Littérature et divertissement

Parmi les propos de présentation de leur livre sélectionné pour le Prix du livre Inter (décerné lundi 6 juin 2011), les finalistes sèment quelques devises personnelles :

« La littérature est le contraire exact du divertissement. » Olivier Adam, Le cœur régulier (L’Olivier).

« On peut tous devenir le fantôme de son propre père. » Philippe Forest, Le siècle des nuages (Gallimard).

Hébétés, dans la cathédrale de Port-au-Prince, ruine immense habitée et hantée par Frankétienne

« Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres » de Charles Najman avec Frankétienne, présenté le 30 mai 2011 à l’UNESCO (Paris) porte un titre magnifique pour un film atypique. Les amateurs diraient un OVNI filmique sans genre défini, hybride fiction, documentaire, finalement film littéraire.

Son héros est le plus grand poète haïtien vivant, Frankétienne, auteur de livres tout aussi atypiques, surréalistes, qu’il met lui-même en page dans des typographies hors-normes, tel L’oiseau shizophone, livre à plusieurs voix.

Frankétienne, à la fois l’écrivain et le personnage principal erre dans le ventre de la cathédrale en ruines de Port-au-Prince. Son verbe dantesque se déroule comme une longue introspection sur la finalité de l’existence ou en dialogue burlesque avec le comédien Gardel Innocent sur les questions d’un G8 grotesque.

De temps à autre, apparaissent des habitants de la cathédrale, c’est le côté documentaire du film, une mère juchée sur les décombres allaite son enfant, des hommes cisaillent les tiges en fer du béton démembré.

Dans d’autres scènes, Frankétienne figé debout dans un cercueil ouvert au cœur des racines d’un banian continue sa profération dans le chaos et la désolation.

Film littéraire par excellente, Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres conjugue deux démarches celle de Najman et celle de Frankétienne, qui se rejoignent quelquefois, qui se superposent souvent, et laissent le spectateur hébété.

A suivre, le discours de Frankétienne après la projection :

Franketienne Discours UNESCO from geomuse.fr on Vimeo.

Recommandé : « La maman qui s’absentait »

La maman qui s’absentait, livre album de deux auteurs, Stéphane Martelly à l’écrit, Albin Christen au graphisme, noir et blanc, vernis sur papier chiffon en 24 pages de haute facture. Publié par Vents d’ailleurs.

Un livre sur le lien, parabole de l’attachement maternel empreint de vies antérieures (chez la mère), de questions (chez l’enfant). Se déploie comme une grande exposition de sentiments très forts que le tracé d’Albin Christen, né en Suisse, grave dans des doubles pages en chaud/froid, noir/blanc, lettres en blanc sur fond noir/lettres en noir sur fond blanc…

Stéphane Martelly est née en Haïti, vit à Montréal. Lien, distance, écart, coupure, autant de tracées sous-jacentes comme on le devine dans son titre précédent, en collaboration avec Christine Jeanney, Folie passée à la chaux vive (Publie.net, 2010) : « Une série de toiles d’une très grande force, qui arrive dans votre vie sans prévenir et y reste comme un caillou définitif : Stéphane Martelly peint, mais elle est aussi écrivain, enseigne la littérature créative à l’Université de Montréal et participe à plusieurs groupes de recherche sur la littérature haïtienne. » (François Bon, l’éditeur.)

Lire Jeuness’à pages :  » Martelly ne prend pas les enfants pour des êtres limités, incomplets, elle leur offre un poème, un texte qui fait son chemin petit à petit dans la conscience. Qui résonne aussi singulièrement dans la voix du parent lecteur. »

 

Rapjazz, avant-goût

couverture Rapjazz

Extrait 1 de Rapjazz, de Frankétienne :

Charnellement, fougueusement, j’ai aimé ma ville. Son onirisme érotique. Sa fausse pudeur. Sa débaucherie subtile. Sa sensualité discrète. La fantaisie légère de ses ruelles et de ses beaux quartiers. Le yanvalou baroque de ses corridors secrets. Le bouillonnement
chaleureux des lakous. L’atmosphère familiale des espaces populaires. L’enchevêtrement des sensibilités et des corps surchauffés. Les liens affectifs entre voisins. L’exaltation de mon enfance. La naïve euphorie de mon adolescence. L’ivresse de ma jeunesse en
débordement.

Extrait 2 de Rapjazz, de Frankétienne :

Mes amours me reviennent amalgame d’utopies et de tendre
violence quand je mange mes silences
je m’en vertige à contempler ma ville debout
hors des vestiges de l’ombre
entre pierre et poussière
entre l’or invisible et la boue des ténèbres
entre ordures et lumière
je nage inépuisable
je suis de Port‑au‑Prince
ma ville enfouraillée de nuits intarissables
ma ville schizophonique bavarde infatigable.

Zèklè zèl papiyon deklete lakataw madichon kokayin peyizaj
toutplimay
reveye lakansyèl kankannen dwètjouda k’ap fouye pwofonde
teritwa lenvizib
reveye lasirèn k’ap naje lan basen siwolin enposib
reveye mètrèsdlo benyen malè penyen malè ponyen malè
miyonnen malè
reveye jwètmarèl Pòtoprens kabouya kagoulaw kadejak pakalaw
lamadèl tan benbo tan lontan tan jodi tan denmen tan pèdi
tan loray tan imajinè tan tolalito tan laviwonndede lan memwa
drivayè/avadra k’ap mache pwonmennen toupatou lajounen kon
lannywit lan lari Pòtoprens.

Extrait de la préface, signée de l’éditeur Rodney Saint-Éloi :

Je me promène dans ce livre bizarre, Rapjazz. Journal d’un paria de Frankétienne. Je suis frappé par une évidence. L’évidence est la question et non le fait. Et je me pose une question simple, qui revient soit sous forme d’une anecdote, soit sous forme d’une nécessité historique : « Que serait Port-au-Prince sans Frankétienne ? »

Résumé par l’éditeur :

Rapjazz. Journal d’un paria est une traversée poétique de Port-au-Prince, la ville miracle. Tour à tour chronique, hymne, et poésie, ce livre, par la danse des mots et des langues, ancre la ville au cœur du chaos.

À noter la projection en avant-première, le 30 mai à 19h30 à l’UNESCO, à Paris, du documentaire de Charles Najman consacré à Frankétienne : « Une étrange cathédrale dans la graisse des ténèbres ».

« Haïti, pays réel, pays rêvé », un documentaire sur une résidence d’écrivains

« Haïti, pays réel, pays rêvé », documentaire (12’) de Christian Tortel sur le lancement en mai 2011 d’une résidence d’artistes en Haïti. À visionner sur le site Culturebox.

 

p1010392.1305037050.JPG

 

Sur la photo, de gauche à droite : Makenzy Orcel, James Noël, Paolo Woods, Jean-Pierre Magnaudet (JRI), Yanick Lahens. Absents de la photo : Marvin Victor, Michel Monnin, Pascale Monnin.

Premières diffusions dans l’hebdomadaire TV Caraïbes sur Outre-mer 1ère, en Martinique vendredi 13 mai à 20h30, en Guadeloupe et en Guyane, dimanche 15 mai à 13 h.
Résumé : Des écrivains haïtiens, autour du poète James Noël, ont créé une résidence artistique et littéraire dans le Sud du pays, à Port-Salut.
Première résidence du genre, Port-Salut – la bien nommée – pourrait devenir un pôle de décentralisation culturelle et une utopie dans un pays dévasté après le séisme du 12 janvier 2010.
Contexte : L’écrivain Dany Laferrière (« C’est la culture qui nous sauvera ») comme l’UNESCO (qui s’est réuni en avril pour proposer cinq programmes d’action sous le label : « Haïti : faire de la culture un moteur de la reconstruction »), tous s’accordent à miser sur un patrimoine hors du commun et sur l’énergie des créateurs, qu’ils travaillent dans ce pays de la Caraïbe ou dans la diaspora.

« Haïti, pays réel, pays rêvé », en hommage à Édouard Glissant.

Haïti en création (1)

« Séparés par quelques dizaines de kilomètres, Fond-des-Nègres et Fond-des-Blancs pourraient bien résumer la singularité de la musique haïtienne: une France rêvée, greffée sur une Afrique idéalisée. En Haïti, il n’existe pas de conservatoire de musique mais la musique rurale est un véritable conservatoire du passé. La tradition coloniale des danses de cour, du menuet à la contredanse, par exemple, est à l’honneur chez les paysans haïtiens.

Plus qu’une imitation servile, une parodie cocasse des danses des colons blancs, la “contre-danse” est devenue une vraie contre-culture, la forme ironique et ludique qu’ont trouvée ces paysans pour intégrer, digérer ce qui leur était hostile ou étranger. Tel un boa, Haïti absorbe sans cesse ce qui l’attaque.

Et cette musique métisse, cette danse de résistance continue de “marronner” dans les montagnes à la manière des esclaves qui fuyaient les plantations coloniales pour vivre en marge de la servitude. »

Texte de Charles Najman à propos de l’exposition photographique d’Emmanuelle Honorin « Fond-des-Nègres / Fond-des-Blancs », Centre musical Fleury Goutte d’Or – Barbara, à Paris.