« Colloque sentimental », de Paul Verlaine (1844-1896)


Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux formes ont tout à l’heure passé.

Leurs yeux sont morts et leurs lèvres sont molles,
Et l’on entend à peine leurs paroles.

Dans le vieux parc solitaire et glacé
Deux spectres ont évoqué le passé.

– Te souvient-il de notre extase ancienne ?
– Pourquoi voulez-vous donc qu’il m’en souvienne ?

– Ton cœur bat-il toujours à mon seul nom ?
Toujours vois-tu mon âme en rêve? – Non.

Ah ! les beaux jours de bonheur indicible
Où nous joignions nos bouches ! – C’est possible.

– Qu’il était bleu, le ciel, et grand, l’espoir !
– L’espoir a fui, vaincu, vers le ciel noir.

Tels ils marchaient dans les avoines folles,
Et la nuit seule entendit leurs paroles.

Ce dernier poème du recueil Les Fêtes galantes (1869) a son explication.

Max Jacob : « Considère-toi comme une parcelle du cosmos »

Max Jacob en 1934, photographie de Carl van Vechten(Library of Congress)

Max Jacob : entre ciel et terre, lecture à haute voix : à l’occasion du 70e anniversaire de la disparition de Max Jacob (né le 12 juillet 1876 à Quimper, mort le 5 mars 1944, alors qu’il était emprisonné au camp de Drancy), dans le cadre de la 16e édition du Printemps des poètes qui lui est entièrement dédiée, le Centre national du livre a accueilli une rencontre poétique, mardi 11 mars, animée par Jean-Pierre Siméon, directeur artistique du Printemps des Poètes. Les lectures étaient assurées par Sophie Bourel, comédienne, et Guy Goffette, écrivain :


Consulter le site de l’Association des Amis de Max Jacob et cliquer sur la page d’accueil sur le titre « Événements 2014 » pour découvrir l’agenda des manifestations du 70e anniversaire.

En furetant, je découvre sur le site de l’université canadienne du Saskatchewan, le travail de Maria Green, classé par thèmes qui nous offrent prétexte à un délicieux voyage. Ainsi, cette belle confession : « L’amitié a été le clou où est pendue ma vie. »

À noter sur le site du Printemps des poètes, l’hommage à Max Jacob et l’excellent dossier de presse à télécharger, où j’ai puisé, entre autres bons mots, cette adresse à Roger Toulouse, en 1937, à propos de la transmission poétique : « Considère-toi comme une parcelle du cosmos ».

Tout redeviendra grand et immense

Tout redeviendra grand et immense

les terres simples et les eaux ridées,

Les arbres géants et très petits les murs ;

et dans les vallées, fort et multiple,

un peuple de bergers et d’agriculteurs.

Et plus d’églises, qui enserrent

Dieu comme un fuyard, et qui se lamentent sur lui

ainsi qu’un animal pris au piège et blessé,

à ceux qui frapperont à la porte les maisons se feront accueillantes

et une senteur d’offrande sans limite

dans toutes les mains et en toi et en moi.

Aucune attente de l’au-delà et  aucun regard vers l’ailleurs,

que désir, surtout de ne pas profaner la mort

et se faire humble serviteur des choses de la terre,

et de n’être plus chaque fois nouveau à ses mains.

Rainer Maria Rilke, 20.9.1901, Westerwede Journal de Westerwede et de Paris, 1902, Traduit de l’allemand par Pierre Deshusses, Collection : Rivages Poche / Petite Bibliothèque | Numéro : 409, 144 pages, janvier 2003

La mort de l’homme de lettres haïtien Jean Métellus

L’une des grandes figures des lettres haïtiennes de la diaspora, le poète et médecin neurologue Jean Métellus est mort le 4 janvier 2014 à l’âge de 76 ans des suites d’une longue maladie. Né à Jacmel en Haïti en 1937, il vivait en France depuis son exil en 1959 lorsqu’il a fui la dictature de François Duvalier.
Il est édité tardivement, à l’âge de 41 ans, d’abord en poète par Maurice Nadeau avec son premier recueil Au pipirite chantant. Il sera romancier avec Jacmel au crépuscule (1981), La famille Vortex (1982), Une eau forte (1983) et dramaturge avec Anacaona (1986), Colomb (1982), essayiste avec Haïti, une nation pathétique (1987), De l’esclavage aux abolitions, XVIIe ‑ XXe siècles, en collaboration avec Marcel Dorigny (1998).
Jean Métellus est l’auteur d’un livre d’entretiens avec Jacques-Hubert de Poncheville
Sous la dictée du vrai (1999) ; de sa direction du Groupe de Recherche sur les Apprentissages et les Altérations du Langage (GRAAL – sic), il écrit Voyage à travers le langage (1996), et Vive la Dyslexie !, coécrit avec Béatrice Sauvageot (2002).

Cet homme exquis était un grand collectionneur de peintres haïtiens.

Prix :

  • Grand Prix International de Poésie Léopold Sédar Senghor (2006)
  • Le Grand Prix de poésie de la Société des Gens de lettres (2007)
  • Prix International de Littérature francophone 2010 Benjamin Fondane (2010)
  • Grand Prix de la Francophonie de l’Académie Française 2010

Honneurs :

  • Chevalier de la légion d’honneur (2008)

Extraits du recueil Au Pipirite chant (Partie I)

Poème éponyme :

« Et le paysan haïtien enjambe chaque matin la langue de l’aurore pour tuer le venin de ses nuits et rompre les épines des cauchemars
Et dans le souffle du jour tous les loas sont nommés.
Au pipirite chantant le paysan haïtien, debout, aspire la clarté, le parfum des racines, la flèche des palmiers, la frondaison de l’aube. »
(…)
« Pour brûler un solfège d’épines, de fantômes et de chenilles prêts à enseigner la mort
Une toile d’araignée soudain me dispute les grâces des loas et bascule les pylônes du houmfort
Au pipirite chantant mon cœur est tourmenté, ma tête embrigadée par la vaillance des vœux… »

Extrait du poème Rires et larmes d’un enfant noir (recueil Au pipirite chantant), qui lui a valu d’être l’un des rares poètes noirs à être publié dans l’Anthologie de la poésie française du XXe siècle (Gallimard, Folio) :

« Et l’enfant noir en sortant de l’école s’arrête devant les vitrines, regarde les jouets, et les narines rappellent le souvenir d’un nouvel an, rappellent un plat préparé par 
la mère, la mère infatigable, la seule magie de la maison, la mère qui fait réciter les leçons avant de prendre sa bible pour implorer la grâce, la mère 
exemplaire, la mère invaincue, la mère qui tient tête à toutes les saisons aux monstres des banques, aux lois des tribunaux
Et cette mère apprend à l’enfant l’oubli des soucis
le secret de toute force
Elle apprend aussi à l’enfant à désirer en tout temps la puissance
Cette mère s’est installée dans son enfant pour boire ses larmes, pour lui apprendre à rire, à désirer invinciblement
Et puis à l’enfant elle a dit : Deux ruisseaux sur mes joues sont creusés le long de mes narines pour pleurer à ta place et je te lègue toute ma force de rire pour
l’avenir »

Site de Jean Métellus

Notice Jean Métellus sur le site Île en île.

Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire (Césaire)

Rien ne délivre jamais que l’obscurité du dire
Dire de pudeur et d’impudeur
Dire de la parole dure.
Enroulement de la grande soif d’être
spirale du grand besoin et du grand retour d’être
nœud d’algues et d’entrailles
nœud du flot et du jusant d’être.
J’oubliais : le dire aussi d’étale :
c’est nouée la fureur de ne pas dire.
La torpeur ne dit pas.
Épaisse. Lourde. Crasse.
Précipité. Qui a osé ?
l’enlisement est au bout.
Au bout de la boue.
ah !
il n’est parole que de sursaut.
Briser la boue.
Briser.
Dire d’un délire alliant l’univers tout entier
à la surrection d’un rocher !

Extrait du poème « Configurations », publié dans Comme un malentendu de salut (Aimé Césaire)