Césaire, ce grand cri nègre

Aimé Césaire, 94 ans, est mort jeudi matin au CHU de Fort-de-France (Martinique), où il était hospitalisé depuis le 9 avril.

Ses obsèques nationales auront lieu dimanche 20 avril en Martinique. Le président français Nicolas Sarkozy devrait faire le déplacement, a annoncé l’Elysée. D’ici là, trois jours d’hommage au chantre de la  » négritude  » doivent avoir lieu.

Les autorités de Fort-de-France envisagent que le cortège transportant sa dépouille emprunte les différents quartiers de la ville, dont il a été le maire entre 1945 et 2001, dès vendredi. La population de l’île devrait aussi lui rendre un hommage au stade de Dillon, à Fort-de-France, avant la cérémonie d’obsèques nationales. L’Assemblée nationale devait observer, jeudi, une minute de silence à sa mémoire.

Aimé Césaire est né en 1913 sur un versant de la Montagne Pelée, dont l’éruption cataclysmique du début du siècle est dans toutes les mémoires martiniquaises. Le poète se disait volontiers  » péléen « , autrement dit  » éruptif « . Césaire donne sens au mot en le prenant dans son origine volcanique, dans sa gravité géologique, c’est-à-dire terrienne, mais aussi magmatique, pesante par ses blocs d’incandescence, attirée vers la profondeur mais aussi vers le ciel dans sa dimension explosive.

Césaire dit un mot et le siècle prend sens

Négritude est le mot. Il l’écrit pour la première fois dans la revue L’Etudiant noir, en 1934, en plein Paris. Il est étudiant à l’Ecole normale supérieure, quatre ans avant la dernière grande exposition coloniale, où culmine et s’abîme le voyeurisme pour des indigènes encagés.

 » Négritude  » dit la conscience d’être noir, la conscience d’être un Noir, la conscience d’être un homme, la conscience d’être une souffrance :  » Ma bouche sera la bouche des malheurs qui n’ont point de bouche, ma voix, la liberté de celles qui s’affaissent au cachot du désespoir. « , écrit Césaire dans Cahier d’un retour au pays natal, manifeste poétique des étudiants Césaire, Senghor, Damas.

Son Cahier prend source au volcan péléen :

Ô lumière amicale

ô fraîche source de la lumière

ceux qui n’ont inventé ni la poudre ni la boussole

ceux qui n’ont jamais su dompter la vapeur ni l’électricité

ceux qui n’ont exploré ni les mers ni le ciel

mais ceux sans qui la terre ne serait pas la terre

gibbosité d’autant plus bienfaisante que la terre déserte

davantage la terre

silo où se préserve et mûrit ce que la terre a de plus terre

ma négritude n’est pas une pierre, sa surdité ruée contre la clameur du jour

ma négritude n’est pas une taie d’eau morte sur l’œil mort de la terre

ma négritude n’est ni une tour ni une cathédrale

elle plonge dans la chair rouge du sol

elle plonge dans la chair ardente du ciel

elle troue l’accablement opaque de sa droite patience.

Eia pour le Kaïlcédrat royal ! Eia pour ceux qui n’ont jamais rien inventé

pour ceux qui n’ont jamais rien exploré

pour ceux qui n’ont jamais rien dompté

mais ils s’abandonnent, saisis, à l’essence de toute chose

ignorants des surfaces mais saisis par le mouvement de toute chose

insoucieux de dompter, mais jouant le jeu du monde

véritablement les fils aînés du monde

poreux à tous les souffles du monde

aire fraternelle de tous les souffles du monde

lit sans drain de toutes les eaux du monde étincelle du feu sacré du monde

chair de la chair du monde palpitant du mouvement même du monde !

La Seconde Guerre mondiale est un autre cataclysme qui s’exprime en Martinique aussi par un régime vichyste. La poésie de Césaire endosse les arcanes du surréalisme et se protège ainsi de toute censure. Lors d’un passage dans l’île, André Breton le découvre dans la revue Tropiques, qu’il vient de créer :  » La parole d’Aimé Césaire, belle comme l’oxygène naissant.  » Césaire fait de la poésie surréaliste ses Armes miraculeuses, titre d’un recueil publié en 1946…

1946, année de la loi de départementalisation, qui transforme le statut des colonies d’Amérique et de la Réunion, en Départements d’outre-mer (DOM). Le poète est engagé en politique… pour une carrière de maire pendant 56 ans, de député pendant 48 ans.

Autre mot que Césaire crie en lui donnant sens et portée universelle : colonisation. Nous sommes en 1950. Plus d’un demi-siècle après, son Discours sur le colonialisme reste avec le Cahier son livre le plus diffusé et le plus traduit :

 » Aucun contact humain, mais des rapports de domination, et de soumission qui transforment (…) l’homme indigène en instrument de production. À mon tour de poser une équation. Colonisation = Chosification. « 

En 2008, Le Petit Robert rajoute cette citation (colonisation = chosification) à une définition controversée de la colonisation.

Avec les années 60, la parole de Césaire prend vie sur scène par ses écrits de théâtre. Avec son adaptation pour un théâtre nègre de La Tempête de Shakespeare, Césaire écrit en 1969 (Une Tempête) :

 » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  » 

Nègre fondamental, chantre de la négritude, grand cri nègre : autant d’attributs lyriques qui accompagnent la poésie épique de Césaire.  » Ma poésie est née de mon action. «  dit-il dans un entretien au Monde. Cette poésie s’est faite plus rare et plus ramassée, plus dense sur la fin de sa vie (Configurations, Noria, 1976) :

 » Quand je me réveille et me sens tout montagne

pas besoin de chercher. On a compris.

Plus Pelée que le temps ne l’explique.

D’autres fois à me tâter tatou, je m’insiste

de toute évidence en Caravelle, étreignant

sans phare tous feux éteints et de flibuste… »

Césaire n’est pas que dans l’obscurité du magma (Moi laminaire, 1982) :

J’habite une blessure sacrée

j’habite des ancêtres imaginaires

j’habite un vouloir obscur

j’habite un long silence

j’habite une soif irrémédiable…

Chronologie

1913 : naissance le 26 juin, commune de Basse-Pointe, Martinique.

1934 : fondation du journal L’Étudiant noir par Césaire, Senghor, Birago Diop, Léon Gontran Damas. Apparition pour la première fois du terme de « Négritude ».

1934 : Admis à l’École Normale Supérieure.

1937 : mariage à une étudiante martiniquaise, Suzanne Roussi.

1939 : acte de naissance de la négritude littéraire avec la publication de Cahier d’un retour au pays natal

1945-2001 : carrière politique, maire pendant 56 ans, député pendant 48 ans.

1946 : rapporteur de la loi de départementalisation qui change le statut des colonies françaises d’Amérique et de l’Océan indien en DOM.

1947 : Création de la revue Présence africaine par Alioune Diop. Dans ce premier numéro, signent Césaire, Senghor, Gide, qui en rédige l’avant-propos, Sartre, Wright, Monod, Mounier, Camus.

1950 : Le Discours sur le colonialisme révèle aux Européens le racisme colonial, quelques années après la disparition du nazisme.

1950 : premier voyage en Haïti.

1956 : Césaire rompt avec le Parti Communiste Français après l’invasion de la Hongrie par l’URSS.

À partir de 1956, Césaire s’oriente vers le théâtre. Et les Chiens se taisaient explore les drames de la lutte de décolonisation autour du personnage du Rebelle, esclave qui tue son maître puis tombe victime de la trahison.

1958 : Césaire crée le Parti Progressiste Martiniquais (PPM), dont l’ambition est d’instaurer « un type de communisme martiniquais plus résolu et plus responsable dans la pensée et dans l’action ». Le mot d’ordre d’autonomie de la Martinique est situé au cœur du discours du PPM.

1963 : Trois pièces de théâtre. La Tragédie du Roi Christophe (1963) revient sur l’indépendance haïtienne, en mettant en scène ses contradictions. La pièce sera inscrite au répertoire de la Comédie-Française. En 1966 : Une saison au Congo met en scène la tragédie de Patrice Lumumba. En 1969 : Une tempête, inspiré de Shakespeare, explore les catégories de l’identité raciale et les schémas de l’aliénation coloniale.

2006 : le nom d’Aimé Césaire est évoqué pour le prix Nobel de la Paix. Il n’aura pas le Nobel et ne sera pas membre de l’Académie française.

2008 : admis le 9 avril au CHU de Fort-de-France pour des troubles cardiaques, Aimé Césaire meurt le 17 avril, à l’âge de 94 ans.

Comment lire Césaire

L’ACTUALITÉ : Cahier d’un retour au pays natal, le film, avec Jacques Martial (diffusion ce jeudi soir sur France Ô, samedi 19 avril sur France 3).

EN PRIORITÉ : Cahier d’un retour au pays natal ET Discours sur le colonialisme aux éditions Présence africaine.

SITE LITTÉRAIRE : Ile en île .

À ÉCOUTER : Les grandes voix du Sud, 1. Négritude et poésie (3 CD), 2. Insularité et poésie (4 CD), Frémeaux et associés, 2007.
A l’origine parus dans les années 1980, ces entretiens invitent à pénétrer dans l’intimité de la création poétique du Sud. Lectures et intermèdes musicaux.

À VOIR :
Aimé Césaire, Euzhan Palcy, Aimé Césaire : une parole pour le XXIe siècle, Max Milo, 2006, livre + un coffret de 3 DVD, Ed. bilingue frrançais-anglais. Un recueil conçu à partir des interviews menées en 1993.

POUR SA GRANDE CLARTÉ : Lilyan Kesteloot, Histoire de la littérature négro-africaine, Karthala, 2001

POÉSIE EN POCHE rééditée récemment : Césaire, Ferrements et autres poèmes, préf. Daniel Maximin, Points, 2008

PAROLES PRIVÉES :
Ari Gounongbé, Lilyan Kesteloot, Les grandes figures de la négritude, L’Harmattan, 2007

LA BIOGRAPHIE : Roger Toumson et Simonne Henry-Valmore, Aimé Césaire, le nègre inconsolé. Vents d’ailleurs, 2002

ENTRETIENS : Nègre je suis, nègre je resterai, entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005.

UN DÉLICE : René Hénane, Glossaire des termes rares dans l’œuvre d’Aimé Césaire, Jean-Michel Place, 2004.

UN DÉRIVÉ : Patrice Louis, A.B.C…Césaire, Césaire de A à Z, Ibis rouge, 2003

LA CRITIQUE DE L’INTÉRIEUR : Raphaël Confiant, Aimé Césaire : une traversée paradoxale du siècle, Ecriture, réed. 2006

L’INTÉGRALE : Aimé Césaire, Oeuvres complètes, Desormeaux, Fort-de-France, 1976.

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration « 

 » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration… « . Nous sommes dans le quartier-monde de la Goutte d’Or, au Nord de Paris, dans le Lavoir Moderne Parisien.

Précision de taille : les cœurs intellectuels, parisien de la Sorbonne (les universités de Paris III et Paris IV), américain de New-York et du Québec et des Antilles, africain de Côte d’Ivoire, se sont déplacés pour un colloque sur l’oeuvre du dramaturge Koffi Kwahulé.

Ce samedi matin, le dialogue autour de Judith Miller (New York University) donnera une belle partition intellectuelle et… politique, établissant une haute portée au travail de Koffi Kwahulé (objet d’un festival de plusieurs semaines ici) et d’une dramaturge africaine-américaine très jouée outre-atlantique : Suzan Lori Parks.

L’auteur de Topdog/Underdog a bénéficié d’une belle prestation à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet en septembre 2007 [Papalagui, 30/09/07]. Son metteur en scène français, Philippe Boulay, a prononcé cette question en forme de plaidoirie :  » Koffi Kwahulé comme Suzan Lori Parks n’ont-ils pas une vision post-raciale à l’image du discours récent du candidat à la candidature démocrate Barack Obama à Philadelphie ? « 

L’homme de théâtre qui vit et travaille en Seine-Saint-Denis précise :  » Koffi Kwahulé et Suzan Lori Parks sont au-delà de l’aspect communautaire mais ils veulent récréer de la communauté, humblement. Ce n’est pas courant.  »

Cris, souffrances et lieux clos

Xavier Garnier rappelle la propagation de  » l’effet Senghor  » et de  » l’effet Césaire  » :   » Le grand cri nègre de Césaire est une vibration.  »

Xavier Garnier est enseignant-chercheur à Paris XIII, université localisée (délocalisée ?) à Villetaneuse tout au Nord de Paris, en Seine-Saint-Denis. Sa spécialité : les littératures africaines en anglais, français et swahili. Et oui, en swahili !

 » Il y a ce mot de Senghor :  » L’émotion est nègre comme la raison est hellène « . Le Nègre serait pure vibration. On n’arrête pas une vibration. Or la vibration part d’un lieu. Oui Sony Labou Tansi ou Wole Soyinka ont pris leurs distances avec la négritude [Sur l’après-négritude des écrivains africains contemporains, lire Dominique Ranaivoson, Senghor, Le profane et le sacré, Africultures, décembre 2005]. Mais la négritude de Césaire part d’un lieu fondateur. Pour Césaire comme pour Glissant c’est la cale du bateau négrier.

C’est ainsi que la modernité a inventé des lieux clos dans lesquels des souffrances s’installent.

Il y a cette phrase incontournable :  » On ne savait pas ! « . Les lieux de souffrance seraient hors du regard. La cale jadis, le wagon naguère, les centres de rétention aujourd’hui. Ces lieux d’où la vibration part. Des lieux où l’on souffre. Cette interview de Céline : la prison où l’homme souffre.

Le jazz est un lieu clos, poursuit Xavier Garnier [Koffi Kwahulé ne se définit pas en écrivain mais en jazzman, cf. Papalagui , 06/04/08]. Or le jazz vit dans des lieux clos partout, avec des vibrations qui se sont développées. Les lieux clos posent la question des médias et des trois attitudes possibles : 1. VOYEUR : On met des caméras, on voit, mais la vibration ne passe pas. 2. OBSERVATEUR, MILITANT : dans le centre de rétention. 3. ASPIRANT à créer une communauté : on est dans un lieu et on se laisse pénétrer par cette vibration.

Ainsi, le continent africain capté par les caméras, nous fait poser la question : avons-nous la possibilité d’installer un lieu ou des territoires où la vibration pourraient passer ?  »

Dans l’assistance, une certitude :  » La vibration passe toujours à travers les murs. «  On pense au dernier roman de Chamoiseau, Un Dimanche au cachot [Papalagui , 09/10/07] , où tout est vibration et se constitue en mémoire de l’absence. Xavier Garnier s’interroge :  » … mais la vibration passe sous forme moléculaire. D’où cette question de la visibilité/invisibilité. Les artistes ne nous aident-ils pas à savoir par où on souffre ? « 

À  noter :  » Le grand cri nègre  » se réfère à Une tempête, adaptation très libre de Shakespeare, publiée en 1969 :  » Je pousserai d’une telle raideur le grand cri nègre que les assises du monde en seront ébranlées.  »

Contacts : Sylvie Chalaye , responsable à l’Université Paris III du tout nouveau Laboratoire  » Scènes francophones et écritures de l’Altérité  » de l’Institut de recherche en études théâtrales (IRET), et Virginie Soubrier à l’Université Paris IV, Centre de recherches en histoire du théâtre (CRHT ).

Duetto de Kaplan décapant percutant

Duetto5, lire Duetto puissance 5, c’est-à-dire qu’on aurait dû se méfier : ça démarre dans les coursives avec un jeune vidéaste et elles deux qui pouffent. Très vite, elles occupent la scène et regardent le public dans les yeux. Les lumières de la salle ne sont pas encore éteintes. On n’a pas le temps de contempler la cuisine fixée au mur du fond, verticalement.

Aussitôt les mots percutent et vous décapent. C’est du Kaplan comme on l’aime : bref et tendu comme un fil, vif comme un flux à haute pression, haute précision. Kaplan c’est la haute couture du mot qui claque.

Des mots qui se répètent et qui vous pètent au visage : L’angoise m’angoisse par exemple, un cours texte dit façon cataracte, une femme prise du côté d’Ikea entre vis et boulons, et qui,  » tout d’un coup / je me suis sentie éparpillée / jetée dispersée éparpillée / en vis et en boulons / j’étais les petites vis / fines / j’étais les gros boulons / ronds / etc.  »

Kaplan dénonce la consommation et ce qu’elle fait à la femme, dans la femme, autour de la femme. C’est jamais consumériste ou féminsite, mais ça vous emporte, ça vous porte.  » On est dans la société du bonheur et on est malheureux « , dit-elle dans La femme du magazine.

Frédérique Loliée et Elise Vigier ont du talent, du chien, et une espèce d’élégance du verbe rapide, du speed-speaking. Elles passent le texte de Kaplan comme une chose sérieuse, drôle, agaçante, limite burlesque, tentation du pire, élucubrante. De son projet, Leslie Kaplan écrit (on cite tout, tellement c’est juste, et qui a dit qu’un blog doit être bref ?) :

Deux femmes, mais « femme » n’est pas une catégorie ni un genre, c’est un point d’appui, concret, matériel, pour faire passer, faire circuler, des mots, des objets, des questions, des émotions. Ce qui circule, c’est l’abondance, tout ce surplus de la société, tout ce qu’on consomme, nourriture, sexe, spectacle, ce qu’on mange, ce qu’on se met, dans la tête, sur le corps, tous ces mots en trop, toute cette bêtise, toute cette pauvreté, toute cette absence, de quoi, de sens, de but, de liens, de rapports, de sentiments, toute cette présence en creux, tout ce vide qui déborde. « No ideas but in things », disait William Carlos Williams, pas d’idées si ce n’est dans des choses, ici on pense avec des choses concrètes, des mots concrets, en situation et en dialogue, et le théâtre vient de cette façon. Le théâtre : une forme d’étonnement, l’étonnement de proférer des mots et des phrases, de les lancer devant soi et de les sentir voler, toucher, rebondir, l’étonnement devant le langage et ce qu’il y a dessous, devant la vie en somme, toute ma vie comme il est dit.

C’est jouer aussi vite que c’est écrit. Mais comme c’est bien écrit et que les comédiennes bourlinguent avec Kaplan depuis la création du Théâtre des Lucioles , ce collectif d’acteurs qu’elles ont fondé, et bien  » c’est vite dit bien dit « .

Elles ont fait ensemble, en 1994, L’Excès-L’Usine (en atelier à la prison des femmes de Rennes) ; en 1996 Depuis maintenant, adaptation du roman et mise en scène de Frédérique Loliée qui, la même année, mène avec Leslie Kaplan plusieurs ateliers d’écriture à Saint-Denis et à la Maison d’arrêt d’Avignon. Par la suite, Leslie Kaplan adapte L’Inondation de Zamiatine, mis en scène par Elise Vigier.

Toute ma vie (l’un des huit  » texticules « , comme dirait Queneau), a été écrit au fil du site Inventaire/Invention .

Toute ma vie j’ai été une femme (…)

si tu dis cette phrase

on ne peut pas te comprendre (…)

c’est vrai

je ne me comprends pas moi-même

toute ma vie j’ai été une femme

cette phrase est immense

(…) cette phrase a tellement de potentiel

de possible

cette phrase recèle

je dis bien : recèle

tellement d’autres phrases

oui

mais

moulinex libère la femme

(…)

je te laisse

tu es trop bornée

moi je suis devant une phrase immense

immense

toute ma vie j’ai été une femme

(… arrive après 🙂

tous les petits légumes sont respectés dans leur diversité, etc.

Et Duetto, pourquoi Duetto ? Oui  » Duetto  » c’est  » duel  » en italien. Bien. Mais sans doute aussi parce que les mots se battent en duel, duel auquel les spectateurs assistent dans Les mots et les choses :

ah la culture

quand j’entends le mot culture

je sors mon revolver

quand j’entends le mot culture

je sors mon carnet de chèque.

Duetto5  » Toute ma vie j’ai été une femme « , dans le cadre du Festival Jeune Création, Maison de la poésie de Paris (dernière le 13 avril). Textes inédits de Leslie Kaplan et extraits de textes de Rodrigo Garcia, conception et jeu Elise Vigier et Frédérique Loliée. Une production du Théâtre des Lucioles, sis à Rennes.
Frédérique Loliée et Elise Vigier ont suivi la formation de l’Ecole du Théâtre National de Bretagne (1991-1994). Elles travaillent avec Didier-Geoges Gabily, Claude Régy, Robert Cantarella, Christian Colin, Matthias Langhoff…

LIRE la critique d’Odile Quirot :

 » Leslie Kaplan poursuit ici son auscultation poétique et politique de l’expérience quotidienne des masses (avec humour, ainsi dans «André», un homme perdu lui aussi dans «la sexualité industrielle de masse»). Sans doute aussi, comme dans «Habiter», croise-t-on quelque Dibbouk qui voudrait prendre sa place dans le corps de l’autre. Nous avons tant de choses en nous, silencieuses, mais à l’œuvre!  » La suite dans Bibiobs.com.

Big Shoot : un théâtre plus grand que son texte

Il est des lectures plus belles que des représentations. Denis Lavant vient de faire ce samedi soir au Lavoir Moderne Parisien une de ces prestations qui valent bien des mises en scènes. Sur un texte de Koffi Kwahulé, auteur invité deux mois dans une remarquable série de rendez-vous scéniques et universitaires, Denis Lavant a lu Big Shoot comme un combat intérieur, un huis clos saisissant de convulsions au cynisme et à la violence contenus. La prestation avait de quoi ravir l’auteur lui-même, présent dans cette petite salle d’un quartier de tous les cosmopolitismes, la Goutte d’Or.

Big Shoot présente l’éternel duo bourreau/victime, maître/esclave. Monsieur interroge Stan. Stan parce qu’il a décidé de le nommer ainsi, sans explication (elle viendra à la fin sur le registre de la confession d’enfance).

Toute l’écriture de Koffi Kwahulé tient dans cette ambivalence : le théâtre est un art de la complexité que la scène doit révéler dans la brièveté de la représentation ou de la lecture privée.

Monsieur a un accent quand il parle anglais. Stan lui dit. Ce qui fait naître chez Monsieur un complexe, qui va traverser le fil de l’intrigue. Entre paroles sexuées, insultes en cataractes, ton mielleux et confession intime, toute la palette d’interventions de Monsieur semble non pas dominer Stan, mais lui donner de quoi tenir à distance l’oppresseur.

Denis Lavant pratique la lecture avec un tel art que le public en oublie qu’il est là pour une lecture. Le public est devant un seul interprète qui bascule merveilleusement bien du bourreau à la victime.

Cette lecture lance les deux mois de programmation des oeuvres de Koffi Kwahulé au Lavoir moderne parisien. Deux mois autour du théâtre et du jazz, le dramaturge ne se définissant pas comme écrivain mais comme jazzman. Il s’en inspire du jazz comme d’autres respirent l’oxygène des hauts sommets.

Dans Frères de son, un très précieux recueil d’entretiens réalisés par Gilles Mouëllic (publié par les éditions Théâtrales), l’auteur africain-européen, comme il aime à se définir, précise son rapport au jazz à propos de Big Shoot (p.62) :

« L’ambition est celle-ci : faire se rencontrer dans l’écriture Coltrane et Monk. Deux sons, deux respirations. Big Shoot est née de ces deux respirations, bien qu’il n’y ait dans la pièce aucune référence directe au jazz. Monk disait aux musiciens qui voulaient l’accompagner :  » Non, non, jouez, moi je vous suis.  » Mes deux personnages ont ce rapport-là, l’un dit à l’autre :  » Joue, je t’accompagne.  » Tout est parti de cette phrase de Monk, qui est en principe le leader et qui dit à l’autre : » Je te suis.  » Quand l’acteur Denis Lavant a lu le texte et a voulu le jouer, je me suis dit qu’il allait jouer Monsieur, celui qui est censé être Coltrane. C’est le plus bavard, celui qui a le souffle le plus véhément. Pourtant quand il m’a appelé, c’était Stan qu’il voulait jouer,  » Monk  » donc. J’ai cru qu’il n’avait pas bien lu, je lui ai demandé de relire la pièce. Quelques jours plus tard, il m’a rappelé pour confirmer son choix :  » Ce sont deux belles partitions,mais moi c’est Stan.  » En fait, il avait vraiment compris la pièce, sa respiration. Il avait compris que celui qu’on accompagne, c’est Stan, même s’il ne dit pas grand chose. On a l’impression que c’est Monsieur qui mène le jeu, mais en réalité,le vrai leader, c’est Stan. Quand Monk dit à ses musiciens :  » Jouez, moi je vous suis « , on n’est pas dupe : à l’écoute du morceau,celui qui a mené le jeu, c’est bien Monk. »

Big Shoot est à l’affiche du 15 au 18 avril dans une mise en scène de Sidney Ali Mehelleb, avec Eric Nesci et Arnaud Pfeiffer, et dans une nouvelle lecture avec Edouard Montout le 19 avril. Et en marionnettes, du 6 au 9 mai, mise en scène de Lélio Plotton, avec Adrien Béal et Solène Briquet.

Amour, l’intime tragique haïtien

Après sa création à Evry à l’automne dernier, la pièce Amour a mûri et c’est tant mieux. Une belle réussite ! On l’avait vu en brouillon, aux prises avec les approximations de l’impréparation. On retrouve la pièce ayiti-gwada-ch’ti pour trois semaines au Tarmac de la Villette.

D’Haïti viennent l’auteur (Marie Chauvet) et la comédienne (Magali Comeau Denis), de Guadeloupe l’adaptateur (José Pliya), de Lille le metteur en scène (Vincent Goethals). Un trio de pays pour une trilogie Amour, Colère, Folie, roman maudit de la littérature haïtienne. Amour est la première adaptation théâtrale, Colère suivra en 2009, Folie en 2010.

La romancière haïtienne Marie Vieux Chauvet l’a écrit en pleine période duvaliériste de son écriture classique mais brûlante de subversion. Ce roman est né à Paris, chez Gallimard, sous la haut patronnage de Simone de Beauvoir. Il a été interdit par la propre famille de l’auteur par crainte de represailles. Il devint roman culte, circulant en clando pour l’éveil d’une jeunesse à la politique et à la résistance intellectuelle. Il n’a été réédité qu’il y a trois ans par un homme courageux, Roger Tavernier des éditions Emina Soley.

Avec Pierre Astier comme agent littéraire, il est aujourd’hui traduit en quatre langues : anglais, allemand, serbo-croate et italien, dernier pays où les ventes sont meilleures qu’en France : 15 000 exemplaires ! Il sort aux Etats-Unis prochainement.

Amour raconte en monologue les tourments d’une vieille fille de la bourgeoisie de la province haïtienne, aînée de trois soeurs. Claire est noire, ses soeurs blanches. Les affres de Claire sont finement interprétées par Magali Comeau Denis dans de multiples registres, de l’amer à l’acide, du cynique à la manipulation, de la résignation à la révolte politique…

Dans l’épais roman, José Pliya a choisi de développer le registre intime du personnage de Claire, au détriment des aspects politiques. Pourtant la fin de la pièce occupe une place de choix dans un geste insurrectionnel de toute beauté, qui fait basculer la pièce dans le politique…

Nul doute que cette adaptation fera renaître la langue de Marie Chauvet. Elle incitera ceux qui n’ont pas encore lu le roman et son intégrale à s’y précipiter plein d’appétit, emportés par la musique de la tragédie haïtienne, version grand classique méconnu.

Amour, le retour

© Pascal Colrat

La scène du Tarmac à la Villette (Nord-Est de Paris) reprend, du 1er au 19 avril, Amour, créée à l’Agora d’Evry, en banlieue parisienne, les 27 et 28 septembre 2007. Ce texte de la romancière haïtienne Marie Vieux-Chauvet est adapté par le dramaturge bénino-guadeloupéen José Pliya, mis en scène par le Lillois Vincent Goethals, assisté du Martiniquais José Exilis.

Amour est la première partie de la trilogie Amour, colère et folie, un véritable joyau de la littérature haïtienne. Cette critique de la bourgeoisie dont l’héroïne (dans Amour) est issue de l’aristocratie a été écrite sous le régime du dictateur François Duvalier.

La suite : Papalagui du 24/09/07.

Une critique (Odile Quirot , Le Nouvel Observateur, 27 mars-2 avril), qui a vu Amour sur la scène de L’Artchipel à Basse-Terre (Guadeloupe) :  » Ce beau projet évite le tête-à-tête exclusif qui entache trop souvent les rapports artistiques entre la métropole et les Antilles. José Pliya croit -qui lui en donnerait tort?- que la meilleure réponse au repli identitaire est celle de l’aventure commune des poètes, des artistes. Et aussi d’une audience reconquise à force d’ouverture à l’autre, ainsi lors de ces soirs où de jeunes tageurs expriment en direct sur de large toiles la vision que leur a inspiré le spectacle en cours. »

Pinocchio en plein cœur

Pommerat nous frappe en plein cœur avec son Pinocchio. Les enfants ne s’y trompent pas pour cette dernière représentation de la création à l’Odéon. Ils applaudissent à tout rompre ce spectacle où le style de Joël Pommerat s’exprime à plein régime : un narrateur, torse nu, micro main qui renforce sa voix, (sa parole est forte, tranchante et rapide et pleine d’humour) raconte la seule chose qui vaille : la vérité. Il raconte la genèse, la naissance et la vie du pantin Pinocchio. Et sa quête de la vraie vie, allant du mensonge à la vérité.

Son père qui l’a fait est pauvre, timide. Alors que lui n’aspire qu’à la richesse -de manière quelque peu arrogante, et à la beauté. Les séquences se succèdent en tableaux rapides, à peine séparés par un fondu au noir sonore. Comme dans son admirable Petit Chaperon rouge, la trame sonore raconte à elle seule l’histoire. Tantôt, elle accompagne, tantôt elle ponctue, tantôt elle est surreprésentée, magistralement. Le théâtre de Pommerat rendrait le sourire à un aveugle mélancolique.

Ceux qui ont des yeux y voient aussi des mannequins, des musiciens, des personnages masqués, une fée géante, une mer comme aucune scène ne la vue aussi bien démontée (Devos en serait baba), et toujours ce jeu avant scène/fond de scène où Pommerat fait naviguer ses acteurs entre des immenses voiles de tulle. Les voiles pour la vue, les hypersons pour l’ouïe séquencent au rythme de la parole du narrateur comme autant de claps de réalisateur. La vie croissante se déroule inexorablement. Les épisodes connus (le refus de l’école, la prison, la transformation en âne, les retrouvailles de Pinocchio avec son père dans le ventre de la baleine) deviennent autant d’épreuves vers la vraie vie, non pas celle illusoire du divertissement, qui l’a tenté un moment, mais celle qui métamorphose un pantin de bois en petit homme. La vie en vrai voilà le don, une beauté, une bonté d’âme, qui dit vrai, qui dit la vérité.
Pour Pinocchio-Pommerat, la vie est une épreuve de vérité.

Extrait du dossier de presse :

Qui donc est-il, ce Pinocchio dont rêve Joël Pommerat et qu’il destine d’abord aux enfants ? Un être effaré, naïf, ravi – donc plongé, ajoute-t-il, dans «un état profondément théâtral». Autour de Pinocchio, héros d’une fête musicale et douce, le
spectacle joue du contraste entre l’austérité sérieuse du réel et les prestiges de la fantasmagorie. Ce conte librement réinventé où l’imagination enfantine se mesure à la dureté des «grandes personnes» part «de la question de la paternité et de la pauvreté».
Peut-on s’acquitter d’une dette de vie ? Comment devient-on grand tout en restant libre ? Joël Pommerat ne sait pas si les enfants se formulent de telles questions. Mais depuis qu’il a créé pour eux un Petit Chaperon rouge, il aime les histoires où elles se posent et sait qu’elles peuvent les captiver.

Extrait du livret de présentation, texte signé Daneil Loayza :

« Mentir, bien entendu, est aussi un besoin enfantin : celui de faire l’épreuve de sa liberté, fut-elle illusoire. Mentir, pour Pinocchio, c’est encore une façon de se déraciner, d’échapper à son appartenance pour tenter de se définir que par soi-même, dans ses propres termes. Le mensonge est donc également, du moins à un certain âge, un signe de vitalité : il réclame de l’initiative, de l’imagination, un certain sesn de la transgression. S’il contribue à développer ces qualités, il peut ouvrir à une meilleur connaissance de soi [on l’appelle alors d’un autre nom : songe ou fiction, voire « histoire vraie « ]. (…) Pommerat a lié deux aliénations et deux besoins : richesse et mensonge. Dans son spectacle, l’un porte sur l’autre, l’une provoque l’autre. C’est que ces deux alinéations, au fond, ont une racine commune : l’aspiration à être plus et autre que soi-même, aspiration qui chez les enfants, oscillant entre être et avoir, s’appelle « grandir « . »

Equipe :

Pinocchio d’après Carlo Collodi, texte et mise en scène Joël Pommerat
scénographie : Eric Soyer
Lumière : Eric Soyer avec Renaud Fouquet
animaux, mannequins : Fabienne Killy
son : François Leymarie, Grégoire Leymarie, Yann Priest
musique : Antonin Leymarie

avec : Pierre-Yves Chapalain, Jean-Pierre Costanziello, Philippe Lehembre en alternance avec Daniel Dubois, Florence Perrin, Maya Vignando

Tournée :

Prochaines étapes de Pinocchio : Tours, Chambéry, Lyon, Douai, Rennes, Bordeaux, Martigues, Brétigny.

Un concours pour gagner des places au Festival d’Avignon

Heureux lycéens des Antilles et de Guyane, si vous êtes amateurs de théâtre, et si des enseignants avisés ne vous ont pas dégoûtés de la scène, si les classiques appris sur les bancs de l’école vont parlent comme des modernes, ce « Premier concours lycéen d’écriture théâtrale des régions d’Outre Mer » est pour vous. Les deux lauréats auront pour récompense un séjour accompagné d’une semaine au Festival d’Avignon 2008.

Ce concours est proposé par Etc_Caraibe, en partenariat avec l’Education Nationale, CulturesFrance et les Régions d’Antilles et de Guyane.

Les enseignants peuvent aider leurs protégés en suivant un stage gratuit de dramaturgie avec le metteur en scène hollandais Javier Lopez Pinon : le 16 janvier en Guadeloupe à L’Artchipel (ce n’est pas pressé, c’est aujourd’hui !), les 18 et 19 janvier au Fonds Saint-Jacques en Martinique, et les 24 et 25 janvier en Guyane au Lycée Gaston Monnerville de Kourou.

D’autres rencontres pour les enseignants sont annoncées, plus tard : des ateliers gratuits d’écriture dans les lycées avec l’auteur Bruno Allain du 11 au 23 février 08 et des rencontres avec trois auteurs d’Afrique francophone : Gustave Agapko (Togo), du 7 au 27 avril 2008 ; Koffi Kwahulé (Côte d’Ivoire), en juin 2008 et Kouam Tawa (Cameroun), du 17 novembre au 6 décembre 08.

Inscription individuelles sur le site Gens de la Caraïbe .

 

 

Théâtre en Noir et Blanc (suite et fin)

visuel La comédie indigène

© visuel Pascal Colrat 

Après Les Nègres et Topdog/Underdog, deux pièces en simultané à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet, une troisième sur le rapport Noir/Blanc est à l’affiche, La Comédie indigène, jusqu’au 27 octobre au Tarmac de La Villette (Paris).

Mais autant l’ouverture de saison de l’Athénée a de quoi séduire en imposant un jeu de miroirs troublant, autant cette Comédie laisse un goût d’inachevé.

C’est d’ailleurs moins une comédie qu’une parodie grotesque du colonialisme, du racisme, et de leurs discours et de leurs  » représentations  » sur un siècle, de 1830, année de la prise de possession de l’Algérie par la France, à 1931, année de la dernière grande exposition coloniale, à Paris.

Le metteur en scène, Lotfi Achour, a souhaité présenter les textes du XIXè siècle sur la théorie de la hiérarchie des races par des savants en blouse blanche, une leçon de français  » petit nègre  » aux soldtas sénégalais, des discours à la Chambre des députés sur la vision de l’Arabe en voie de conqûete en Algérie. Ces textes -certains réclament une  » extermination  » sont superbement incarnés par des acteurs de talent : Thierry Blanc, Marcel Mankita, Ydire Saidi.

Le spectateur entend même un extrait hors contexe du discours de l’actuel président de la République française, prononcé à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar en juillet dernier :

 » Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire. Le paysan africain, qui depuis des millénaires, vit avec les saisons, dont l’idéal de vie est d’être en harmonie avec la nature, ne connaît que l’éternel recommencement du temps rythmé par la répétition sans fin des mêmes gestes et des mêmes paroles. Dans cet imaginaire où tout recommence toujours, il n’y a de place ni pour l’aventure humaine, ni pour l’idée de progrès. « 

La mi-scène est traversée par un immense vitrail transparent sur lequel sont projetés les visages filmés en noir et blanc d’hommes et de femmes, noirs ou jaunes. Malgré cette scénographie réussie, utilisée par trop d’intermittence, l’ensemble paraît décousu. Et la très belle voix de la chanteuse vocaliste Lê Duy Xuân, n’est hélas ! qu’un songe passager voulant rappeler les chants coloniaux…

A l’inventaire préliminaire qui énumère des noms évoqués par la Colonie, ses richesses notamment, semble correspondre l’inventaire des textes historiques. L’ultime scène entend donner la clé de l’ensemble : un homme noir, en costume trois-pièces, surgit du fond de la salle (interprété par Marcel Mankita), les lumières allumées, et vient apsotropher le tribun (Thierry Blanc), qui cite Lamartine, Tocqueville, Maupassant, etc. La réplique est un texte d’Achille Mbembé censé répondre au discours dominant, celui qui a forgé les représentations, selon Lotfi Achour. Texte assez faible. Cette réponse n’a pas la force de la cataracte de clichés déversés sur le spectateur pendant une heure. On est un peu perdu. Et déçu.

 

D’autant que Mbembé, professeur d’université, développe par ailleurs une hauteur de vue sur la question. Ainsi sur le blog de l’écrivain Alain Mabanckou :

 » L’Afrique se sauvera par ses propres forces ou elle périra. Personne ne la sauvera à sa place, et c’est bien ainsi (…)

Le premier principe est que l’Afrique ne doit rien attendre de la France. En retour, que la France s’abstienne (dans le sens d’abstinence) au maximum d’exercer chez nous la sorte de « pouvoir de nuisance » qu’elle n’a cessé de manifester depuis la fin des colonisations directes.

Le deuxième principe est que par rapport à la France comme d’ailleurs dans les rapports avec le reste du monde, les Africains s’efforcent de cultiver l’autonomie morale. Sans cette indépendance morale, ils seront toujours exposés à la corruption et leur liberté de jugement et d’action sera toujours hypothéquée. « 

Le théâtre en noir et blanc, au piège de la négrité

Topdog/Underdog

Ouverture en noir et blanc, ouverture réussie et magnifiquement dérangeante, de la saison théâtrale à l’Athénée théâtre Louis-Jouvet, de Paris, avec deux pièces, toutes deux à 20h et jusqu’au 20 octobre : Les Nègres de Jean Genet et Topdog/Underdog de Suzan-Lori Parks. Deux pièces que les lycéens devraient aller voir…

Les Nègres, créée à la veille des indépendances africaines, présente une troupe de comédiens jouant l’idée que des blancs se font des noirs. Ces comédiens sont noirs et blancs. Ils vont être jugés par une Cour où les rôles sont interprétés par des comédiens noirs et blancs. Cet emboîtement des situations, leur mise en miroir permanent et toujours soumis à la question (les spécialistes parlent de mise en abyme) nous oblige à considérer de manière autrement complexe la  » question noire  » que l’année 2005 a fit resurgir.

Topdog/Underdog est jouée dans un petite salle, le public se retrouve plongé, aux Etats-Unis, dans le quotidien d’une chambre miteuse. Par un effet grossissant, l’histoire américaine et un élément fondateur se rejouent devant nos yeux. Deux frères habitent cet abri. L’aîné s’appelle Lincoln, le cadet Booth. L’aîné porte le nom d’un président des Etats-Unis qui a mis fin à la Guerre de Sécession, le cadet porte le nom de son assassin. Ainsi en ont voulu les parents, qui les ont d’ailleurs abandonnés. 

Curieuse situation où se réfléchit encore en miroir… l’histoire et la tragédie américaine. Lincoln a été le premier président américain assassiné.

Mais ce jeu de double est un jeu de dupe. Pour gagner sa vie, Lincoln doit s’exiber dans une foire, où il porte maquillage… blanc et barbe. Des spectateurs lui tirent dessus… à blanc. Se joue ainsi une histoire fondatrice de l’Amérique où la couleur (noire) est ainsi masquée… et le lynchage symbolique permanent.

Mais de retour chez lui (ou plutôt chez son frère où il squatte), Lincoln redevient… noir. Là se joue une autre histoire de dominant/dominé… Aîné/cadet, maître/disciple au bonneteau,  » Topdog/Underdog  » (chien dominant/chien dominé). Ecrire en pays dominé, a écrit Chamoiseau ; Dans Topdog/Underdog se joue un curieux phénomène où les deux frères revivent leur enfance…

On pourrait dire que Topdog/Underdog est une autre  » clownerie  » que Les Nègres, selon le mot employé par Genet, dont le nom d’origine était… Blanc. Ces deux pièces ont des points communs : la domination raciale, les préjugés, les stéréotypes et la volonté des deux auteurs à plus de quarante ans d’écart de brouiller les pistes pour mieux interroger nos contradictions, notre difficulté à regarder l’Autre dans sa dimension propre.

Les Nègres est un classique du théâtre contemporain. Sa précédente présentaton l’était dans la mise en scène d’Alain Ollivier au théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis (banlieue Nord de Paris), au printemps 2002. La mise en scène de Cristèle Alves Meira, du haut de ses 24 ans, lui apporte une fraîcheur qui la renouvelle. Elle a même obtenu des ayant-droits de Genet de remplace dans le texte de la pièce le mot  » Afrique  » par le mot  » Autre « , dans une volonté de généralisation. Comme si  » on était toujours le Nègre de quelqu’un « . Sa réflexion sur la question identitaire est à ce prix. Comme le désir de monter cette pièce après les événements de banlieue en 2005.

Topdog/Underdog est une véritable révélation, écrite par une figure de la nouvelle génération du théâtre américain. Suzan-Lori Parks est actuellement en tête d’affiche de la saison théâtrale américaine avec sa série marathon : 365 days/365 plays, autrement dit : elle a passé l’année 2006 à écrire une pièce par jour ! Bref, elle est d’une autre dimension…

 » Suzan-Lori Parks a reçu le prix Pulitzer de théâtre en 2002 pour cette oeuvre qualifiée de « post-raciste », ce qui signifie qu’il ne s’agit pas d’un drame entre Afro-Américains, mais simplement entre deux frères, faisant, comme dans un roman noir, le mauvais choix qui conduit à l’abîme. «  (Martine Silber, Le Monde, 12/10/07)

Suzan-Lori Parks est née en 1964 dans le Kentucky. Très tôt influencée par James Baldwin, elle a écrit plus d’une dizaine de pièces de théâtre ( Venus, In the Blood, Fucking A), des scénarii (elle a écrit pour Spike Lee, Oprah Winfrey, Denzel Washington) et un roman. Elle a remporté le prix Mac Arthur Foundation “Genius Grant” en 2oo1, et le Pulitzer Prize for Drama en 2oo2 pour Topdog/Underdog. Suzan-Lori Parks est une tenante de l’art dit « prismatique », qui entend échapper au paradigme de la « race », à toute forme d’essentialisme racial ou ethnique : « En tant qu’Africains-Américains, nous devons reconnaître cet essentialisme insidieux (la »négrité ») pour ce que c’est : un satané piège visant à nous réduire à une seule et unique manière d’être. Nous devons entreprendre de montrer au monde, ainsi qu’à nous-mêmes, notre diversité : elle est aussi magnifique que puissamment infinie. » 

Dans Topdog/Underdog, la question de la responsabilité de chacun dans sa condtion est ainsi posé. Après tout, Lincoln, interprété par Moanda Daddy Kamono (photo du haut), a le choix entre se faire licencier de son rôle dans un jeu de massacre humiliant ou de reprendre son activité de bonneteur. Son frère (joué par Toto Kisaku Mbengana, photo du bas) a le choix entre disputer la suprématie du jeu à son frère, épouser sa petite amie, Grace, ou l’assassiner…

  

Ajoutons que c’est un spectacle où l’on rit, comme dans Les Nègres…  Comme quoi, la tragédie de notre condition d’homme se regardant dans le miroir de l’Autre, n’est pas de tout repos. La Bibliothèque nationale de France (BnF) organise une rencontre autour des représentations du Noir dans le théâtre contemporain (mardi 16 octobre 2007, 18h30 – 20h30) avec Philip Boulay, metteur en scène de Topdog/Underdog, Cristel Alves Meira, metteur en scène des Nègres, et Sylvie Chalaye, de l’Université de Paris 3. Site François-Mitterrand, Petit auditorium, entrée libre. 

Pour prolonger la question :

Homme invisible, pour qui chantes-tu ?