Zot la ka palé trop !

Dany Laferrière est prix Médicis pour L’énigme du retour (Grasset). Lu sur le blog d’Alain Mabanckou, posté par Jean-Toussaint le 06/11/2009 à 3h36:

« Dany, on t’attend au pays ! J’en ai marre que les gens disent que tu es Canadien ! C’est quel Canadien qui peut écrire des choses comme celles que tu écris pour la première République noire ? Vive ce prix qui est à nous. Zot la ka palé trop ! »

Noir Indien

« Des littératures noires aux couleurs de l’océan Indien » – avec l’île Maurice invitée d’honneur, est le thème central du 6e Festival international du livre et de la bande dessinée qui se réunit du 9 au 13 décembre 2009 à Saint-Denis (La Réunion) avec une centaine d’auteurs dont le président de cette 6e édition, l’auteur de BD Emmanuel Lepage, lauréat du Grand prix de la ville de Saint-Denis au précédent festival.

Présence attendue de Nathacha Appanah, Shenaz Patel, Barlen Pyamootoo et Alain Gordon-Gentil, des illustrateurs Henry Koombes et Gabrielle Wiehe, présents avec trois nouveaux titres.
Les dessinateurs Laval NG et Titane Laurent représenteront la BD avec POV, dessinateur malgache installé à Maurice.
Le photographe Yves Pitchen présentera une exposition autour de son livre Mauriciens (éditions Husson, 2006).

Le poète, slameur Stefan Hart de Keating viendra compléter la plateau mauricien.

Prenant le relais des cinq éditions de Cyclone BD, le festival se développe vers la littérature générale et le livre jeunesse. Les organisateurs attendent 20 000 visiteurs.

Source : communiqué.

Déploration disproportionnée

Ma libraire déplore l’effet commercial des prix littéraires, me citant l’empressement d’un client à acheter trois exemplaires de Trois femmes puissantes au lieu d’un seul accompagné de deux autres titres. Éloge de la diversité littéraire ! Déploration que je juge disproportionnée mais la bienséance et son emportement m’interdisent de lui opposer toute réserve.

Elle me recommande la lecture de David Fauquemberg, déjà remarqué par le prix Nicolas Bouvier 2007 pour Nullarbor. Un prix qui à Saint-Malo avait d’ailleurs eu un effet certain pour un premier roman. Donc ma libraire a lu son tout dernier, Mal tiempo, l’histoire d’un boxeur cubain habité par ses ancêtres Yorubas. Je pressens que je vais partager son enthousiasme.

En attendant, cet extrait de Nullarbor, p. 13 :

J’étais en Australie, au milieu de Nullarbor. Ce rêve mauvais ne me lâcherait plus. Les lances à bout de bras, le deuil et la colère — la mort rôdait à mes côtés. Monde sans prudence, où tout n’est que violence et ruine. Voilà comment j’ai tué l’homme.

Trois femmes puissantes, le roman des hommes (Nimrod)

« Trois femmes puissantes n’est pas tant l’éloge des femmes fortes que l’exposition, dans une forme de décalage savant – et, cependant, concerté de bout en bout -, de l’ambiguïté qui régit les rapports humains. À bien y voir, c’est plutôt le roman des hommes, car les figures féminines y étant pour l’essentiel des figures de dominées, elles sont acculées à la résistance, qui est un agir minimal. C’est en cela que la peinture de l’Afrique y est réussie. Marie NDiaye, pour sa première excursion sur le continent de son père, a su restituer l’universel de la condition dominée. L’Afrique, on le sait, en est le parfait exemple. Ce roman trompera bien des attentes béâtement féministes. »Extrait de « Marie Ndiaye, cette femme Phase critique 18″ par Nimrod, Africultures.

Pourquoi Lévi-Strauss

Lévi-Strauss pour ce Goncourt qu’il n’a pas eu en 1955 parce que son Tristes tropiques n’était pas un roman, que l’Académie aurait aimé récompenser ;

Lévi-Strauss pour l’incipit de ce même T.T. : « Je hais les voyages et les explorateurs », qu’on aime mais qu’on ne prend pas au pied de la lettre ;

Lévi-Strauss pour sa quête d’une altérité radicale chez les Nambikwara du Brésil ;

Lévi-Strauss parce que nous sommes tristes, écrit Roberto Pompeu de Toledo dans la revue brésilienne Veja :

« Claude Lévi-Strauss, que na última sexta-feira, em Paris, completou 100 anos na glória de ser tido como sábio de uma estirpe que não existe mais, devemos a revelação de que somos tristes.« 

Lévi-Strauss pour ce visionnaire de l’abîme des cultures ;

Lévi-Strauss pour avoir découvert un monde fini ;

Lévi-Strauss pour être devenu ce totem de l’anthropologie, une forme de penseur nimbé de haute science ;

Lévi-Strauss pour ne pas occulter la Fin de l’exotisme avec Alban Bensa ;

Lévi-Strauss pour donner une sacrée perspective au travail de Jean Moomou, intellectuel guyanais bushiningué

Lévi-Strauss pour nous faire apprécier une autre altérité radicale, romanesque celle-ci, chez les Papous preneurs d’otages de Stéphane Dovert (Le cannibale et les termites chez Métailié)

 

Le Goncourt 2009 a une robe puissante

Marie Ndiaye, Goncourt 2009 pour l’auteur de Trois femmes puissantes (Gallimard) répond à nos questions. Début de l’entretien :

D’où vient ce roman ?

C’est toujours difficile de dire d’où viennent les livres. Ils viennent rarement d’un fait précis, ils viennent de la vie que je mène, de la vie que je vois les gens mener, de ce que je lis dans la presse, de ce que j’entends à la radio, ils viennent d’impressions diverses nées de toutes sortes de voyages, il n’y a jamais une source unique, il y a des sensations, des idées, des images qui finissent par condenser en quelque sorte et donner l’idée d’un livre.

C’est une multitude de sources dont je ne suis par forcément consciente de toutes.

Et l’idée de rassembler trois histoires de femmes dans un livre ?

C’est un problème de construction que j’ai eu alors que j’avais déjà écrit un bon tiers de ce qui devait être à l’origine un roman simple plus classique et pas décomposé en trois parties comme le livre actuel. Donc un problème de construction qui s’est posé quand j’ai voulu faire entrer dans ce livre unique trop de gens et trop d’histoires. J’avais l’impression qu’il y avait un côté artificiel à faire entrer tout cela dans une seule intrigue, donc j’aipris le parti de diviser ce roman premier en trois histoires.

Comment reliez-vous ces trois histoires, ces trois femmes puissantes ?

Dans le livre, les trois histoires sont reliées par des petites choses, des sortes de fils discrets qui courent, un peu comme les trois morceaux d’une composition musicale. Il y a les oiseaux, des couleurs, une proximité de destin entre ces trois femmes.

Quelle est l’histoire ?

C’est pas facile. Pour aller vite, je dirai que c’est l’histoire de trois femmes qui, bien que très différentes les unes des autres, d’âges différents, de milieux différents, chacune à sa façon lutte contre une adversité et elle réussit à peu près à vaincre cette adversité-là.

Quelle est leur puissance ?

Quoiqu’il leur arrive, elles ne doutent jamais de leur humanité profonde. Même la plus humiliée de ces femmes, celle qui doit faire face aux malheurs les plus évidents, même lorsqu’elle se trouve dans une situation où elle objectivement rabaissée, ne ressent pas l’humilation, car jamais elle ne doute de son humanité essentielle. De ce point de vue-là, elles sont inaccessibles à l’humilation, c’est ce qui fait leur force.

C’est une allusion à Khady Demba ? p. 264 : « Et elle ressentit alors si pleinement le fait indiscutable que la maigre fillette farouche et valeureuse qui discutait âprement le prix du mulet, et la femme qu’elle était maintenant, qui suivait un étranger vers un rivage semblable, constituaient une seule et même personne au destin cohérent et unique, qu’elle en fut émue, satisfaite, comblée, et que ses yeux la picotèrent, et qu’elle en oublia l’incertitude de sa situation ou plutôt que cette précarité cessa de lui paraître aussi grave rapportée à l’éclat exaltant d’une telle vérité. » La curiosité de cette femme, vous insistez sur le fait d’être, de se rendre compte qu’elle existe…

C’est ça. Elle est, c’est évident, mais surtout elle ne doute jamais de cela, qu’elle est au même titre que tout être humain autour d’elle, même ceux qui lui sont objectivement bien supérieurs. Elle ne fait jamais de différence entre elle et eux, elle est unique, elle est un individu aussi précieux que n’importe quel autre et de cela elle ne doute jamais.

les juifs, des blacks hors pair (un inédit du Goncourt 1959)

En attendant le Goncourt, lundi 2 novembre, rappelons qu’il y a 50 ans, il récompensait André Schwarz-Bart, pour Le dernier des Justes.

Mort en 2006, là où il vivait, en Guadeloupe, il a laissé à son épouse Simone quantité de notes. Elle en a réuni une partie et publie un roman posthume d’André Schwarz-Bart (s’écrit sans « t » contrairement à la couverture ci-dessous), chez le même éditeur, Le Seuil  : L’étoile du matin.

En voici deux extraits :

Extrait 1, pp. 78-79 (dans le chapitre Kaddish) :

Et Haïm dit :

— Père, pourquoi les hommes sont-ils si différents ?

— Toutes choses sont différentes : chaque brin d’herbe est unique.

— Mais si les différences règnent, la parole est impossible.

— En vérité, nous sommes tous les mêmes et la parole du Sinaï s’adresse à tous, et pas seulement à notre peuple.

— Je suis donc une femme ?

— Exact.

— Je suis donc un goy ?

— Exact.

— Mais si nous sommes différents, nous ne pouvons être les mêmes, et réciproquement.

— Volià la question : si nous sommes tout d’abord différents, nous ne serons jamais les mêmes ; mais si nous sommes d’abord les mêmes, il n’y a aucune difficulté à nos différences.

— Alors je suis toi ?

— Tu es moi, et je suis toi : voilà le grand secret.

Extrait 2, pp. 234-235 (dans le chapitre Un chant de vie) :

— C’est bien là toute la question, dit Haïm, comment être fidèle à tous les peuples, qui n’en font qu’un paraît-il ?

— Tous les peuples ont donc deux peaux, demanda Sarah, et pour nous autres juifs, quelles seraient-elles donc, ces deux peaux ?

— Ces deux peaux s’appellent l’unique et l’universel, l’origine naturelle et l’univers. Pour ma part, dit Haïm, j’ai toujours été balloté entre deux termes : exercice d’équiulibriste hautement périlleux. Malheureusement, pour les juifs, l’universel avait bien souvent coïncidé avec l’assimilation : il y avait eu attraction de ces deux termes et c’était là toute l’ambiguïté des juifs de gauche : leur noblesse d’âme se retournait contre les leurs.

— Les Noirs ne font pas tellement mieux, vous savez, dit le jeune homme. Toujours à chausser les lunettes d’autrui pour se regarder, ils excellent dans l’autodénigrement eux aussi et j’ai très vite compris que tous les juifs étaient des blacks, des blacks hors pair…