Cendrars voyage de tout repos

« Je veux, moi aussi, une littérature exultatrice de la Vie, quand en réalité je la méprise supérieurement, la vie, impuissant, voluptueux, frileux et délicat. Donc, des milliers de chiens se jetteront en clamant dans ma voie, voudront stupidement vivre mes rêves, réaliser mes pensées. Les brutes ! Ils seront tous anéantis, consumés, et mon œuvre est déjà illuminée, mes pages rougeoient sombrement à cette flambée des damnés de l’enfer ! »

Blaise Cendrars, Mon voyage en Amérique suivi de Le Retour (L’Imaginaire, Gallimard, février 2015)

 

« Deux euros, ça ira »

Devant un cinéma un homme regarde des affiches de films.
Une femme qu’il devine édentée, fichu couvrant le front, demande une pièce.
L’homme fouille ses poches.
Il en sort plusieurs, semble hésiter entre une grosse pièce de 2 euros et la menue monnaie indigne.
« 2 euros, ça ira », lance-t-elle très vite, experte.
L’homme donne sa pièce.
S’ensuit un échange sur la musique manouche d’une autre femme, assise au pied d’un buste.
Alors les paroles se perdent dans le brouhaha des cinéphiles et de la foule qui les avale tous les deux.

JE SUIS CHARLIE en bengali, coréen, chinois, guarani, latin, hébreu, arabe…

A l’INALCO – LANGUES O’ (Institut national des langues et civilisations orientales), à Paris, JE SUIS CHARLIE est affiché en bengali, coréen, chinois, guarani, latin, hébreu, arabe, persan, serbe, basque, hindi, albanais, anglais, polonais, wolof, yoruba, thaï, kurde, turc, grec, géorgien. Au sol une rame de papier et un feutre attendent d’autres langues

Le jour de Charlie

 

À l’Université de Genève :

Genève

À Paris, la place de la République est noire de monde. Une foule silencieuse. Une foule compacte qui fait très grand nombre. Un homme monte sur la statue de la République et attache un brassard à son bras de géante. Applaudissements.
Beaucoup sont venus avec l’affichette JE SUIS CHARLIE. Ferveur collective. D’autres brandissent un stylo bien droit dans leur main. Certains essaient de circuler dans la foule compacte. On dirait des ruisseaux humains.
On est venu pour faire nombre, pour respirer le même air, pour garder un peu de cet esprit de liberté qu’on a voulu tuer. On se touche, se faufile, traverse la place.
Une femme agoraphobe essaie de franchir l’espace qui la sépare d’une éventuelle sortie. Du haut d’un promontoire, elle débouche sur un horizon. On lui passe de l’eau. Elle sort une cigarette. C’est une ancienne journaliste culturelle. Elle dit avoir l’habitude des grottes mais pas des foules.
Une ambulance essaie de fendre la foule tous gyrophare et sirène en alerte. Elle va lentement.
Un autre ruisseau humain fend la foule. Chacun porte les lettres allumées N.O.T. A.F.R.A.I.D. Applaudissements.
Je remonte la rue du Faubourg du Temple direction Belleville. Je me réfugie dans un café pour me réchauffer. Au mur est affiché le discours de Martin Luther King : « I have a dream ».

Entendez-vous le cliquetis des claviers d’Afrique…

Quel est l’avenir de la littérature ? demande en fin d’interview Anne-Françoise Hivert, correspondante en Suède de Libération à Henning Mankell (Libé, 20-21/12/2014, p. 23). Réponse de l’auteur de la série Kurt Wallander, qui vit entre l’Europe et le Mozambique :

« Je me souviens du début des années 60, quand la littérature d’Amérique du Sud est arrivée et nous a submergés, modifiant notre conception de ce que sont un être humain et ses conditions de vie. Nous en sommes au même point aujourd’hui : cette fois, le tsunami va venir d’Afrique. Si vous vous asseyez quelque part sur le continent africain et ne faites aucun bruit, vous entendrez le cliquetis des claviers : partout, les gens sont en train d’écrire leur histoire. »

D’autres claviers ne sont pas menés pas des « cliquetis » mais agités de soubresauts kalachnikoviotes tel celui de Fiston Mwanza Mujila, aux commandes de sa « littérature-locomotive ou littérature-train ou littérature-tram ou littérature-rails ou littérature-chemin de fer ou littérature-lignes de fer » (p. 145) dont un échantillon nous est vociféré dans une rue africaine de Paris comme il est montré dans le reportage infra. Après cette dégustation, on fera fricoter l’extrait en se promenant entre les pages 168 et 169 de Tram 83 (éditions Métailié) :
« Toutes les nuits n’avaient pas la même chronologie de la bière, de la musique, de la danse, des filles-mères de la première fraîcheur, des brochettes à base de chien et de la folie. Ceux qui sortaient la nuit connaissaient l’intrigue, disons la prosodie des événements, la convulsion des circonstances, les lugubres processions vers l’inconnu. Parfois, ils débutaient avec les filles-mères frelatées, ils enchaînaient la danse poétique sur les grabats du bordel Vis-à-vis chez grand-mère Corps à corps, ils prolongeaient avec du jazz, ils préfaçaient avec du vin chaud, ils dégustaient du ragoût de chat aux olives, etc. »

Un siècle et demi après Flaubert qui passait ses phrases à l’épreuve du gueuloir, la tonitruance de la littérature africaine ne sera plus confinée à une case dans une arrière-cour mais ouverte dans le Tout-monde de la circulation.

[Flaubert : « Je vois assez régulièrement se lever l’aurore (comme présentement), car je pousse ma besogne fort avant dans la nuit, les fenêtres ouvertes, en manches de chemise et gueulant, dans le silence du cabinet, comme un énergumène ! » (Lettre à Madame Brenne, 8 juillet 1876.)]

Une présence radicale

A Paris, un quai du métro République, ligne 8 direction Balard.

Près d’une poubelle un homme est assis. Il est entouré d’un amoncellement de sacs énormes et de valises pleines.

Il a deux livres posés à côté. Posés sur des journaux.

L’homme a la tête enfouie dans son manteau qui le masque entièrement aux yeux du monde. Dessous s’agitent quelques mouvements qu’on devine.

Sur le quai la foule attend la rame sans possibilité de fuite. Un mur sépare les deux voies. Sur cette paroi très proche (on la touche des yeux) une publicité pour une marque de vêtements.

L’image montre un éléphant adulte tenant dans sa trompe un paquet cadeau suspendu par un bolduc. Un bébé éléphant tend la trompe vers sa mère.

Pour les besoins de la publicité les éléphants sont placés debout dans la neige. Quelle drôle d’idée.

La légende dit : « Le très grand Noël ».

La rame de métro arrive mais délivre-t-elle vraiment cette foule prisonnière entre une publicité ratée, cette injure, et l’homme dans sa très grande misère qui ne cessera de nous hanter ? Une foule et chacun pris dans un étau.

Il y a ainsi des hommes assis, immobiles, au visage dissimulé dont l’existence s’impose à tous. Leur présence radicale fixe une image qui nous arrête tel un caillot dans une artère et empêche toute véritable circulation, toute fluidité, toute vie réelle.

Guernica, un regard

Durant la Seconde Guerre mondiale, Picasso, qui vivait à Paris, reçut la visite d’Otto Abetz, l’ambassadeur nazi. Ce dernier lui aurait demandé devant une photo de la toile de Guernica (alors conservée à New York au MoMA) : « C’est vous qui avez fait cela ? », Picasso aurait répondu : « Non… vous »

« Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi » (C. Pavese)

Au Palais de Tokyo, un dimanche à 23h, à la veille de la fermeture de l’exposition Flamme éternelle de Thomas Hirschhorn. Des couloirs de pneus, des fauteuils recouverts d’adhésifs d’emballage, les pneus eux-mêmes servant de supports à des milliers de tracts personnels, graffitis ou aphorismes de circonstance. Et au bar, un couple boit une bière. Au-dessus d’eux une immense citation de Pavese (1908-1950) …

IMG_0029 IMG_0021 IMG_0020 IMG_0014

– Comment un ouvrier comme moi pourra comprendre quelque chose aux livres et savoir si ce qu’il lit, on l’a vraiment écrit pour lui ?

– En lisant et en réfléchissant. En se trompant et en recommençant. Même pour nous qui les écrivons, il n’y a pas d’autres voies. Dans ce monde, personne n’a rien pour rien […]. Il faut avoir la patience d’apprendre ces modes, comme on apprend les langues étrangères. Et alors, peu à peu, il t’arrivera de rencontrer partout l’homme et le camarade, de même qu’on réussit à discuter avec un Chinois ou un Turc. De toute façon, il faut être patient. Plus tu fréquentes un ami, plus tu apprends à le connaître. C’est la même chose pour les livres. Et n’est-ce pas beau d’arriver à connaître un homme qui pendant trente ans, pendant toute sa vie, a essayé de parler avec toi ? […]

– Ce sont des livres pour nous ?

– Ce sont des livres pour qui veut les lire. Tu saurais me dire, toi, pour qui est fait un livre ? Méfie-toi des livres qui sont faits pour un tel ou un tel. Même un livre qui a été écrit en chinois a été fait pour toi. Il s’agit toujours d’apprendre les paroles d’un autre homme. Tous les livres qui valent quelque chose ont été écrits en chinois, et on ne sait pas toujours les traduire. Vient toujours un moment où tu es seul devant la page, comme était seul l’écrivain qui l’a écrite. Si tu as de la patience, si tu ne prétends pas que l’auteur te traite comme un enfant ou un demeuré, tu vas rencontrer un autre homme et te sentir plus homme toi aussi. Mais c’est dur, Masino, cela demande de la bonne volonté. Et beaucoup de patience.

Cesare Pavese, Littérature et société suivi de Le mythe, Gallimard, 1999, trad. de l’italien et préfacé par Gilles de Van.

Consulter et lire le site Ici et ailleurs.

IMG_0010

En arabe,  خفقان  (khafqān) = palpitation.