Prix Ouest-France Étonnants voyageurs 2011 (sélection dix romans)

Le comité de sélection du 7e Prix Ouest-France Étonnants voyageurs a retenu dix romans : Les villes assassines, Alfred Alexandre (Écriture) ; Si tu cherches la pluie elle vient d’en haut, Ayshia Belaskri (Vents d’Ailleurs) ; Noires blessures, Louis-Philippe Dalembert (Mercure de France) ; Le délégué, Didier Desbrugères (Gaïa) ; L’ombre des choses à venir, Kossi Efoui (Le Seuil) ; B.a-ba, la vie sans savoir lire, Bertrand Guillot (Rue Fromentin) ; Saigon la rouge, Jacques De Miribel (La Table Ronde) ; Le retour de Jim Lamar, Lionel Salaün (Liana Levi) ; Edward dans sa jungle, Anne Vallaeys (Fayard) et Corps mêlés, Marvin Victor (Gallimard). Dix jeunes jurés, choisis dans toute la France pour composer le jury, se retrouveront le 16 avril pour débattre et sélectionner cinq titres finalistes. Ils éliront leur lauréat pendant le festival littéraire Étonnants Voyageurs à Saint-Malo, le 12 juin.

Source : Ouest-France.

Haïku, tanka et vers libres en écho au Printemps des poètes

Trois voix, trois formes : les haiku, les tanka et les verbes libres, dans l’allant de ce 13e Printemps des poètes , l’Université Paris Diderot (Paris 7) nous propose, le 15 mars 2011, à 18h, une affiche de choix : « La rencontre est exceptionnelle car ces genres poétiques ne se croisent pas au Japon. C’est ici, à Paris, que nous écouterons ces paroles vives et si différentes de la poésie japonaise. », annoncent les organisateurs, dont l’UFR Langues et Civilisations de l’Asie orientale, les étudiants du Master d’études japonaises et l’AFJP7 (Association franco- japonaise de Paris 7).
Pour découvrir ces différentes formes de la poésie japonaise traditionnelle, l’Université Paris Diderot propose des lectures et une table ronde, « Ecrire la poésie aujourd’hui au Japon » (avec traduction) qui réunissent « trois personnalités emblématiques japonaises » des trois genres poétiques :
– les haiku, interprétés par Madoka Mayuzumi (fondatrice d’un cercle de poésie féminine et un mensuel de haiku, le Gekkan Hepburn, à l’initiative, en 2006, d’une lettre poétique accessible gratuitement via les téléphones portables (en japonais). Voir la traduction en français d’une conférence que la poètesse a prononcée à Paris, en 2008 :

「俳句〜その余白に響くもの」 (« Haïku, un écho dans la marge »)

Extraits du recueil Cet instant-là (Sono shunkan), Kadokawa gakugei shuppan, 2010 :

– les tanka, interprétés par ISHII Tatsuhiko, dont la poésie cherche à déconstruire la syntaxe de la langue japonaise, dans la perspective d’une redéfinition du genre.
Extraits du recueil Abandonner la poésie (Shi o sutesatte), Shoshi Yamada, 2011.

– les vers libres, interprétés par SEKIGUCHI Ryôko, résidante à Paris, traductrice en japonais de Jean Echenoz, Atiq Rahimi, écrit directement en français, tout en continuant à publier au Japon. Ses livres s’écrivent parallèlement dans les deux langues : Héliotropes, P.O.L, 2005, inspiré de la forme poétique de la muwashshah pratiquée dans l’Andalousie arabe du Moyen Âge.

 « Apparition », « Etudes vapeur » in Etudes vapeur suivi de « Série Grenade », « Le Bleu du ciel », 2008 / « Jôki no kansatsu », in Granada shihen, Shoshi Yamada, 2007
.

Petit rappel pour apprécier la soirée :
·  Les haiku sont une forme de poésie courte, d’origine classique et à la métrique très codifiée. Ils sont formés de 17 syllabes (5-7-5) et sont une adaptation moderne des haikai hokku de la période d’Edo ;
·  Les tanka sont une forme de poésie courte, d’origine classique et  à la métrique très codifiée également. Ils sont formés de 31 syllabes ( 5-7-5-7-7) et sont une version moderne des waka de la poésie ancienne ;
·  Les vers libres élaborés depuis la fin du 19e siècle au Japon, qui incarnent une modernité débarrassée de toute contrainte, à la recherche de sa plus juste expression.
Université Paris Diderot, amphithéâtre Buffon, 15 rue Hélène-Brion, 75013 Paris
M°/RER Bibliothèque François-Mitterrand, le 15 mars, 18h.

Entrée libre dans la limite des places disponibles.

Renseignements : cecile.sakai@univ-paris-diderot.fr

(source : communiqué)

Les villes assassines, le nouveau « dress code » littéraire de l’île-prison

Les villes assassines d’Alfred Alexandre (éditions Écriture) est une allégorie en huis clos, une histoire d’amours entravées. La scène est un quartier marginal de Fort-de-France, capitale d’une île tropicale, la Martinique. « Allégorie » c’est-à-dire histoire symbolique d’une ville qui assassine les rêves et les vies, final de compte une île-prison.

Sur le registre rythmé d’une écriture elle aussi urbaine, marquée par les accents du slam et de ses images syncopées, l’auteur enferme ses personnages — comme ses lecteurs — dans une insularité bornée. Évane et Winona ne sont pas les Roméo et Juliette shakespeariens dont les parents se haïssent, mais un couple impossible rêvant d’amour dans une Utopie (du nom d’Éden Ouest). Leur aspiration à la liberté essaie de se construire contre un chef de bande, maquereau macoute qui quadrille et régente son harem, contre les associations de solidarité qui cadastrent le quartier et contre la presse qui en fait des gorges chaudes.

« Tout le roman est construit autour de quatre rues qui forment comme une prison symbolique et d’où les personnages s’efforcent de sortir pour réinventer leur innocence et leur liberté », explique l’auteur dans une interview à France-Antilles. Les noms de ses rues (Fièvre, Sans-Retour, Veille-aux-Morts, etc.) traduisent le désespoir de manière ostensible.

Ce huis clos de mots slamés est construit sur un dispositif en trois parties, comme les trois actes du drame tragique dans son unité de lieu fermé : primo, la petite société des corps exhibés (dans une impasse) dont le maître schlagueur est Slack ; secundo, une possiblité intermittente de lune de miel pour les amants clandestins dans le haut de l’île ; tertio, le dénouement, forcément fatal.

Alfred Alexandre avait déjà été remarqué en 2005 pour son premier roman Bord de canal (éditions Dapper), portant le titre d’un quartier en déserrance, où il campait les vies blessées des immigrés d’autres îles de la Caraïbe, échoués à Fort-de-France. Avec Les villes assassines, texte qu’il qualifie volontiers de « récit poétique », ce professeur de philosophie a pris le temps de travailler une forme urbaine, loin de Césaire et de Glissant.

Son écriture martèle un rythme oral de mots scandés comme sang qui percute les tympans, vibratos insolents et border-line qui, selon les passages, empruntent à la surabondance de la scène slam d’aujourd’hui comme à la jovialité langagière de San Antonio :

« Mais chaque fois qu’il se postait devant l’établi de Manuel pour mouliner des badigoinces à propos des frangines qu’il avait djoukées sur son canapé vert, je ne pouvais m’empêcher, en gobant ses fanfaronneries, de songer aux lèvres juteuses de Winona, sur lesquelles il pouvait, quand l’envie le prenait, faire flancher sa langue malsaine. »

Même dans son exagération, on devine le travail littéraire… ce « badigoinces » (pour « lèvres » traduit le TLF) sonne comme un appel argotique alors que Rabelais en usait déjà… ce « djoukées« , néologisme du meilleur aloi, résonne tant façon DJ, musico de musiques mêlées, que « souliers vernis »… ce « fanfaronneries » est listé dans le Dictionnaire de l’Académie début du XXe…

Les villes assassines serait-il le roman du nouveau dress code littéraire des huis-clos insulaires ? Tant par sa filiation que pas ses ruptures, A.A. veut « forger d’autres outils littéraires » (citons encore son entretien à France-Antilles), ce qui pourrait constituer un nouveau code narratif de l’île-prison :

« Pour moi, le travail d’une génération ne fait que pousser un peu plus loin les acquis des générations précédentes. Césaire, Glissant, Confiant et les autres ont peu à peu posé les bases d’un champ littéraire autonome à l’intérieur duquel je travaille. Mais tout écrivain, quel que que soit son pays d’origine, est sommé de réinventer une langue, sa langue.

Là où on peut parler de « rupture » c’est au niveau de la société. Pour rendre compte des mutations de la société martiniquaise actuelle, plus urbaine, plus individualiste, plus inféodée aux valeurs des classes moyennes, il faut d’autres outils littéraires que je m’efforce de forger. On ne peut pas rendre compte de la société actuelle dans une langue qui serait celle de Césaire ou de Glissant, aussi belles que soient ces langues. »

Déjà Jean-Pierre Arsaye remarquait dans Cultures Sud : « Avec Fabienne Kanor (D’eaux douces) et Alfred Alexandre (Bord de Canal), Jean-Marc Rosier (Noirs néons, éd. Alphée) fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains qui semble sur le point de succéder à celle de la Créolité (Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Gisèle Pineau, Ernest Pépin), qui elle-même a pris la relève des mouvements de la Négritude et de l’Antillanité. »

Tout comme Jean-Laurent Alcide dans Montray Kréyol : « La relève de la littérature martiniquaise semble assurée malgré le fait que les gens lisent moins à cause de l’abondance et de la variété de tout ce que permettent les nouvelles technologies, en particulier l’Internet. Il y a d’abord eu le coup d’éclat d’Audrey Pulvar avec L’Enfant-bois (éditions Mercure de France), puis celui d’Alfred Alexandre avec Bord de Canal (éditions Dapper), voici maintenant Jean-Marc Rosier avec Noirs néons (éditions Alphée). »

Dès l’incipit, Alfred Alexandre nous impose doucement son atmosphère de poésie urbaine :

« Les villes qui fument le crack n’aiment pas qu’on dise qu’elles sont belles. La nuit, quand elles allument leurs chandelleries minables sous la pluie, elles ont les yeux qui se rincent le sang, en mille morceaux de miroirs, dans les flaques d’eau. »

Mais très vite, Les villes assassines, nous plonge dans l’excès de mots (p. 15) :

« À la télé, des officiels aussi bajoleurs, aussi hypocrites que Vénaton, répètent que c’est pour baliser le tout-venant des foules au centre-ville, cette flopée de bidasses, de babylones, de vigiles et de caméras, qu’on zoome au premier coup d’œil. Mais je sais bien, moi, que c’est pour cloîtrer nos rébellions, cette cadenassaille. (…) C’est comme ça, on ne veut pas de nous dans ce pays. »

Cette rétention dans l’île, natale ou non, est d’emblée dénoncée (p. 20) :

« Tous, ils ont l’odeur de la folie renfermée comme un tas de linge sale. La folie cadenassée, tenue raide par les associatifs et les églises du coin et les éducations encastrées à grands coups de câble électrique dans le dos, à grands coups de nerfs de bœuf, d’insultes, de religions hypocrites et de regards plus assassins encore que les villes qui fument, le soir, le crack, à l’angle de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour. »

Question mots, Alexandre n’en ferait-il pas trop ?

Le vocabulaire est « chargé ». Ainsi, quand « la ville est noire et agressive », « l’air noir », quand leur quartier est « leur abattoir, leurs fosses d’aisance, leur misérable paradis perdu », où « elles dansent nos petites amatrices ».

Plus loin, les jeunes filles contraintes à une dancehall de fortune et à la vente de leur ventre, qui « drivayaient sur l’avenue » sont des « putaines », des « viveuses », « bondaleuses à poil », « petites sistas », « bitcheuses », « pleurniches de l’impasse », « chagrines », mais aussi les « divines », les « mafounes », ou encore « babyvaïce ou fayacoune, comme dans les clips de gansta rap », etc. qui s’offrent à mater leur « fouka » aux « petits gingas comme moi », aux « recalés de la vie », et autres « prisonniers de l’existence », encadrés par Vénaton, « le géreur à grande gueule des associations ».

Mieux qu’un vocabulaire chargé, une alternance de mots crus, argotiques, drivayés du parler rue, franco-créole, créolo-français, et de mots châtiés dans une phrase aux virgules bien installées, cette symbiose signe le style d’Alfred Alexandre (« des phrases qui me grattaient la bouche comme un tourment », reconnaît Évane, le narrateur).

Et aussi, ce décodage permanent, comme si les images slamées ne suffisaient pas :

« Il y a des villes qui assassinent la vie. Il y a des villes qui assassinent l’amour. Et ce n’est pas bon d’y mettre à nu la femme qu’on aime pour l’éternité. » (p. 49). Ce début de la deuxième partie veut nous instaler, nous lecteurs groggys, dans un entre-deux apaisé, comme dans l’œil du cyclone, quand on croit les éléments calmés : « Et leur musique d’algues lentes venait vers moi à bout de lèvres et de baisers, en soupirant tous les aveux et tous les repentirs que Winona, auparavant, n’avait jamais osé dévêtir devant qui que ce soit. » (p. 50)

Et d’autres thèmes apparaissent : l’enfance abandonnée, les générations sans parler commun, quand l’auteur enfonce le clou sur l’île abandonnée : « Ils n’en pouvaient plus, apparemment, dans ces pays bénis de richesses, d’avoir le ventre plein et l’âme vide. Ils n’en pouvaient plus de n’avoir rien d’autre à faire au monde que de s’empiffrer jusqu’à l’horreur et jusqu’au boudinement du cœur. » (p. 54)

« Maintenant que j’étais, moi aussi, depuis des années, en dérade, comme n’importe quel exilé, n’importe quel déplacé de la planète, je commençaise à comprendre ce qu’il lui racontait, Doppy, lorsqu’il lui répétait, les yeux tristes, qu’au monde il n’y aurait plus que des nomades. Des folies giratoires en circulation permanente. Avec leur soif de vie meilleure et de leur peur des lendemains qui flanchent, accrochée au guidon comme une damnation. » (p. 56)

Du coup, au lieu de ces virgules doubles, bien posées, on aimerait que la langue soit à la hauteur des calvalcades de mots, dans une emprise de phrases moins sages, pas de volutes, non, mais des harangues de la conscience cassée dans les bouges et bas-fonds, dans le sournois de la vie de reclus qui fait de ces anti-héros, nos contemporains.

Mais c’est bien-là que l’on reconnaît la nécessité d’un roman, à ces nombreux fils que le lecteur peut tirer, partant de ces 135 pages : un style, un renouveau, une parenté littéraire dans les archipels comme dans les mégalopoles, une dénonciation urgente portée par une épaisseur littéraire indéniable.

« Rupture », nous dit Alfred Alexandre… certes la société a changé. Mais les filiations littéraires avec les Anciens sont certaines. Le quartier de Sainte-Thérèse de Fort-de-France, rappelé par le décor des Villes assassines, est l’héritier de La Lézarde, d’Édouard Glissant. Le Renaudot de 1959 était la trace vibrante d’un paysage-fait-homme. Le roman urbain des insularités contraintes en est l’héritier évident. Plus de campagne, mais des villes et des quartiers, des zones reléguées ; plus de vision globale de l’île, mais la chronique enkystée des malheurs suris d’une jeunesse aliénée. Évène déroule son testament, comme Ève à Port-Louis — Ève et Winona ont toutes deux 17 ans —, l’héroïne de la Mauricienne Ananda Dévi, dans Ève de ses décombres (Gallimard). Et Césaire n’est pas si loin, Césaire, qui écrivait dans Moi, laminaire… (Seuil, 1982) :

Je m’accommode de mon mieux de cet avatar

d’une version d’un paradis absurdement raté

— c’est bien pire qu’un enfer —

J’habite de temps en temps une de mes plaies…

je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets.

 

Sur le thème de l’île-prison, consulter la sélection remarquable de Jacques Bayle-Otteinheim dans la Bibliothèque insulaire.

Pour Bord de canal, lire également la critique de Valérie Larose, sur le site Potomitan.

Sur Les Villes assassines, lire l’entretien avec Alfred Alexandre, par Rodolf Étienne, France-Antilles, 22/02/11.

Lectures et critiques des Villes assassines :

« Une écriture sans détours, une véritable poésie du désespoir. », librairie Renaud-Bray, Montréal.

« Quelques excès ne sauraient entacher ce texte incandescent, où l’auteur, sur le thème classique de la fille de joie et de son souteneur, version XXIe siècle urbain, a su transformer la boue en or, comme disait Baudelaire. La crudité des termes, le rythme des paragraphes, à l’instar de ces vies chaotiques, les alliages du créole et du français n’arrivant que là où ils ont leur place, c’est une écriture, une vraie, qui se confirme après Bord de mer, premier roman d’Alfred Alexandre. » Valérie Marin La Meslée, Le Point, 10/06/11

« Cette lecture est un réel régal pour les sens, jetant le lecteur d’un récif à l’autre, tout en prenant soin de le bercer de temps à autre, notamment par la force visuelle de certaines descriptions. Une langue qui mime le rythme endiablé des sound-systems, fêtes dans lesquelles les filles vont se perdre et danser jusqu’au bout de leur corps. » Blog de Stéphie, Mille et une pages.

« Le premier roman d’Alfred Alexandre Bord de Canal abordait déjà la thématique des exclus – ceux d’un quartier défavorisé avec ses marginaux, ses immigrés à la solde d’exploiteurs sans vergogne dans un style dépourvu de fioritures – et provoquait un véritable frémissement de délectation auprès des lecteurs et de la critique. Ce deuxième roman ne séduit sans doute pas autant : les personnages moins captivants peinent à convaincre, l’issue est quelque peu prévisible et la violence en surdose alourdit le récit aux accents trop souvent élégiaques. » Ayelevi Novivor, Site Gens de la Caraïbe.

« Alfred Alexandre réussit à merveille à faire se côtoyer les disgrâces du quotidien et les beautés intemporelles que sont la poésie et l’amour. Un petit bémol, cependant. Il est dommage que, par moments, la langue apparaisse comme surchargée, saturée de poésie, altérant ainsi la fluidité de la lecture. Mais ce détail ne saurait gâter le plaisir de cette découverte. » Blog le salon de mrs pepys.

« Les Antilles voient s’affirmer une nouvelle génération d’écrivains qui trouve son chef de file en la personne d’Alfred Alexandre, romancier « post-créole ». » Site du festival Étonnants voyageurs.

Haïku de Noailles

Extrait intitulé « L’automne », pp. 162-163, du recueil d’Anna de Noailles, Les Forces éternelles, publié en 1920 : (…)

Demi-nue, échappant à son feuillage clair,
La cime d’un bel arbre apparaît dans l’éther,
Lucide et reposée.
Un humide brouillard qui songe, gonfle l’air
De latente rosée.
Dans la forêt cinglant pour un fatal départ.
Les biches aux doux pieds, d’un confiant regard
Consultent, le front bas, la terre resserrée,
Et l’on voit onduler, sous la brise moirée,
Leur robe tachetée, ailée et aérée
De faisan et de léopard !
La nature bondit, mais le ciel se résigne.
L’horizon incline au sommeil,
L’étang, compact de froid, semble enclore les cygnes,
Précurseurs de l’hiver, à la neige pareils.
Tout se tait, et pourtant c’est un muet murmure :
Bourdonnement gelé du silence et de l’eau.
Le noir croassement des obliques corbeaux
Fait, dans l’éther uni, une sèche cassure.
Mais, plus que le printemps, plus encor que l’été,
Cette franche saison, pétulante et benoîte,
Avec ses bonds joyeux et ses mollesses d’ouate,
Et ses traînantes voluptés,

Donne aux pauvres humains la timide espérance
Que la nature penche un instant sur leurs vœux
Son grand battement d’aile, expansif et nerveux,
Où l’âme reconnait sa fougueuse indigence.
— Et pourtant, ô brillant et nombreux Univers,
Tous les morts sont couchés au funèbre revers
De ta belle cuirasse !

En transformant quelque peu l’ordonnancement des alexandrins suivants :

Le noir croassement des obliques corbeaux
Fait, dans l’éther uni, une sèche cassure.

on peut entendre un haïku, du moins l’esprit d’un haïku :

Le noir croassement

des obliques corbeaux fait, dans l’éther uni,

une sèche cassure.

simplifions (ô sacrilège !) :

Le noir croassement

des obliques corbeaux fait

une sèche cassure.

 

…à l’image d’une autre saison,

fin février, entre hiver et printemps,

ciel bleu, froid sec, lumière ardente.

Édouard Glissant, hommage des Éthiopiques (Bayonne, 14-19 mars 2011)

Édouard Glissant, les indiens Kogis de Colombie et Raymond Aubrac dans la Résistance, seront les thèmes du troisième festival des Éthiopiques, à Bayonne, du 14 au 19 mars 2011.

« Évidemment, le message de Glissant résonne au Pays basque », relève Beñat Achiary, directeur artistique du festival, à Sud-Ouest. Glissant, déjà en 2007, l’avait porté lors d’Errobiko festibala, à Ustaritz. Notamment dans une magnifique improvisation poétique aux côtés du fou Bernard Lubat. « Les gens étaient transportés, ce fut un moment très beau. »

Les organisateurs des Éthiopiques tirent des mots de Glissant « de la joie, de l’espoir, du courage ». Avec cet enthousiasme ils ont bâti la programmation de ces nouvelles « rencontres artistiques ». « C’est évidemment dans la droite ligne de la pensée de Glissant que nous avons choisi comme thème principal  »ama lu », la terre mère. »

Pour les Éthiopiques, Glissant est un « compagnon de route » :

« Par les fleuves viennent les goulées de nos montagnes… et la mer remontant jusqu’à Came « remugle » ses humeurs… là, dans les ruisseaux des barthes encore sauvages, s’étreignent les lamproies une dernière fois sur leur floraison d’œufs… les flux et les reflux de la vie, forte et fragile… Nous croyons que nous ne sommes pas différents de cette terre, de cette mer, de ces ruisseaux, des arbres, des fleurs… toute l’histoire de la vie est présente dans nos cellules…

Nous sommes aussi reliés aux autres humains. L’acier et le bois qui partent de nos ports traversent les continents vers des pays où la vie et les rêves se fraient soudain des chemins de jasmin et de fraternité retrouvée…

Nous savons que nous pouvons aussi connaître l’ivresse calme des choses bien partagées, de la parole libre, du respect de la terre qui nous façonne et nous nourrit…Mais comment y parvenir ? avec quelle sagesse ?

 

…Sans doute avec celle de compagnons de route tels qu’Edouard Glissant, immense écrivain martiniquais qui était à nos côtés pour le lancement de la première édition des Ethiopiques de Bayonne en 2009…Il vient de nous quitter et son départ nous remue profondément. »