Jérôme Ferrari, un portrait, un entretien en Corse

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30817Un portrait de Jérôme Ferrari à Ajaccio. Le lauréat du prix roman France Télévisions, de métier professeur de philosophie, nous reçoit chez lui et nous entraîne au bistro du Cours, café citoyen où s’affichent les multiples citations de passants, de philosophes connus ou d’autres avides flâneurs d’une pensée ouverte sur le monde. C’est en Corse…

Découvrez Rencontre avec Jérôme Ferrari, lauréat du prix roman France Télévisions sur Culturebox !

Et puis pour aller plus loin dans les raisons, le contexte, les influences, la mémoire entremêlée, l’entretien en intégralité :

http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30766 http://culturebox.france3.fr/player.swf?video=30766Découvrez Entretien avec Jérôme Ferrari, auteur de « Où j’ai laissé mon âme » sur Culturebox !

L’Algérie, inépuisable source de réussites littéraires pourtant délaissée par les prix d’automne

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Jérôme Ferrari a écrit un livre admirable, à l’écriture d’une puissance implacable, au titre sans rémission, Où j’ai laissé mon âme, et publié par Actes Sud.

Mathieu Belezi, avec C’était notre terre, (Albin Michel) vient de remporter le prix des lecteurs du Livre de poche 2010. Autre roman inouï, qui fait du lecteur le confident captif de destinées fracassées.

Anouar Benmalek, humble et courageux lettré, avait marqué les esprits avec son Rapt, roman d’envergure que Fayard édita il y a peu.

Alors que Xavier Beauvois avec son film Des hommes et des dieux est devenu lauréat d’un prix important, ces trois romans magnifiques n’ont pas eu l’heur de plaire aux grands jurys d’automne, excepté le prix Roman France Télévisions.

Tous ont l’Algérie au cœur, blessé, meurtri, l’avivant comme une cicatrice inconsolable.

Les Lettres françaises sur l’Algérie

Pour son numéro de rentrée, mis en vente ce samedi 4 septembre avec L’Humanité, le cahier Les Lettres françaises (ancien directeur Louis Aragon), consacre un numéro à l’Algérie d’aujourd’hui en partenariat avec Algérie News. Ce numéro est publié la semaine prochaine en Algérie, en français et en arabe, par El Djazaïr news.

De la Bombe ! cette BD…

A lire : la BD de Drandov et Alarcon qui nous emmène dans le Sud algérien dans les années 60 et plus tard en Polynésie. Après plus de deux cents essais nucléaires, des victimes irradiées, des cobayes humains, des paroles officielles rassurantes, un Pierre Messmer, ministre des Armées du Général de Gaulle, ridicule sous sa douche de décontamination dans le désert ou tout juste débarqué de l’avion en Polynésie pour interdire des « maisons closes » pour les 7 000 hommes de troupe.

C’est une fois de plus la preuve que la BD est un formidable attrape-tout, qui sait capter les questions les plus graves, les plus sensibles. La BD donne une forme émouvante à ces portraits d’appelés, d’engagés, de cégétiste arabophone (planche ci-dessous) ou de pilotes d’hélicoptères croyants qui, au nom de leur foi, cessent tout engagement dans le nucléaire.

Et puis, comment rester insensible à cette jeune femme de vingt ans, fille d’une victime de la bombe du désert, demandant que l’Etat reconnaisse que son père est « mort pour la France », qualité qui lui sera refusée…

Ce qu’en dit Benoît Cassel de Planète BD :

« Le propos de l’album est certes à charge contre les essais nucléaires, mais pas forcément contre le nucléaire. Il souligne surtout la dissonance de discours entre la sphère scientifique, militaire et politique, autour d’une problématique commune (la panique général lors de l’essai sous-terrain de mai 62, en est l’exemple le plus frappant). Une solide étape vers un travail de mémoire nécessaire. »

L’Étranger, une lecture par Luchino Visconti

En V.O. c’est-à-dire en italien, L’Étranger est un film de Luchino Visconti que certains cinémas (à Paris et Toulouse) ont eu la bonne idée de ressortir à l’occasion du bicentenaire de la mort d’Albert Camus, commémoré ce 4 janvier. Une œuvre invisible en salle depuis sa sortie en 1967.

Émouvant cet Alger en surchauffe de soleil, où Marcello Mastroainni dans le rôle de Meursault transpire, sue, expose son sommeil (dans le bus qui le transporte à l’hospice où est morte sa mère), son regard vide, une espèce de vide existentiel.

Pesant cet Alger et ses plages aux couleurs appliquées, nage d’éternel été, où « les Arabes » sont absents sauf comme menace potentielle, peur permanente, engeance extérieure au récit, au procès, même absents de la veille mortuaire de la mère de Meursault.

Le film est fait de telles ellipses que l’on se demande s’il ne s’agit pas de coupes que la restauration du chef opérateur Giuseppe Rotunno n’aurait pas pu éviter. Les ellipses, les couleurs, la sueur, les acteurs français doublés en italien (Bernard Blier, Bruno Cremer, Georges Wilson) crée une distance qui font de ce film un objet d’art dans un cabinet de curiosité.

Les critiques comme les précisons de Visconti sont utilement rappelées dans un dépliant à disposition du public de 2010…

Visconti : « En 1942, nous étions à l’aube de l’existentialisme : les hommes, les artistes étaient prêts à se poser la question de leur destin et Camus fut l’un des premiers à nous offrir une réponse précise. Il nous indiquait comment vivre en étranger dans une société organisée, comment se soustraire à ses lois, s’enfermer dans l’indifférence, se confiner dans l’absurde. Voilà le message de L’Étranger. Dans ce livre, il y a une grande intuition (…) : la terreur du pied-noir grandi sur cette terre qui se sent de trop, qui sait qu’il va devoir partir en la laissant à qui elle appartient. »

La revue Positif, en novembre 1967, disait de la séquence de Meursault en cellule collective : « version mâle de Delacroix ».

Parmi les critiques contre le film, Mathieu Tuffreau les résume ainsi à l’occasion de cette redécouverte : « le film rend dramatiquement visible tous les problèmes soulevés par le roman : Pourquoi Camus transforme-t-il en héros de l’absurde, de l’athéisme et de la lutte contre la peine de mort, un pied-noir qui tue un Arabe pour défendre un ami maquereau qui frappe l’une de ses prostituées ? Pourquoi passe-t-on tout le procès à parler de la mère de Meursault et du soleil alors que l’on juge le meurtre d’un homme, et que l’avocat général qui cherche à exercer la justice est présenté comme un salaud ? Pourquoi Visconti ne filme-t-il les musulmans algériens qu’en prison, cinq ans après la fin de la Guerre d’Algérie ? »

Luchino Visconti, dans un entretien à Anne Cappelle pour Arts et Loisirs (avril 1967) :

« Je n’ai pas choisi L’Étranger par sentimentalisme, en attachement à une passion littéraire de jeunesse mais à cause de sa modernité. Car n’en déplaise à ses contempteurs, la jeunesse actuelle aime Camus. Le caractère de Meursault, en ce sens, est exemplaire. Son ennui de vivre et son plaisir d’exister, sa rébellion devant le système qui l’enferme, ce mépris si profond qu’il ni’ncite même pas à la révolte devant l’absurdité de la condition humaine, c’est exactement l’attitude des garçons et des filles qui ont vingt ans aujourd’hui. »

L’Étranger en 54 langues, 4 millions d’exemplaires au Japon

« Manman mwen mouri jodi a. Se dwe yè pito. Mwen pa konnen. Mwen resevwa yon telegram Azil la : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Bagay sa pa vle anyen. Siman se yè vrèman. »
(En français : « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu un télégramme de l’asile : « Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués. » Cela ne veut rien dire. C’était peut-être hier. »)
Etranje ! traduction de Guy Junior Régis, est édité par les Presses nationales d’Haïti. C’est l’une des 54 langues de traduction de L’Étranger nous apprend Le Dictionnaire Albert Camus, dirigé par Jeanyves Guérin, parmi lesquelles, outre le créole ou l’arabe, l’asturien, le basque, le khmer, le malgache, le népalais, l’occitan, l’oriya (langue d’Inde), le sinhala (langue du Sri Lanka). En cours une version en arabe algérien par Akram Belkaïd.

En France, avec 6,7 millions d’exemplaires, L’Étranger est le premier livre par ses ventes. Au Japon, il ne s’est vendu qu’à… 4 millions d’exemplaires ! (p. 754 du Dictionnaire Camus).

L’étranger, une lecture

Beau et magnifiquement désespérant L’étranger d’Albert Camus, son premier roman, publié en 1942, dont les pages de fin (182-183 par ex.) situent l’existence sur le fil tendu de l’absurde, à l’occasion d’une colère de Meursault contre l’aumônier venu le visiter contre son gré dans sa cellule de condamné à mort…

L’extrait :

« Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir par pleurer à l’enterrement de sa mère ? »

L’adaptation théâtrale (1) :

À noter la programmation consacrée par France-Culture à l’œuvre de Camus dans la semaine du 4 janvier 2010, date du cinquantenaire de sa mort, et ce jour-là le début d’un feuilleton en dix épisodes quotidiens, à 20h30, de L’Étranger, adapté par David Zane Mairowitz et Nicole Marmet.

L’adaptation théâtrale (2) :

présentée au Centre Pompidou, à Paris, le 30 janvier 2010, à 19h, interprété par Pierre-Jean Peters, mis en scène par Moni Grego.

L’analyse :

(développée avec ampleur et lisibilité par Dominique Rabaté, professeur de littérature française à l’université Bordeaux III dans le Dictionnaire Albert Camus, p. 293, sous la direction de Jeanyves Guérin, dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont)

« Le héros camusien refuse de toutes ses forces la mascarade religieuse, rejette l’idée du péché et du salut. S’emportant contre le prêtre, il dessine l’image d’un monde où chacun est condamné, d’une « vie absurde » où tout s’égalise. Cette colère inattendue prépare la métamorphose finale du héros qui espère que les spectateurs nombreux « l’accueillent avec des cris de haine » pour son exécution capitale.

La question du sens, absente de la première partie, structure ainsi toute la seconde, qui effectue un retour sur ce qui s’est d’abord passé, en cherchant une logique qui s’avère mensongère. Le roman de la contingence devient roman à thèse de l’absence de signification globale de l’existence. »

L’impensé colonial :

Sur le fait que « le personnage de l’Arabe [victime de Meursault] est peu caractérisé, décrit de façon plutôt péjorative », Dominique Rabaté prévient : « Cette lecture ne doit pas écraser le roman, dont on voit toute la complexité, sous l’apparente neutralité. L’impensé colonial ne peut être reproché à Camus, dont on connaît les affres pendant la guerre d’Algérie. Car il met en scène, et plus profondément, une culpabilité première (dont on pourrait dire qu’elle est aussi le reflet de celles des Blancs sur une terre qui ne sera jamais totalement la leur). »

Dans ses Chroniques algériennes (1939-1958), Albert Camus situe clairement sa démarche journalistique, lors de ses enquêtes de terrain (p. 97) :

« L’Algérie de 1945 est plongée dans une crise économique et politique qu’elle a toujours connue, mais qui n’a jamais atteint ce degré d’acuité. Dans cet admirable pay qu’un printemps sans égal couvre de ses fleurs et de sa lumière [le soleil est omniprésent dans L’Étranger, source de tous les maux du héros], des hommes souffrent de faim et demandent la justice. Ce sont des souffrances qui ne peuvent nous laisser indifférents puisque nous les avons connues.

Au lieu d’y répondre par des condamnations, essayons plutôt d’en comprendre les raisons et de faire jouer à leur propos les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes. »

Pour aller plus loin :

1. Lire le dossier Camus dans le NouvelObs.com ;

2. Les Justes, création de Stanislas Nordey, théâtre de La Colline, du 19 mars au 23 avril 2010.

3. Dossier Télérama : lecture de L’Étranger par Camus lui-même et l’enquête de Akram Belkaïd sur Camus et les intellectuels algériens.

4. Centre Albert Camus, à Aix.

Mathieu Belezi récompensé justement

 Mathieu Belezi, auteur de C’était notre terre chez Albin Michel, l’un des meilleurs romans sur la mémoire franco-algérienne, vient d’être justement récompensé du Grand Prix Thyde Monnier, décerné par la Société des Gens de Lettres lors de sa session d’automne.

Nous en sommes très heureux. C’est très largement mérité !

Algérie : Aïd de deuil à Ghardaïa (Salima Tlemçani)

Deux personnes passent devant un véhicule endommagé par les inondations à Ghardaia le 3 octobre 2008. 

Les équipes de secours poursuivaient vendredi les recherches dans les décombres des logements qui se sont écroulés à Ghardaïa (600 km au sud d’Alger), après des inondations qui ont fait au moins 33 morts, alors que la population manifestait pour réclamer de l’aide (AFP).

 

Totalement inondée, la vallée du M’zab, à Ghardaïa, n’est aujourd’hui que ruines et désolation. Vingt minutes seulement ont suffi aux pluies diluviennes de mercredi dernier, premier jour de la fête de l’Aïd, pour transformer toute la palmeraie étalée sur huit communes (Ghardaïa, Bounoura, El Atteuf, Daia, Guerrara, Berriane, Sebseb et Metlili) en une ville flottant sur une eau boueuse. Tout s’est passé tellement vite que personne n’a pu réaliser l’étendue et l’importance des dégâts occasionnés. Des maisons effondrées sur leurs habitants, des dizaines de véhicules emportés par la violence des eaux avant d’être engloutis par la boue entassés l’un sur l’autre sur une hauteur d’au moins trois mètres, des arbres arrachés, des poteaux électriques ensevelis, des cadavres de moutons, de chèvres et de baudets flottant et des montagnes de boue obstruant la quasi-totalité des ruelles.

(…)

Le plan Orsec (organisation des secours) n’a pas fonctionné. Encore une fois, les nombreuses leçons des catastrophes naturelles n’ont pas été retenues. La population a été isolée et la machine devant être mise en branle en pareil cas n’a pas fonctionné.

LIRE LA SUITE du reportage de l’envoyée spéciale d’El Watan, Salima Tlemçani. 

L’Enfant du peuple ancien : toute l’humanité lui appartient

L’enfant du peuple ancien d’Anouar Benmalek (2000) a été publié en Livre de Poche cette année. Ce roman d’aventure historique à haute portée politique, terriblement captivant, raconte un génocide oublié, celui des Aborigènes de Tasmanie, à travers la figure d’un enfant survivant, Tridadir,  » l’enfant du peuple ancien « .

L’argument en trois lignes :  » En 1918, dans l’Etat australien du Queensland, Kader assiste à l’agonie de Lislei, sa femme, et se souvient de Tridarir, leur fils adoptif. Ils se sont rencontrés alors qu’ils s’évadaient du bagne de Nouvelle-Calédonie sur un bateau avec Tridarir à son bord. L’enfant, dont les parents ont été tués par des chercheurs avides d’ossements à vendre aux musées, était le dernier Aborigène de Tasmanie.  »

Traduit en huit langues, il est en projet d’adaptation au cinéma.

Si l’on y revient aujourd’hui, c’est pour signaler l’entretien signé Nadia Agsous d’Anouar Benmalek, publié ce 24 septembre par Le Mague.

 » En écrivant ce livre, se souvient l’écrivain, à aucun moment je n’ai eu le sentiment que je m’éloignais de l’Algérie. Bien au contraire, j’avais la conviction que je participais en tant qu’Algérien à la grande aventure de l’Humanité. Le fait d’appartenir à tel ou tel pays ne doit pas constituer une entrave à l’expression de ma part d’Humanité. Je fais partie de plusieurs mondes. Et un écrivain n’est pas réduit au pays dont il est issu. Toute l’Humanité lui appartient.  »

Selon l’écrivain Mohamed Dib, L’Enfant du peuple ancien est un roman qui a permis de « sortir de la ghettoïsation de la littérature maghrébine ».

Son dernier roman Ô Maria, vient tout juste de sortir en version Livre de poche.

Anouard Benmalek a été de 1988 à 1991, Secrétaire général du Comité algérien contre la torture (CACT). En Algérie, en octobre 88, des jeunes ont manifesté pour réclamer des conditions de vie plus décentes. Ces événements ont causé des centaines de morts par balle et des actes de torture.

Voir le site de l’auteur, 20 ans après Octobre 88.