Du Nouvelliste haïtien au nouvelliste bourguignon, il n’y a qu’un mot… Ainsi, depuis la Bourgogne, Jacques Dubois m’informe que son association culturelle, Les Après-midi de Saint-Flo, organise chaque année deux concours, l’un de nouvelles littéraires, l’autre de poésie : « Nous sommes désireux d’attirer de nouveaux concurrents de l’espace francophone, tant ressortissants français expatriés qu’auteurs étrangers francophones. » Détails sur le site.
Mois / novembre 2009
« L’effet Laferrière »
Avec L’énigme du retour (Grasset), Dany Laferrière décroche le Médicis et ses amis écrivains le bonheur. Qu’on en juge par ces réactions par Le Nouvelliste de Port-au-Prince. Extraits :
Gary Victor Dany a été toujours pour moi une brèche fascinante dans la muraille d’une littérature haïtienne quelque part trop sérieuse, trop coincée, sans humour, empêtrée parfois dans des attitudes politiques fausses.
Emmelie Prophète-Milcé Je félicite Dany et le remercie infiniment pour ce cadeau à Haïti, pour cette nouvelle porte qu’il ouvre, aux jeunes auteurs particulièrement auxquels il dédie le prix Médicis.
Pierre Clitandre Ce prix, c’est aussi la reconnaissance que le Caribéen peut aussi arriver à cette maîtrise non pas pour coloniser la nature et les hommes, mais pour s’harmoniser avec. Que la flamme nous éclaire !
Edwidge Danticat Ce Médicis à Dany Laferrière, c’est un prix bien mérité. Je suis tellement contente et tellement fière de Dany, comme toujours, d’ailleurs.
Rodney Saint-Éloi Il m’a appris que je pouvais être Haïtien tout en habitant le monde.
Frantz Benjamin Pour nous de la communauté haïtienne de Montréal, c’est une grande source de fierté, Dany Laferrière est un fils chéri de cette communauté.
Stanley Péan Le Médicis honore celui dont l’humour éclipse par moments les dons littéraires, mais uniquement aux yeux des myopes… Et, à défaut d’aller chercher avec lui son prix, tous ses collègues québécois, haïtiens et même japonais l’applaudissent et le félicitent pour cet honneur bien mérité.
James Noël « L’effet Laferrière » dans la littérature aujourd’hui, c’est le séisme positif qui traverse l’oeuvre tout entière. (…) Dany Laferrière, un nom à porter par ces jours sombres comme un soleil à la boutonnière.
Louis-Philippe Dalembert Je suis heureux pour mon ami Vieux Os, pour sa famille. Je suis fier pour Haïti. Ce prix décerné à un livre qui rend, entre autres, hommage à la peinture haïtienne vient prouver une fois de plus que la culture est le plus grand capital de ce pays à la dérive.
Jean Bernabé C’est un vrai maître de la parole, conscient de ses effets, mais sans nulle arrogance. Habile à ne pas s’enfermer dans les carcans idéologiques, pas même ceux d’une créolité de proclamation, mais qui porte en lui et sait exprimer l’âme du peuple haïtien dans sa polyphonie. Il respire l’intelligence et, sauf à attenter à sa modestie, il est pour moi une des représentations vivantes de l’Homme caribéen dans son devenir et dans ses accomplissements les plus réussies.
“mon père”, c’est-à-dire mon délire… l’émouvant abécédaire de Gwenaëlle Aubry

Dans Personne, le très beau roman autobiographique de Gwenaëlle Aubry, édité par Mercure de France, sélectionné pour le prix Femina décerné ce 9 novembre, un roman construit en abécédaire, de A comme Antonin Artaud à Z comme Zelig, je m’arrête sur D comme Disparu, qui comme les autres chapitres alterne la langue de l’auteur (en caractères droits) à l’écriture de son père (en caractères italiques), auteur d’un texte intitulé Le mouton noir mélancolique.
Extrait (pp. 36-38) :
Quand mon père est mort, il avait disparu depuis longtemps. Depuis longtemps déjà il avait organisé sa disparition, « privé les siens de lui-même ». Depuis longtemps déjà, on ne parlait plus de lui qu’en baissant la voix.
J’évoque donc le suicide, péché du lâche, qui prive les siens de lui-même. En un premier temps, j’ai fait porter tous mes écrits à la bibliothèque de l’Université, pour qu’ils y restent comme une trace posthume de moi-même. En un second temps, j’ai dilapidé mon petit héritage, vite et sans plaisir, jusqu’à vivre endetté par la suite. Puis j’arrêtai mes cours dans une grande école de commerce, mes conférences à l’ENA, etc. Il m’arrivait d’aller passer une partie de la nuit sur un banc public, non pas ivre, mais fuyant l’appartement et mon bureau. J’allais contempler la Seine pour m’y jeter.
(…)
Nous avons vécu, pourtant, ma sœur et moi, toutes ces années-là. Il y avait des hommes à aimer, des pays à découvrir, des enfants à engendrer, des livres à écrire. Mon père a quitté la rive au moment où ma vie d’adulte commençait.
(…)
Quand je disais « mon père », cette année-là, les mots tenaient bon, je ne sais pas comment le dire autrement, j’avais l’impression de parler la même langue que les autres, d’habiter un monde commun (alors que d’ordinaire, prononçant ces deux mots, je voyais s’ouvrir un écart infranchissable entre ce qu’ils devaient évoquer chez les autres, la représentation qu’ils devaient se forger à partir de l’image que je m’épuisais à projeter, la plus lisse, la plus innocente, la plus transparente possible, dans l’espoir, précisément, de couvrir cet écart, cet écart infranchissable entre les mots des autres et mon langage privé : « mon père », c’est-à-dire mon délire, ma détresse, mon dément, mon différent, mon deuil, mon disparu).
en pointillés

Que sont ces pointillés ? Peintures aborigènes ? Peintures médiévales ? Réponse sur le site de Jean-Claude Bourdais, rencontré naguère, site signalé par François Bon. Bourdais a le regard aigu.
Zot la ka palé trop !

Dany Laferrière est prix Médicis pour L’énigme du retour (Grasset). Lu sur le blog d’Alain Mabanckou, posté par Jean-Toussaint le 06/11/2009 à 3h36:
« Dany, on t’attend au pays ! J’en ai marre que les gens disent que tu es Canadien ! C’est quel Canadien qui peut écrire des choses comme celles que tu écris pour la première République noire ? Vive ce prix qui est à nous. Zot la ka palé trop ! »
Noir Indien
« Des littératures noires aux couleurs de l’océan Indien » – avec l’île Maurice invitée d’honneur, est le thème central du 6e Festival international du livre et de la bande dessinée qui se réunit du 9 au 13 décembre 2009 à Saint-Denis (La Réunion) avec une centaine d’auteurs dont le président de cette 6e édition, l’auteur de BD Emmanuel Lepage, lauréat du Grand prix de la ville de Saint-Denis au précédent festival.
Présence attendue de Nathacha Appanah, Shenaz Patel, Barlen Pyamootoo et Alain Gordon-Gentil, des illustrateurs Henry Koombes et Gabrielle Wiehe, présents avec trois nouveaux titres.
Les dessinateurs Laval NG et Titane Laurent représenteront la BD avec POV, dessinateur malgache installé à Maurice.
Le photographe Yves Pitchen présentera une exposition autour de son livre Mauriciens (éditions Husson, 2006).

Le poète, slameur Stefan Hart de Keating viendra compléter la plateau mauricien.
Prenant le relais des cinq éditions de Cyclone BD, le festival se développe vers la littérature générale et le livre jeunesse. Les organisateurs attendent 20 000 visiteurs.
Source : communiqué.
Déploration disproportionnée

Ma libraire déplore l’effet commercial des prix littéraires, me citant l’empressement d’un client à acheter trois exemplaires de Trois femmes puissantes au lieu d’un seul accompagné de deux autres titres. Éloge de la diversité littéraire ! Déploration que je juge disproportionnée mais la bienséance et son emportement m’interdisent de lui opposer toute réserve.
Elle me recommande la lecture de David Fauquemberg, déjà remarqué par le prix Nicolas Bouvier 2007 pour Nullarbor. Un prix qui à Saint-Malo avait d’ailleurs eu un effet certain pour un premier roman. Donc ma libraire a lu son tout dernier, Mal tiempo, l’histoire d’un boxeur cubain habité par ses ancêtres Yorubas. Je pressens que je vais partager son enthousiasme.
En attendant, cet extrait de Nullarbor, p. 13 :
J’étais en Australie, au milieu de Nullarbor. Ce rêve mauvais ne me lâcherait plus. Les lances à bout de bras, le deuil et la colère — la mort rôdait à mes côtés. Monde sans prudence, où tout n’est que violence et ruine. Voilà comment j’ai tué l’homme.
Trois femmes puissantes, le roman des hommes (Nimrod)
« Trois femmes puissantes n’est pas tant l’éloge des femmes fortes que l’exposition, dans une forme de décalage savant – et, cependant, concerté de bout en bout -, de l’ambiguïté qui régit les rapports humains. À bien y voir, c’est plutôt le roman des hommes, car les figures féminines y étant pour l’essentiel des figures de dominées, elles sont acculées à la résistance, qui est un agir minimal. C’est en cela que la peinture de l’Afrique y est réussie. Marie NDiaye, pour sa première excursion sur le continent de son père, a su restituer l’universel de la condition dominée. L’Afrique, on le sait, en est le parfait exemple. Ce roman trompera bien des attentes béâtement féministes. »Extrait de « Marie Ndiaye, cette femme Phase critique 18″ par Nimrod, Africultures.
Pourquoi Lévi-Strauss

Lévi-Strauss pour ce Goncourt qu’il n’a pas eu en 1955 parce que son Tristes tropiques n’était pas un roman, que l’Académie aurait aimé récompenser ;
Lévi-Strauss pour l’incipit de ce même T.T. : « Je hais les voyages et les explorateurs », qu’on aime mais qu’on ne prend pas au pied de la lettre ;
Lévi-Strauss pour sa quête d’une altérité radicale chez les Nambikwara du Brésil ;
Lévi-Strauss parce que nous sommes tristes, écrit Roberto Pompeu de Toledo dans la revue brésilienne Veja :
« Claude Lévi-Strauss, que na última sexta-feira, em Paris, completou 100 anos na glória de ser tido como sábio de uma estirpe que não existe mais, devemos a revelação de que somos tristes.«
Lévi-Strauss pour ce visionnaire de l’abîme des cultures ;
Lévi-Strauss pour avoir découvert un monde fini ;
Lévi-Strauss pour être devenu ce totem de l’anthropologie, une forme de penseur nimbé de haute science ;
Lévi-Strauss pour ne pas occulter la Fin de l’exotisme avec Alban Bensa ;

Lévi-Strauss pour donner une sacrée perspective au travail de Jean Moomou, intellectuel guyanais bushiningué

Lévi-Strauss pour nous faire apprécier une autre altérité radicale, romanesque celle-ci, chez les Papous preneurs d’otages de Stéphane Dovert (Le cannibale et les termites chez Métailié)

Toussaint prix Décembre 2009

Deuxième du Goncourt, arrivé juste derrière Marie Ndiaye, Jean-Philippe Toussaint est récompensé avec La Vérité sur Marie (Minuit) du prix Décembre, doté de 30 000 euros. Il l’a emporté au premier tour de scrutin par 7 voix contre 3 à Patrick Besson et 2 voix à Simon Liberati.
