j’ai cherché un terme courant. J’ai trouvé « boîte à crabes », crabier. D’où l’expression «mille boîtes à crabes» (bwét a krab).

Robert Gauvin : Autre exemple : « doryphore » traduit par « chikungunya ». Et on a fait entrer Sitarane dans le vocabulaire de Tintin [célèbre criminel du début du XXe siècle].
On a créolisé le vocabulaire pour assurer une complicité entre le lecteur et le texte.
Autre difficulté : les noms des personnages, comme le capitaine Haddock, devenu « Sounouk » [brochet au goût de morue, « snoek » en néerlandais] qui présente le double avantage du sens (un poisson familier qui entre dans la composition du rougail sounouk, et de la sonorité avec sa terminaison en « k »).

André Payet : Le plus difficile a été de rendre en créole réunionnais l’humour et les jeux de mots des expressions françaises. Exemples :
En français : … Où je sens remonter en moi les instincts belliqueux de mon aïeul !…
En créole réunionnais : … Ousa mi san lo sang sho mon layèl i arbouiy dann mon vène.
En français : Il trouvera à qui parler
En créole réunionnais : Li va trouvé ki koté brinjèl i sharge (brinjèl : aubergine)
En français : Faire contre mauvaise fortune bon cœur
En créole réunionnais : Alon manj nout maniok amér

Robert Chilin : Ce qui est difficile à rendre sont les tournures de langue. Le créole n’a pas tous les outils du français.

2. De quelles trouvailles êtes-vous le plus heureux ?


Robert Gauvin : Les Dupont et Dupond sont devenus Voirau et Voireau, les patronymes Hoarau et Hoareau étant très répandus à La Réunion. On le prononce Warau dans certains régions de l’île. Je suis très heureux de cette trouvaille (détails sur Papalagui, 28/10/11).
On s’est inspiré aussi des trouvailles dans d’autres langues. En Allemand : Schulze et Schultze ; en anglais Thomson et Thompson ; en espagnol : Hernández et Fernández ; en néerlandais : Jansen et Janssen. (la notice Wikipédia au demeurant intéressante « Liste des noms de Tintin en langues étrangères » oublie les créoles.)

André Payet : Je prends toujours du plaisir à chercher dans notre créole les expressions du capitaine Haddock (kapitène Sounouk). Exemple :
En français : Cornichons ! Marin d’eau douce ! Ectoplasme ! Bachi-Bouzouks !
En créole réunionnais : Bilinbi ! Matlo d’rivièr ! Kordon moresse ! Nervisse !

3. Avez-vous adopté une norme particulière pour cette traduction ?


Robert Gauvin : La norme est en train de se créer. Mon frère, l’écrivain Alex Gauvin y travaille au sein de L’Office de la langue créole (Lire son article dans Le Monde diplomatique, « Le créole, l’hiver et la dinde aux marrons »).

André Payet : Oui, comme pour Tintin au Tibet ou Le vol 714 pour Sydney, la base de l’écriture, mise au point en 1977 par un groupe de créolophones réunionnais, est phonologique, avec les graphèmes du français. Mais nous avons rendu la lecture plus facile à un lectorat habitué à lire le français : adoption des ss entre voyelles ; du e muet en finale non prononcé an « kréol », comme dans l’exemple « tèt tout rod pous pas » (selon l’écriture 77), écriture adoptée : « tète toute rode pousse passe » ; de rares emprunts au français).

Robert Chilin : Ce qui prime c’est la beauté de la langue. Un créole qui satisfasse tout le monde. On a voulu un créole dont on ne puisse pas identifié l’origine, un pan-créole [créole internationale] avec la graphie du GEREC, le plus courant dans la Caraïbe. Quand je l’ai fait lire à Hector Poulet, l’un de grands spécialistes du créole, il m’a dit : « C’est un traducteur guadeloupéen qui a vécu à la Martinique.»

4. Quel est le lecteur que vous imaginez pour votre Tintin en créole ?


Robert Gauvin : Aux lecteurs de 7 à 77 ans, Créoles, créolophones dont les militants [de la langue], les touristes francophones. Le créole est la langue maternelle de neuf Réunionnais sur dix. Mais sur 800 000 habitants, on compte 120 000 illettrés. Ceux qui lisent Tintin en créole voient bien souvent le créole écrit pour la première fois. L’idéal serait de le mettre entre les mains de tous les Réunionnais, en particulier de ceux qui n’ont pas bénéficié d’un accès à l’éducation. Dans les classes bilingues, c’est très profitable car les élèves voient la différence entre les deux langues, alors que le créole est à base française.

André Payet : Il est destiné à tout public, bien sûr aux amoureux du « créole », mais aussi aux lecteurs au sein des médiathèques, aux touristes intéressés par la culture, aux fans de Tintin…

5. Qu’est-ce qu’apporte d’essentiel, selon vous, une traduction en créole d’une classique de la littérature, de la BD en particulier ?

Robert Gauvin : On rend service à la langue créole. C’est une revalorisation et une marque de dignité. Personnellement, pour moi dont le français n’est pas la langue maternelle, cela a été l’occasion de retravailler ma langue créole, d’affiner notre outil. Enfin, pour le lecteur, il redécouvre sa langue, dans la complicité entre auteur, traducteur et texte.

André Payet : C’est la découverte d’un même univers dans une autre langue avec ses jeux de mots, son imaginaire ; la reconnaissance du « kréol » comme langue écrite ; l’ouverture sur les richesses d’une culture universelle.

Robert Chilin : Je pense à la volonté de Frédéric Mitterrand, ministre de la culture, qui souhaitait «faire traduire des classiques français en langues créoles» (lire son discours le 12/01/11 pour le lancement de « 2011, Année des Outre-mers »). Je serai en Guyane pour les États généraux du multilinguisme dans les outre-mer, à Cayenne, en décembre prochain. Pour reconnaître dans les thèses universitaires que la langue créole à droit de cité, il faut des outils pour l’étudier. De telles traductions de Tintin contribuent à donner des  outils aux étudiants.

6. Que pensez-vous de l’existence concomitante des Tintin en créole antillais ?

Robert Gauvin : C’est excellent que Tintin soit traduit dans les différentes langues créoles.

André Payet : Je suis de ceux qui aimeraient voir Tintin traduit dans tous les créoles (créoles de la Caraïbe, créoles de l’Océan Indien…)

Robert Chilin : Il y a une bonne synergie, une dynamique sur les langues régionales. Je me bats pour toutes les langues. Et les gens sont très fiers. Je l’ai vu pour Le Bistro du coin, un film doublé en six langues régionales dont le créole.
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Aux Antilles, pour des parents d’origine modeste, le créole était considéré comme la langue de l’échec. Aujourd’hui la langue a acquis ses lettres de noblesse. Je l’ai remarqué à la sortie de ma version en créole guadeloupéen du Petit Prince : les non-créolophones l’achetaient plus volontiers pour s’approprier la langue, comme un apprentissage scolaire.

À noter : Le Crabe aux pinces d’or en créole réunionnais est suivi d’un lexique français/créole.

Voir aussi le forum Babel et son groupe « Tintin et les langues ».

Consulter le site d’un collectionneur où Tintin parle 96 langues !

dont le monégasque, selon ce reportage :
http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30262

Découvrez Tintin parle Monégasque ! sur Culturebox !

Albums Tintin en différentes langues en vente sur le site des éditions Casterman.

Par ailleurs, consulter le site du Collectif pour le créole au bac dans l’Hexagone.

De la traite négrière à la créolisation du monde (journée à venir)

Via le monde, un Centre ressource de Seine-Saint-Denis dédié à la citoyenneté internationale et aux questions de la mondialisation et du développement, organise le 28 octobre à Bobigny, une journée de réflexion sur le thème : « De la traite négrière à la créolisation du monde : attention histoire en cours ! »

La journée est articulée en trois moments : un film, des tables rondes, un spectacle poétique inspiré par l’ouvre d’Édouard Glissant.

A signaler notamment la table ronde « Histoire de la traite négrière et de l’esclavage : mémoires vives ! » avec Aude Désiré et Serge Romana, la conférence avec Patrick Chamoiseau, Priska Degras et Manthia Diawara à 18h30 et le spectacle de la compagnie Loufried « Le frémissement du monde » d’après la poésie d’Edouard Glissant, à 20h30. Avec Isabelle Fruleux, comédienne et Didier Ballan, pianiste.

Les inscriptions étant fortement conseillées, merci de contacter Via le monde (2bis, rue Pablo Picasso – Bobigny) au 01 41 60 89 17 ou vialemonde@cg93.fr pour toute réservation.

 

Victor Anicet pour Édouard Glissant

Patrick Chamoiseau appelle à un « hommage des poètes » à Édouard Glissant (1928-2011) dimanche 30 octobre à partir de 17 heures, au cimetière du Diamant (Martinique) pour « l’inauguration de l’œuvre du plasticien et céramiste Victor Anicet [qui] vient d’offrir au poète disparu, son ami et son maître, une magnifique céramique tombale ». En présence de la famille du poète.

« À cette occasion, ses amis poètes vont conjurer l’absence par la force du dire, du verbe, du murmure poétique : « Rien n’est vrai, tout est vivant ».

Haïti et Nantes en Guadeloupe

Au Moule (Guadeloupe), signalons la conférence sur Haïti, proposée à la Médiathèque de la commune aujourd’hui, à 18h, en présence de l’historienne d’art ex-conservatrice au Musée du Panthéon national haïtien (MUPANAH), Marie-Lucie Vendryes, actuellement en résidence à L’Artocarpe, les responsables de l’organisme Les Anneaux de la Mémoire (Nantes) ainsi que des artistes de la Guadeloupe dont les oeuvres accompagnent l’exposition d’Ayiti à Haïti, La Liberté conquise.

« Quel sens de la transmission pour Edouard Glissant ? », thème du prochain séminaire de l’Institut du Tout-Monde

Le premier séminaire de l’Institut du Tout-Monde après la disparition de son fondateur Édouard Glissant, le 3 février dernier, aura lieu à la Maison d’Amérique latine, à Paris, le 19 octobre à 19h, avec pour intitulé :

Transmission et métamorphoses d’Édouard Glissant : François Noudelmann, « Quel sens de la transmission pour Edouard Glissant? »

François Noudelmann le présentera ainsi :
« Dans la continuité du travail accompli avec Édouard Glissant pendant les quatre dernières années à l’Institut du Tout-Monde et à l’université de Paris 8, ce nouveau séminaire rendra hommage au poète et penseur qui vient de disparaître. Il se déploiera selon les multiples dimensions de son œuvre : la littérature (poésie, roman, théâtre), la philosophie, la politique et l’anthropologie.

Il s’agira moins d’une exégèse de ses textes que d’un prolongement de ses idées et de son écriture, par leurs résonances et leurs métamorphoses dans la pensée et l’art contemporains. Les notions d’archipel, de digenèse, d’opacité, de créolisation, d’identité nomade, de tout-monde, de tremblement, de trace et d’imprévisible seront analysées à la lumière des transformations de la mondialité en cours. Elles seront mises en perspective, en amont dans la mémoire des humanités, et en aval dans le choc des différences à venir. « 

Nantes round trip avec Glissant

En peintures, textures et lectures, « Nantes round trip », à l’espace Cosmopolis, accueille des « Itinéraires artistiques » (expositions, spectacles, conférences, films) consacrés à la mobilité internationale des artistes, jusqu’au 31 janvier 2012. Et parmi eux… Édouard Glissant.
« Il s’agit de montrer comment la mobilité internationale est un atout pour les acteurs culturels, les artistes, mais également pour la ville. En quoi ces échanges nourrissent le processus créatif des artistes, développent l’imaginaire de la ville et participent à son développement, à son attractivité », note le programme.
« La mobilité des œuvres et des artistes est un enjeu européen essentiel en termes artistique, professionnel et plus largement politique. Elle participe de la constitution d’un espace culturel commun et du rapport de cet espace avec le reste du monde », explique Jean-Marc Ayrault, député-maire de Nantes (PS).

Programme consacré à Glissant :

Un monde archipel
Lectures par la compagnie de la Fidèle-idée de textes extraits de l’anthologie d’Édouard Glissant La terre, le feu, l’eau et les vents (Galaade).
Vendredi 23 septembre à 20h30

Nantes dans le « Tout-Monde » d’Édouard Glissant
En une cinquantaine de clichés, Phil Journé retrace le passage du poète à l’espace culturel Louis Delgrès.
Du 1er au 14 octobre, Espace culturel Louis Delgrès, 89 quai de la Fosse, 02 40 71 76 57
Lundi : 10h-17h30, du mardi au vendredi : 10h-19h, samedi : 12h-18h

Et la peinture (vibrations, explosions, relation)
Conférence par Renée Clémentine Lucien, enseignant-chercheur à l’Université Paris III
« La peinture « apprend à fréquenter le monde », écrivait Glissant dans La Cohée du Lamentin. C’est cette philosophie de la relation qui sous-tend la réception des œuvres de très nombreux artistes dont Édouard Glissant a étudié l’esthétique ou qu’il a personnellement côtoyés. L’essayiste des peintres des Amériques a repéré dans ces œuvres une grammaire de la fragmentation, du décentrement.
Les explosions et les vibrations qu’il y décèle ne sont pas celles d’une esthétique empreinte d’une violence qui collerait à la fureur immédiate du monde. Ce poète, qui a porté une constante attention à la consolidation d’une fragile vie artistique dans son île et au difficile ancrage de peintres antillais dans une France où ils commencent à peine à être
reconnus, savait que leur peinture est à la fois tissée de la trace de la cale et résolument fruit-rhizome. »

Proposée par Mémoire de l’Outre-Mer, le 8 octobre à 17h00, Cosmopolis, suivie de lectures à 19h :

Lectures d’Édouard Glissant
Lecture-expression corporelle sur les vagues de la poétique du Tout-Monde d’Édouard Glissant, sous la direction de Flora Théfaine. Un couple de danseurs évoluera au son du Djembé et du Tambour Bèlè sur des sections complètes des poèmes d’Édouard Glissant : Les Indes, La Traite, Les Héros, La Relation, dites par deux comédiens.
Spectacle proposé par Mémoire de l’Outre-Mer à la suite de la conférence sur « Glissant et la peinture ».
Samedi 8 octobre à 19h, Cosmopolis