Angola, littérature en brigade

En feuilletant la presse de part le monde, on trouve toujours de quoi s’étonner. J’aime beaucoup Agualusa, écrivain d’Angola. Ainsi son merveilleux Le Marchand de passés, que Métailié a publié pour la première fois en français, en 2006, un bijou sur les ambiguïtés de la mémoire personnelle ou nationale.

Du coup, je consulte la presse du pays, où je tombe par hasard sur un papier qui m’épate. Ainsi cet exempe, extrait d’une agence de presse angolaise, Angop , une véritable pépite de style :  

« Les écrivains membres de la Brigade Jeune de Littérature (BJL) de Kwanza Norte ont défendu mercredi à Ndalatando, la nécessité de considérer l’institution comme d’utilité publique, dans la mesure où elle participe activement au développement intellectuel des citoyens.

Les écrivains ont manifesté cette opinion en marge d’une rencontre qui a réuni la ministre de la Culture, Rosa Cruz e Silva, et les agents culturels de la province, durant laquelle les participants ont abordé des questions liées au développement des beaux-arts dans cette région de l’Angola.

Au cours de la rencontre, les agents culturels ont présenté à la ministre leurs préoccupations, notamment l’équipage de la bibliothèque provinciale et la création d’autres dans les municipalités, pour permettre aux jeunes de réaliser des recherches et d’encourager le goût pour la lecture. »

On ne peut que souhaiter qu’elle se développe cette jeune brigade littéraire, même au prix d’une métaphore militaire à manier avec quelque précaution. Peut-être est-ce une résonance de la lointaine présence des troupes cubaines (1975-1988), et de ce vocabulaire où fleurit le dur labeur idéologique, avec brigades de travail volontaire ou comités de quartier de défense de la Révolution…

Nouvelle Nouvelle Guinée

A chacun sa Guinée. Du temps de l’esclavage, c’était une monnaie ou une toile servant pour le troc. Aujourd’hui, la Guinée est la corne d’abondance des géographes comme des historiens.

1. En Afrique, au lendemain du coup d’Etat en Guinée,  » Les militaires putschistes ont assis leur pouvoir mercredi, en paradant victorieux dans les rues de la capitale, Conakry, après s’être choisi un chef en la personne du capitaine Moussa Dadis Camara, nous signale la  » Check-list  » du Monde.  » Vive le nouveau chef « ,  » vive la nouvelle Guinée « , criaient notamment des milliers de Guinéens. Nombreux étaient ceux qui exprimaient leur  » joie «  qu’ » un grand changement «  soit arrivé, deux jours après l’annonce officielle du décès du général Conté, au pouvoir depuis 24 ans. « 

2. Aux antipodes de cette  » nouvelle Guinée « , l’ancienne Nouvelle-Guinée, dite PNG ou Papouasie-Nouvelle-Guinée, ne vit pas qu’un conte de Noël. Courrier international du 5 décembre donne écho à l’article de The National, signé Maivo Lafanama :  » Dans une région rurale de la province des Eastern Highlands, hauts plateaux du centre de l’île de Nouvelle-Guinée, les femmes, écœurées par les guerres tribales, ont décidé de tuer tous les petits garçons à la naissance afin de réduire le nombre d’hommes et de contraindre ces derniers à cesser les hostilités. Depuis plus de vingt ans, les affrontements tribaux sèment la mort et la destruction à Gimi, dans la région d’Okapa.  »

3. Dans le vaudou haïtien,  » est restaurée sur la base de la présence de la Guinée, l’Afrique mythique d’où viennent et retournent les esprits « . Ainsi nous l’apprend Laënnec Hurbon :  » les vaudouisants ont conçu un circuit des esprits. Ceux-ci, le plus souvent, viennent de la Guinée, puis descendent vers les eaux souterraines qui constituent un monde grouillant de toutes les activités humaines, mais bâti à l’inverse de la société humaine.  »

L’histoire ne nous dit pas encore ce que deviendront l’âme des enfants tués-nés de Papouasie-Nouvelle-Guinée, dans quel vaudou mythique ils se réincarneront, dans quel loa, dans quelle Afrique nouvelle ils renaitront.

Rémanence de l’Afrique…

 » Rémanence de l’Afrique dans la littérature antillaise et caribéenne « , tel est le thème de la VIIIe édition de la Foire internationale du livre de Ouagadougou (FILO) qui s’ouvre aujourd’hui. Jusqu’au 24 novembre, cette manifestation rend hommage à Aimé Césaire. Source : lefaso.net.

Les organisateurs du Filo justifient sans ambages leur choix :

 » Le passé de l’Afrique doit servir de socle à la construction du futur de l’Afrique. La jeunesse y prélèvera les matériaux utiles à l’édification de la Nouvelle Afrique. L’histoire (à travers l’esclavage ou la lutte pour les indépendances), et la Culture (à travers la similarité, la diversité et la pluralité), devront inspirer, orienter et éclairer cette jeunesse en quête de repères. Le livre et la littérature sont un moyen et un véhicule privilégiés de fixer ces repères. Les faits, têtus et persistants, justifient bien le choix du thème de cette 8e édition : La rémanence de la culture africaine dans la littérature antillaise et caribéenne. « 

Partir (3) :  » Empirogué « , dites-vous ?

Dans le flot des livres de la rentrée littéraire, la collection Continents noirs de Gallimard publie un court roman de 83 pages, signé Abasse Ndione, Mbëkë mi, À l’assaut des vagues de l’Atlantique. Dans un élan lyrique incoercible, l’éditeur va jusqu’à écrire en 4e de couverture pour présenter l’ouvrage de l’auteur sénégalais :  » Le lecteur est emporté par l’espoir, l’immense beauté et cruauté de l’océan, la mort, le viol, la faim, la soif, les hallucinations, il est, lui aussi, le cœur au ventre, suspendu sur les abysses entre deux continents, empirogué jusqu’à l’autre rive…  »

 » Empirogué « , dites-vous ? Bon, on ne s’arrête pas à la 4e de couverture, c’est promis… On lit le livre… et on en reparle…

Partir (1) : Quinze mille migrants en un an à Lampedusa

Une nouvelle vague d’immigrés clandestins en provenance d’Afrique a déferlé sur les côtes de Lampedusa, l‘île italienne au large de la Tunisie. Ils sont cette fois-ci plus de 600. La plupart d’entre eux ont été secourus en mer par deux embarcations des gardes-côtes alors que leur barque en bois menaçait de chavirer. Ce jeudi déjà, 355 personnes originaires d’Erythrée sont arrivées entassées sur une nacelle.

Le centre de premier accueil de Lampedusa est complètement débordé. Prévu pour 850 personnes, il pourrait devoir en accueillir plus de 2000 dans les heures qui viennent. Depuis le début de l’année, plus de 15 000 clandestins ont débarqué sur les côtes italiennes, deux fois plus qu‘à la même période l’an dernier. (Source : Euronews).

Esclavages et libertés au Festival du conte et de la parole

 » Esclavages et libertés  » est le thème du Festival international du conte et de la parole, les 22, 24 et 25 mai à Bobigny (Seine-Saint-Denis).

Organisé depuis deux ans à Gorée (Sénégal) sur le thème de l’esclavage, c’est la première fois qu’une déclinaison française est proposée :  » Il y aura là de grands conteurs venus des quatre coins du monde [Babacar Mbaye Ndaak (Sénégal), Sani
Bouda (Tunisie), Catherine Zarcate (France), Mimi Barthélémy (Haïti), Manféï Obin (Côte d’Ivoire), Suzy Ronel (Guadeloupe, France), Sani Bouda (Niger)] mais aussi des musiciens, des danseurs et des chanteurs. Tous parleront des esclavages et libertés pour que les spectateurs puissent entendre de leur bouche, en situation théâtralisée, des histoires qui sont restées gravée dans la mémoire, et qui pour certains, ont été vécues par leurs propres grands-parents… « 

Le festival s’associera vendredi 23 mai aux commémorations organiséee par des associations antillaises, notamment à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), dans le cadre de la journée récemment officialisée par le président de la République comme « journée commémorative » pour les associations de Français de l’Outre-mer vivant en métropole, en plus de la journée nationale de commémoration du 10 mai. 

Des nouvelles des colloques : Glissant, Frankétienne et Césaire

 » Edouard Glissant ou la poétique de la ritournelle  » est le thème de la conférence d’Aliocha Wald Lasowski, lauréat de la bourse Edouard Glissant 2008, le 23 mai à 15h30, Maison internationale de la Cité internationale universitaire de Paris, Salon David Weill.

Frankétienne est au programme du colloque  » La création face à la langue de bois « , les 19 et 20 juin 2008 à l’Université Paul Valéry – Montpellier III . Colloque pluridisciplinaire de jeunes chercheurs organisé par l’Ecole doctorale « Langues, littératures, cultures, civilisations ». Marie-Edith Lenoble (Université Paris IV – Sorbonne) tiendra son auditoire en haleine, le 19 à 16h avec Les langues totalitaires à l’épreuve de la schizophonie. Etude de L’Oiseau Schizophone de Frankétienne.

Un colloque international Aimé Césaire est organisé par l’université West Indies de Barbade, du 15 au 17 octobre 2008.  » Tout en revisitant l’histoire et les écrits de la négritude, ce colloque vise également à explorer les nouvelles directions des littératures antillaise et africaine », signalent les concepteurs. Annonce détaillée en français sur le site de recherche littéraire Fabula .

Glissant pas content

On lira dans Libération du jour une tribune libre d’Edouard Glissant : « Pour un Centre national à la mémoire des esclavages ». Nommé par Jacques Chirac à la tête d’un tel Centre, il avait écrit ce grand dessein dans un livre, préfacé par le Premier ministre de l’époque, Dominique de Villepin, Mémoires des esclavages (Gallimard, La Documentation française). Aujourd’hui Glissant n’est pas content :  » Il est certain qu’une commémoration hors de tout Centre même symbolique peut apparaître comme une parole sans charpente, d’autant que ce Centre (…) aurait pour mérite, d’abord, par sa situation centrale en France, de signifier l’éminente volonté de l’Etat français et son engagement en la matière (…). »

Nimrod, prix Ahmadou Kourouma

Les Suisses aiment le chocolat et la littérature africaine. Ils le font savoir une fois de plus avec le prix Ahmadou Kourouma décerné ce 1er mai à Genève au Salon africain du livre, de la presse et de la culture à Nimrod pour son roman Le Bal des princes (Actes Sud), ce qui n’est pas usurpé, puisque Nimrod connaît des passages entiers par coeur du Soleil des indépendances. Ce prix s’ajoutent à d’autres, déjà mentionnés [Papalagui, 21/03/08].

Césaire, ce grand cri nègre (6)

Lire sur le blog d’Alain Mabanckou , Le volcan s’est éteint d’Achille Mbembe, universitaire camerounais, enseignant à Johannesburg

Extrait :

L’universalité du nom « nègre », il faut la chercher non du coté de la répétition, mais de celui de la différence radicale sans laquelle la déclosion du monde est impossible.  C’est au nom de cette différence radicale qu’il faut réimaginer « le nègre » comme la figure de celui qui est en route, qui est prêt à se mettre en route, qui fait l’expérience de l’arrachement et de l’étrangeté.

Mais pour que cette expérience du parcours et de l’exode ait un sens, il faut qu’elle fasse une part essentielle à l’Afrique. Il faut qu’elle nous ramène à l’Afrique, ou du moins qu’elle fasse un détour par l’Afrique, ce double du monde dont nous savons que le temps viendra.

Césaire savait que le temps de l’Afrique viendrait, qu’il nous fallait l’anticiper et nous y préparer. C’est cette réinscription de l’Afrique dans le registre du voisinage et de l’extrême lointain, de la présence autre, de ce qui interdit toute demeure et toute possibilité de résidence autre qu’onirique – c’est cette manière d’habitation de l’Afrique qui lui permit de résister aux sirènes de l’insularité.

Finalement, c’est peut-être l’Afrique qui, lui ayant permis de comprendre qu’il y a des forces profondes en l’homme qui excèdent l’interdit, octroya à sa pensée son caractère volcanique.