Haïti en création (1)

« Séparés par quelques dizaines de kilomètres, Fond-des-Nègres et Fond-des-Blancs pourraient bien résumer la singularité de la musique haïtienne: une France rêvée, greffée sur une Afrique idéalisée. En Haïti, il n’existe pas de conservatoire de musique mais la musique rurale est un véritable conservatoire du passé. La tradition coloniale des danses de cour, du menuet à la contredanse, par exemple, est à l’honneur chez les paysans haïtiens.

Plus qu’une imitation servile, une parodie cocasse des danses des colons blancs, la “contre-danse” est devenue une vraie contre-culture, la forme ironique et ludique qu’ont trouvée ces paysans pour intégrer, digérer ce qui leur était hostile ou étranger. Tel un boa, Haïti absorbe sans cesse ce qui l’attaque.

Et cette musique métisse, cette danse de résistance continue de “marronner” dans les montagnes à la manière des esclaves qui fuyaient les plantations coloniales pour vivre en marge de la servitude. »

Texte de Charles Najman à propos de l’exposition photographique d’Emmanuelle Honorin « Fond-des-Nègres / Fond-des-Blancs », Centre musical Fleury Goutte d’Or – Barbara, à Paris.

L’œil en noir et blanc de Jean-François Tremege

Un masque de sable, sur la plage de la tribu de Kurine à Maré (îles Loyauté, Nouvelle-Calédonie, Pacifique Sud), vu par Jean-François Tremege, dont on apprécie grandement le travail complice, comme ces cocotiers traversés par la lumière, même tribu, en 1998. À voir ou à découvrir dans cette galerie retraçant ses trois voyages sur le Caillou : Les sentiers d’une île.

La peine de mort s’étend bien au-delà des quatre murs d’une cellule (Caroline Planque)

Aux Buttes-Chaumont, parc de la capitale connue pour ses agréables dénivelés, son lac central et ses périphéries montueuses… Quand les joggeurs du dimanche s’apprêtent, s’échauffent et courrent des tours et des tours, le piéton honnête ne presse pas le pas malgré le vent frais et le frimas piquant. Sur les grilles de l’entrée principale, face à la mairie, les photos de Caroline Planque arrêtent le regard plus sûrement que le sifflet d’une autorité administrative.

En grand format, un visage ou un buste ou une oblique témoigne de l’effet de l’exécution capitale sur les proches des détenus du couloir de la mort : « Une fois condamnés à la peine capitale, hommes et femmes deviennent un simple numéro de matricule qui efface progressivement leur nom, leur passé et bien souvent leur humanité. Et pourtant, derrière chaque numéro se cache un individu avec une histoire, une famille, des proches. La peine de mort s’étend bien au-delà des quatre murs d’une cellule, à commencer par le parloir. »

L’onde de choc provoquée par l’éxécution fatale est visible sur une sœur, un activiste, un aumonier… ou des enfants. A ce propos, on est sidéré par la tranquille détermination du groupe Kids against death penalty, association créée par trois adolescents neveux d’un condamné).

« Il serait naïf de croire que la peine de mort affecte uniquement le condamné : ce sont des familles entières qui s’effondrent, et des individus, autour et à l’intérieur du monde carcéral, qui sont marqués à jamais . »

Nombreuses interviews dans le supplément de Ouest-France consacré à cet engagement.

Voir le site Ensemble contre la peine de mort.

Guitar Drag, le son du lynchage

Avec Guitar Drag , film de 14′ visible aux rencontres photographiques d’Arles, le spectateur se replonge dans l’histoire raciale des Etats-Unis. A un an d’intervalle, le même festival nous aura présenté, en 2009, Without Sanctuary, plusieurs dizaines de cartes postales de lynchage, une exposition absolument sidérante, et donc en ce moment, jusqu’au 19 septembre 2010, un film de Christian Marclay, tourné en 1999 à San Antonio (Texas).

Tirée par un gros pick-up et reliée à un ampli de bonne taille, une guitare électrique émet le son que renvoient les revêtements sur lesquels elle est traînée au long de son parcours, macadam de la route, terre des chemins, herbes des plaines. En soi, c’est-à-dire seul, hors contexte, le film ne dit rien que les sons stridents, suraigus et perçants d’une guitare écorchée.

Or, nous explique à l’entrée de la salle de projection, Emma Lavigne, commissaire de l’exposition : « Guitar Drag est un morceau de punk-rock nourri de la rudesse du blues, un manifeste qui nous emmène dans un Texas en proie au racisme, où continuent à se perpétrer des crimes, tel celui de James Byrd, un Africain-Américain mis à mort après avoir été traîné par un camion, variante contemporaine du Strange Fruit chanté jadis par Billie Holiday. Dans Guitar Drag, Marclay a fait de la guitare électrique le prolongement le plus émouvant qui soit du corps humain. »

En juin 1998, « un meurtre raciste secoue le Texas », selon le titre de l’artcile de Sylvie Kauffmann (Le Monde, 12/06/98) : « Trois repris de justice blancs américains en virée dans un pick-up, un samedi soir tard, emmènent un Noir américain qui rentre chez lui à pied d’une fête de famille. Ils l’entraînent sur un chemin isolé, le passent à tabac puis accrochent son corps au véhicule à l’aide d’une chaîne. Ils traînent ensuite sur plus de 3 kilomètres la victime dont le corps sera retrouvé décapité et démembré par la violence des chocs multiples. »

Ce crime inspiré de l’idéologie raciale du lynchage a eu d’énormes répercutions sur la société américaine, jusqu’à l’’adoption en octobre 2009 d’une loi sur les crimes de haine, le Matthew Shepard and James Byrd, Jr. Hate Crimes Prevention Act. texte qui complète la loi de 1968, signée par le président Lyndon Johnson une semaine après l’assassinat de Martin Luther King, en vertu de laquelle s’attaquer à une personne en raison de son origine ethnique ou de sa religion est un crime fédéral.Alors, on relit le texte complet de la présentation d’Ella Lavigne : « L’œuvre de Christian Marclay, artiste américain né en 1955, révèle, au-delà de son inscription dans une trajectoire reliant Marcel Duchamp au pop art et à Fluxus, une énergie punk qui lui confère une dimension éminemment subversive. La permanence de l’esthétique punk dans son œuvre, des premières performances en 1979 à son installation Crossfire (2007), est remarquable et peut s’expliquer à la fois par la force et la richesse de suggestions musicales et scéniques du punk qu’il découvre en arrivant à New York en 1978, alors qu’il est étudiant en art, avec des groupes et des musiciens comme DNA, Mars, Lydia Lunch, Glenn Branca. The Kitchen, sous la direction musicale de Rhys Chatam, le CBGB et le Mudd Club sont fréquentés par les musiciens comme par les jeunes artistes, alors exclus du réseau des galeries d’art. La découverte de Sid Vicious, que Marclay voit en concert au Max’s Kansas City – après la séparation du groupe Sex Pistols – a sur lui un impact considérable. La guitare électrique est l’unique protagoniste de Guitar Drag (2000), scénario qui confronte le public plongé dans le noir dans un face-à-face avec une image occupant tout l’espace de projection. Le son de ce solid body traîné par un camion et qui se fracasse sur le sol du désert texan est saturé par un puissant ampli qui fait hurler l’instrument. »Avec Guitar Drag, l’art contemporain montre une fois de plus le lien nécessaire entre l’œuvre elle-même (un film) et son contexte (la société). Le spectateur entend ainsi hurler la victime pendant 14′, alors que la guitare-corps est frottée, récurée, battue, étrillée, raclée, limée, grattée, maltraitée, poncée, rossée, râpée, froissée, frappée, briquée, décapée, effleurée, érodée, grattée, ratissée, récurée, ruginée, ripée, regrattée, curée… en une folle volonté de la blanchir ?Ce film prend place dans un ensemble d’expositions en Arles, I am a cliché, éloge de l’esthétique punk, dont on lira avec intérêt quelques chroniques ou critiques par Lunettes rouges, Le Temps, Jean-Clet Martin, etc. 

Voices of Haïti : chaque jour une photo

Chaque jour une photo et un message sur Voices of Haïti. « Qu’est-ce que vous avez à dire de tout cela ? » demande Jeremy Cowart, photographe de Nashville à ceux qu’il rencontre à Port-au-Prince. Le produit de la vente des photos sert à acheter des tentes pour les sinistrés. Jeremy Cowart est le fondateur de Help-Portrait, association de photographes qui remettent leur photo à ceux qu’ils photographient.

Haïti : « un peuple d’artistes incroyables » (Benjamin Struelens)

À Bruxelles, la Charge du Rhinocéros, association de production et de diffusion de théâtre, et son mur de photos, celles de Benjamin Struelens, un jeune photographe belge. Il a photographié Haïti avant le séisme du 12 janvier, comme ces deux enfants au carnaval de Jacmel.

Sa soeur, son frère et l’épouse de Benjamin sont Haïtiens.

« C’est un coup de coeur, sans arrière-pensée. Je remercie les libraires et  tout ceux qui ont travaillé bénévolement pour donner le jour à ce livre et bien sur le public, qui en l’achetant, nous aidera à soutenir ce peuple qui a bien besoin aujourd’hui de notre solidarité. Haïti, ce n’est pas que la misère et les aléas  climatiques mais aussi un peuple d’artistes incroyables et une population dont la culture est d’une ouverture immense. »

Ce livre de photos est une opération de solidarité pour l’ONG Geomoun qui travaille auprès de six-cents enfants d’Haïti depuis de 10 ans. « 100% du prix de vente ira à Geomoun, garantit Benjamin Struelens, pas seulement les bénéfices. »

Sur le lynchage, lire Joël Michel

Vu l’exposition Without Sanctuary, des cartes postales de lynchages aux Etats-Unis au début du siècle précédent. Exposition à vous glacer le sang, absolument essentielle, dans le cadre des rencontres photographiques d’Arles (jusqu’au 13 septembre). Les sourires du public sudiste, l’endimanchement des spectateurs, leur vengeance raciste mais horriblement pudique (on recouvrait le sexe des pendus), la vente de cartes postales, la photographie comme véhicule de la barbarie, la justice dite populaire (la loi de Lynch), la vengeance d’une collectivité, la horde humaine fière de ses valeurs, une honte américaine dans un siècle qui a fait du chemin depuis.

Sur ce sujet à recommander, un essai remarquable, signé Joël Simon, Les lynchages aux Etats-Unis, publié en 2008 aux éditions de La Table Ronde.

Yanomami, un regard

Très belle découverte, commentée sur le site de Télérama par Luc Desbenoit, du livre de la photographe Claudia Andujar sur les Yanomamis. Livre signé Claudia Andujar, Alvaro Machado, traduit par Elisabeth Monteiro Rodrigues, édité par Maravl en 2007 : Yanomami, la danse des images.

Ses photographies (Brésil, symphonie humaine) sont exposées à la Maison de la photographie Robert Doisneau jusqu’au 2 août 2009.