Nuit d’été loin des Andes…

La pièce se joue au théâtre des Déchargeurs à Paris, chaque lundi, jusqu’au 14 décembre.

Notre avis : Susana Lastreto sait jouer finement du théâtre, de ses codes, du lien avec le public. C’est une jolie jouissance joviale et joyeuse d’un jeu par-delà les cordillères.

L’histoire :  » Une femme, drôle, un peu excentrique, raconte avec humour son voyage depuis son pays d’origine  et l’apprentissage d’une nouvelle vie (Susana Lastreto). Une bandonéoniste l’accompagne (Annabel de Courson) :  son chat, dit-elle… Réflexion sur l’exil et ses multiples visages, sur le temps qui passe… et tentative de répondre à quelques questions philosophiques : qu’ont en commun la Cordillère des Andes et les dents, Bertin Poirée et le métro Châtelet, un ancien ministre de la Culture de la République Française et Van Gogh ?  »
La mise en scène : Susana Lastreto, la musique : Annabel de Courson.

 » Atteint « , de Guy Régis

Inquiétant. Ça devient inquiétant.

Comment, pourquoi inquiétant ?

De n’avoir jusqu’à présent pas été atteint.

Atteint. Atteint de quoi ?

D’une balle.

De quoi ?

D’une balle.

Tu sais, un projectile qui court…

il court, il court et il rentre ; il court, il court, il court, il ravage ; il court, il court tout ravager ; il ravage tes muscles, tes os ; il court, il rentre et tout ravage en toi ; tu ne le sens pas qui court ; c’est le feu en toi ; cette chose brûle tout en toi, et toute cette chaleur qui monte subitement, tout ça, tout ça te bouleverse, tout ça, tu ne comprends pas ; tu ne penses même pas à comprendre, tu n’es pas habitué, tu parles, personne n’est habitué à cette chose-là, mais elle est là, là, rigide, tenace, téméraire ; elle arrête même de courir pour bien se loger dans un de tes muscles ; [etc.]

Tel est le début d’un long poème de Guy Régis, Atteint, que le site de Thomas Spear, Île en île , a mis en ligne ce 21 janvier,accompagné d’une notice biographique de ce jeune poète et comédien haïtien, inspirée de la présentation des Francophonies en Limousin.

Félicitations Guy ! Une notice dans Île en île, ça vaut bien des palmes académiques !

 

De Mayotte, une leçon de théâtre

Ils sont quelques dizaines d’élèves de seconde réunis dans la salle de conférence. Lycée professionnel Beauregard de Montbrison. Nous sommes dans le Forez, au cœur du Massif Central.

Ce qu’ils vont entendre, jamais sans doute ils ne l’ont entendu. Deux apprenties comédiennes en 3e année de formation à la Comédie de Saint-Etienne (Léopoldine Hummel et Charlotte Ligneau, toutes deux au jeu plein de promesses) interprètent un texte inédit du dramaturge mahorais, Alain-Kamal Martial.

Anéantissement présente le dialogue cru d’une mère et de sa fille. La fille est issue d’un viol collectif. Depuis la Bosnie, on sait que le viol collectif est une arme de guerre. On pourrrait s’arrêter là, comme le fait entendre une documentaliste du lycée. Est-ce un texte pour eux ? D’ailleurs les responsables de la Comédie ont hésité :  » La pièce est difficile et demande un effort « , ont-ils prévenu d’emblée. Ils ont bien fait de ne pas hésiter longtemps.

Les lycéens n’auront pas de répit. Dans le seul et strict quart d’heure que dure la représentation, la mère et la fille s’affrontent dans un impossible dialogue. Par un subtil jeu micro/sans micro (mise en scène François Rancillac), la fille empêchera la mère de parler tout en disant l’essentiel, et la mère (qui ne dispose que de la langue pour vivre) parlera finalement dans une invraisemblable écholalie où s’entrechoquent les mots verge, sperme, utérus, sperme de la révolution. Comment vivre cet impossible ? Comment dire ce possible ? Comment accepter cet inacceptable ?

Alain-Kamal Martial pose aussi clairement la question de l’Histoire :  » Que faire lorsque j’apprends que mon pays a commis des crimes non dits ? Accepter une histoire officielle enseignée et refuser sa propre histoire ? « 

Dans le public, percent quelques fous rires nerveux. L’adolescence sans doute. La majorité des spectateurs est plongée dans une écoute de plomb. Quelques questions viennent après la représentation.  » Pourquoi la fille ne protège-t-elle pas la mère ? «  par exemple.

Après une heure d’échanges, le groupe quitte la salle. D’autres lycéens entrent pour recevoir une leçon de théâtre de Mayotte.

Anéantissement est un texte qui sera présenté à Mayotte en 2009 dans un ensemble intitulé Anarchique.

Quant à la Comédie de Saint-Etienne, elle entraîne d’autres auteurs de la francophonie sur les sentiers des collèges et les lycéens de la région. 8 000 spectateurs adolescents seront touchés par ces pièces qui ne sont pas des piécettes. Ces textes (dont Anéantissement) sont réunis dans un opuscule publié par les éditions Lansman.

Du bagne au théâtre

Dans la rentrée théâtrale, nul doute que ce qui se passe du côté de Saint-Laurent du Maroni, mériterait le détour. En parler au conditionnel car le voyage n’est pas aisé. Ce n’est pas le Théâtre du Rond-Point en bas des Champs, lieu ô combien tendance de la scène des arts vivants…

Dans la Case n°8 du Camp de la Transportation (l’ancien bagne guyanais), sera représenté les 23 et 24 septembre la première pièce de la saison Anjo Negro, de Nelson Rodrigues. Cet Ange noir est le dessin du mauvaise conscience de la couleur, une haine de soi, une intériorisation du préjugé raciste.

Au-delà même de ladite pièce, c’est bien la possibilité d’une telle métamorphose qui émeut, du bagne à la Scène conventionnée, de Papillon et de ses 70 000 condisciples à une scène théâtrale. Le théâtre porte le joli nom de Kokolampoe,  » théâtre équitable pour des identités plurielles « .

Noirs / Juifs, le Ciel est vide

Extrait du mensuel La Terrasse d’une interview signée Agnès Santi, du metteur en scène Bernard Bloch, à propos d’une pièce de théâtre d’Alain Foix (voir son blog), Le Ciel est vide, à l’affiche du Théâtre Berthelot de Montreuil (Seine-Saint-Denis).

 » Le texte présente un  » dialogue philosopho-poétique, devant questionner les relations entre noirs et juifs. La question de l’altérité, qui a provoqué au cours de l’histoire tant de massacres absurdes, est au cœur de la pièce à travers quatre figures mythiques, Othello, Shylock, Desdémone et Jessica. « 

Question d’Agnès Santi :

En quoi le fait qu’Othello soit noir et Shylock juif a-t-il une importance aujourd’hui ? Comment la pièce éclaire-t-elle les questions de l’antisémitisme et du racisme ? Et peut-être celle des relations entre noirs et juifs ?

Réponse de Bernard Bloch :

Du temps de Shakespeare, la ségrégation raciale à l’égard des noirs était un phénomène marginal. En revanche, l’antisémitisme est d’une rare virulence dans la Venise de Shylock. Aujourd’hui, dans notre imaginaire collectif, il est impossible de ne pas voir dans les figures de Shylock et d’Othello les archétypes du juif et du noir, deux figures d’exclus. Dans Le ciel est vide, au lieu de se sentirréunis par cette réprobation, nos deux personnages tournent leur détestation l’un contre l’autre jusqu’à ce que leurs femmes, épouse ou fille, leur fassent découvrir la force consolatrice du pardon, de la réconciliation, de la solidarité, peut-être.

L’été sera [big] shoot

Que Big Shoot, pièce de Koffi Kwahulé, revienne dans l’interprétation de Denis Lavant, à partir du 21 août au Lavoir Moderne parisien et l’on est sûr de patienter l’été jusqu’à plus soif… Voir premières impressions ici .

A partir du 21 août 2008, du jeudi au samedi à 21h – dimanche 16h. Big Shoot dans une mise en jeu de Michèle Guigon, présenté ainsi dans le communiqué de presse d’Isabelle Muraour, qui ne fait jamais les choses à demi :  » Jeux du cirque médiatique où le bourreau se fait artiste et offre à la curiosité malsaine de la société le spectacle de son crime. Interrogatoire poussé, sévices psychologiques de détraqué, folie et sexualité… Tour à tour inquisiteur et tortionnaire, Monsieur invente Stan, sa victime, et fabrique l' »alibi » nécessaire à ses pulsions.  »

Autant le dire nettement : l’été sera shoot. C’est du théâtre vivement conseillé, sans modération.

Francophonie, tes papiers !

 » Les artistes francophones, dans le spectacle vivant contemporain, sont les héritiers d’une francophonie politique, mais ils ne revendiquent pas nécessairement d’appartenance à une « francophonie artistique ». »

Pour interroger ce paradoxe, Equip’arts et l’Odéon-Théâtre de l’Europe présentent Francophonie, tes papiers ! ce jeudi 15 mai 2008 à 14h aux Ateliers Berthier. La langue française dévoilée dans tous ses états et dans tous ses éclats.

Francophonie : jeu de mots, jeu de scène, jeu d’idées. « Francophonie : tes papiers ! ».

avec Koffi Kwahulé, Odile Sankara, Marie-Agnès Sevestre, Dgiz, Gustave Akakpo, Délo, Paulin F. Foduop, Nathalie Vairac, etc.