
À la boulangerie, une jeune femme sert le pain en reniflant. Je lui tends un mouchoir en papier qu’elle accepte volontiers. « Merci… je suis allergique à la farine. »

À la boulangerie, une jeune femme sert le pain en reniflant. Je lui tends un mouchoir en papier qu’elle accepte volontiers. « Merci… je suis allergique à la farine. »
Après une provision de pêches blanches de la Drôme, de reines-claudes, de deux petits melons – un mûr pour aujourd’hui, l’autre pour dans la semaine -, quelques tomates, deux gousses d’ail, une aubergine, un bouquet de menthe, des accras – dix pour 3,90 € -, ai retrouvé avec un certain bonheur (le mot, trop absolu, s’accompagne mieux d’une quelconque épithète) ma libraire habituelle. Il y a trois ans déjà, la découverte ici de Jean Onimus m’avait enchanté.
Ai glané quelques bribes de souvenirs chez Perec. Son Je me souviens ne lasse pas. Peut-être que le souvenir de chacun s’en trouve gratifié, comme une espèce de mise en abyme facilitée par la déambulation. Ainsi Je me souviens de Malcom X (…) Je me souviens du premier métro à pneus Châtelet-Lilas. Édition à 15 €.

Ai glané ce titre Aigremorts d’André Frédérique, poète au destin tragique, une édition à 20 €. France-Culture consacre une émission le 18 août à cet « homme de gags et de canulars, (qui) invente le mot « ringard » et dialogue sur scène avec un poireau ». et ce Manuscrit trouvé dans un chapeau (Fata Morgana) avec ce coup d’œil à cette tête de chapitre « La machine à filer des injures », du plus bel effet. Édition originale à 75 €.

Sur ces étals de marché, les prix me paraissent souvent excessifs, malgré le délice de ces rencontres, limitées à des feuilletages empressés. Le Web donne quelquefois des prix plus intéressants. Mais qui dira le plaisir de ces grapillages du dimanche matin ?
Incidemment, ai empletté sans nombre, comme dirait Verlaine, du côté de la librairie L’Atelier, rue du Jourdain :
Pourquoi je n’ai écrit aucun de mes livres, de Marcel Bénabou, dans la collection La librairie du XXIe siècle, au Seuil, où l’auteur s’interroge sur ses rapports avec les livres ; qu’il se penche sur les raisons qui l’empêchent d’écrire, tout en lui interdisant de s’y dérober. Avec cette épigraphe, signée Julien Benda, extraite de La Jeunesse d’un clerc : « Comprenant que la définition initiale de mon sujet, en même temps qu’elle devait être courte, devait être d’un potentiel tellement riche que toutes les pièces de l’œuvre n’en soient que les dépendances, je l’ai cherchée très longtemps ; le première phrase de Belphégor m’a demadé des années. »
Les animaux malades du consensus, de Gilles Châtelet, aux éditions Lignes. Cette édition établie par Catherine Paoletti présente les interventions, conférences et articles indéits ou introuvables, qui ont précédé l’essai de Gilles Châtelet (1944-1999) : Vivre et penser comme des porcs (1998).
Souvenirs désordonnés, de José Corti (éditions Corti), dont le principe : « J’ai toujours pensé qu’il faut faire comme si chaque jour qui passe « devait avoir d’éternels lendemains ».
Voyager vers des noms magnifiques, de Béatrice Commengé, aux éditions Finitude.
Me suis réjoui au vu de la note critique du libraire sur le polar de Martin Solares, Les minutes noires (Christian Bourgois) : « chaleur, corruption, violence… le quotidien d’un flic mexicain, et la magie de l’écrivain. »
Au marché de la Place des Fêtes, ai lu debout dans la lumière fraîche quelques poèmes de Céline Zins (par ailleurs traductrice d’un autre descendant d’Aztèques, Carlos Fuentes) brefs et limpides comme un bleu outremer, tendus comme un regard sur l’horizon, contenus dans Par l’alphabet du noir (éditions Christian Bourgois).
Etc.

Au sortir du marché dominical, d’un cabas l’autre, entre tomates et raisin, librairie de L’Atelier, Paris XXe, Ces mots qui nourrissent et qui apaisent (P.O.L), réunis par Charles Juliet dans ce que précise le sous-titre : » Phrases et textes relayés au cœur de mes lectures « . C’est intéressant parce que ce n’est pas qu’un recueil de citations, classées, façon » tout sur tout par tous « , mais… l’invitation à un banquet de mots d’esprit, nourritures, phrases et textes » livrés en désordre (…) répartis à la périphérie d’un cercle dont ils indiquent le centre. Un centre qui est aussi une source et que chacun doit découvrir en lui-même et par lui-même. «
Au sortir de l’Ecole du service de santé militaire, l’étudiant Juliet fit le point, nous détaille la préface :
» Quand j’ai découvert l’étendue de mon ignorance et de mon manque de culture, une faim de savoir littéralement dévorante s’est emparée de moi et ne m’a plus lâché. Pris de boulimie, j’ai alors ingéré de nombreux livres. Cependant, la lecture continuait de m’apparaître comme une jouissance défendue, une nourriture qui d’un jour à l’autre pourrait m’être retirée. Il falait que je mette les bouchées doubles et que quelque chose subsiste des livres qui me passaient par les mains. Pour ce faire, j’ai donc pris l’habitude d’en recopier quelques mots, quelques lignes…
(…) Que fait-on de ce qu’on sait ? Que fait-on de ce que la vie dépose en nous au fur et à mesure que passent les années ? Et moi, qu’allais-je faire de ces cahiers ? (…) Je me suis décidé à transmettre – en toute modestie et simplicité – ce que j’ai reçu à profusion, ce que mon travail d’écrivain m’a apporté… »
Exemple, au hasard, p. 65, cette citation de Chet Baker, relevée par Charles Juliet himself : Jouer, « c’est jouer du silence ».
A noter, dans le recueil de poèmes précédant de Charles Juliet, L’Opulence de la nuit (P.O.L, 2006), ce goût du mot nourrissant :
Quand j’ai faim tout me nourrit
racontait cette chanteuse
dont le nom m’est inconnu…
et ce dépouillement, tel que relevé par Astrid de Larminat :
Il n’a pas à triturer puis polir les mots
qu’il emploie
Il laisse son silence
les épurer les fertiliser.
Un libraire par jour. Hier, arrêt à la librairie Texture, dont l’ouverture était signalée dans le billet du 18 août.
Avant-hier, librairie Les buveurs d’encre, 59 rue de Meaux, Paris XIXe. Belle librairie à la vitrine éclectique, de la BD à l’essai en sciences humaines et aux livres jeunessse. Remarquable pour ces petits formats d’éditeurs méconnus. Je m’arrête sur La mécanique raciste de Pierre Tevanian, aux éditions Dilecta, qui le présentent ainsi : » Il souligne le caractère social et systémique du racisme français, et son enracinement dans notre culture : loin d’être naturel, le racisme est une production culturelle… » Pierre Tevanian est professeur de philosophie à Drancy (Seine-Saint-Denis), et co-animateur du collectif Les mots sont importants .

Il y a une semaine, à la librairie L’Atelier, rue Jourdain, l’incipit de La Grande Garabagne de Michaux nous mettait sur la voie et dans la voix de la phrase parfaite. (l’ami Kossi Efoui, rencontré en son antre bohème mardi, préfère parler de la phrase habile, de celle qui tient toute seule.)
Aujourd’hui dimanche, retour à L’Atelier. Découverte là aussi de quelques pépites de première. Pour n’en citer qu’une, chaudement recommandée par les libraires, avec force bandeau explicite ceignant la couv., ce Bastard Battle, roman de Céline Minard, éditions Léo Scheer, collection Laureli, pour Laure Limongi.

Première phrase de Bastard Battle :
Le dix décembre mil quatre cens trente sept, les paysans entendirent un galop sourd monter dans les plaines et traverser les blés depuis Riaucourt à Treix, prendre environs tout autour comme troupeau, et plus lourd que bœufs, plus rapide que nuée, plus sombre, soulevant peu, marquant fort, un grondement de mâtin affamé, puis martelé, un roulement éclatant, un orage sous couvée, sec, craquant, gonflé, résonnant sur le donjon et par tous côtés, ce jour ils l’entendirent, et ce jour ils crurent au démon. «
Ce » prendre environs tout autour comme troupeau » et ce » mâtin affamé » sont d’un malin ! Il sentent bon la chanson de geste savamment pastichée, dans l’intelligence du style et la mignardise de mots, pour sûr !
Achetés à la librairie Texture :

Ce dernier titre étant conseillé avec enthousiasme par deux libraires de la maison (dont l’une assure qu’il faut le lire d’une traite, » pour qu’il se déploie complètement « ) et par Philippe Lefait (voir le blog Sortie de secours).

A la librairie l’Atelier, 2 bis rue du Jourdain, Paris XXe, les étals du trottoir donnent le ton. L’intérieur est à l’avenant.
Que des livres aux propositions alléchantes. Ne pas s’arrêter à la libraire qui, ce matin, manifeste un commerce expéditif, libraire plus pressée que ses clients.
Marché du jour : Georges Perec, Jeux intéressants, édité par Zulma ; Tony Duvert, L’île atlantique, édité en poche par Minuit ; Antoine Bello, Éloge de la pièce manquante, chez Folio ; et Ailleurs d’Henri Michaux, qui réunit Voyage en Grand Garabagne, Au pays de la Magie, Ici, Poddema, dans la collection de poche Poésie de Gallimard.
Qu’est-ce qui nous fait acheter compulsivement des titres comme pour étancher une soif qui vient avec la lecture, pas avant, mais avec la lecture ?
Pourquoi George Perec ? » L’écriture est un jeu qui se joue à deux « , aimait-il à dire. Quelquefois une aide supplémentaire serait nécessaire. Jeux intéressants réunit les contributions de l’auteur oulipien à la revue Ça m’intéresse pendant plus d’un an, au début des années 80. On y lit ce genre de devinette : Quel est l’intrus ? (p.45) :
Dans la liste suivante, un mot ne devrait pas logiquement figurer. Lequel, et pourquoi ? écrit, lisible, polysyllabique, court, singulier, masculin, adverbe, orthographiable, intrus, français, substantif, mot, traduisible, prononçable.
Pourquoi Tony Duvert ? Jean-Noël Pancrazi écrivait dans la nécro du Monde qu’il lui consacrait : » L‘écrivain Tony Duvert, 63 ans, a été découvert mort, le mercredi 20 août, chez lui, dans le petit village de Thoré-la-Rochelle (Loir-et-Cher). Sa mort remonte à environ un mois. Une enquête a été ouverte, mais il s’agit probablement d’une mort naturelle. Tony Duvert n’avait pas publié de livres depuis 1989. On l’avait presque oublié, et pourtant, il a marqué son époque – les années 1970 – par l’extrême liberté qu’il manifestait dans son écriture comme dans sa vie, par un ton unique, fait de crudité et de grâce, par le rythme de sa phrase, sans ponctuation souvent, emportée par le seul mouvement du désir, capable, comme on l’imaginait alors, de changer le monde. »
En 4e de couv. de L’île atlantique, je lis cet éloge de François Nourissier, extrait du Figaro Magazine du 17 mars 1979 : » C’est énorme, irrespirable et d’un réalisme à faire peur. «
Pourquoi Antoine Bello ? Une énigme et un puzzle littéraire en cinquante pièces (dans le désordre), dont la première commence ainsi :
» Ma victoire n’est pas celle d’un homme, mais celle du continent africain tout entier. certains voudront y voir une revanche, mais ils ont tort : la fonction du puzzle est de rassembler, non de diviser. «
Pourquoi Henri Michaux ? La réponse est simple : Henri Michaux, c’est la phrase parfaite. Prenez le premier paragraphe, juste après le titre de la nouvelle Chez les Hacs, dans Voyage en Grande Garabagne :
Comme j’entrais dans ce village, je fus conduit par un bruit étrange vers une place pleine de monde au milieu de laquelle, sur une estrade, deux hommes presque nus, chaussés de lourds sabots, solidement fixés, se battaient à mort. «

Le dimanche, c’est jour de marché. Rituel bonhomme, langueur assumée, corps bringuebalé vers les fruits de saison et les légumes du jour. Entre l’apiculteur venu vendre les produits de la ruche et le vendeur de tapis… une libraire de livres anciens. Son étal est un bonheur, fait de pépites, beaucoup de poésie, de la littérature pour psy., quelques beaux livres, des raretés, des éditions originales, des épuisés. Des livres d’ésotérisme. Une mine d’or, entre les odeurs d’accras et les douceurs d’olives.
Cette semaine, parmi les perles : Expérience de la poésie, de Jean Onimus, publié par Desclée De Brouwer en 1973. En sous-titre, quelques voleurs de feu allument la curiosité de ce dimanche ensoleillé : Saint-John Perse, Henri Michaux, René Char, Guillevic, Jean Tardieu, Jean Follain, Pierre Emmanuel. L’introduction fait 21 pages. A lire debout, toutes courses cessantes. Les fraises attendront.
Extraits :
« Nous pensons qu’il existe, en dehors de toute production littéraire, un état de poésie qui peut se définir comme une pénétration dans les profondeurs de l’existence. Ce peut être, par exemple, la brusque prise de conscience de l’instant vécu dans sa gratuité, sa singularité, sa merveille. Le regard habitué, hébété, s’avive, la conscience s’ouvre à sa propre existence comme une plante à la lumière : il suffit d’une métamorphose, d’une conversion intime qui peut être fugitive, improductive, mais qui fait de tout homme potentiellement un poète. Du reste les poèmes valables de notre temps visent beaucoup moins à être des œuvres d’art que des fragments d’existence » arrachés à la gueule du néant » et portés par l’art à une sorte d’incandescence.
(…)
Le poète n’est pas seulement un ouvrier du langage, virtuose d’orfèvreries verbales : son action est surtout de rupture. Il fait subir au discours une série d’électrochocs qui dispersent le flux qu’on appelle un peu vite » flux sémantique « . Son travail vise à créer un autre discours, radicalement différent. Tous les moyens sont bons pour briser ce flux : coupes en versets, absence de ponctuation, blancs, majuscules, abondances de figures telles les énumérations, les anaphores et refrains litaniques, les redondances systématiques et toutes les alliances insolites… Opérations qui toutes convergent en direction d’un ralentissement ou d’un désarroi de la lecture, d’un doute chez le récepteur, d’un brouillage dans la communication.
(…)
L’usure du langage condamne à une perpétuelle invention métaphorique : on cherche à provoquer le choc qui renouvellera l’information. Mais rien ne se détériore aussi vite que les métaphores. L’art du poète consiste à intégrer à son langage une couche toujours aussi neuve d’analogies inédites et d’images ; ce n’est pas l’expression d’une vérité qu’il cherche à affûter : tout au contraire, nous l’avons dit, il fuit les idées, mêmes les plus vraies. Son langage est analogique parce qu’il est lourd de ce qu’il faut bien appeler des » totalités « . Comment cerner valablement, comment désigner ces forces, ces pulsions, ces fièvres d’adoration ou d’horreur qui l’animent sinon par des réseaux de métaphores, où » l’image chasse l’image » [Bergson, La Pensée et le Mouvant, p. 21O], afin de susciter chez le lecteur un dynamisme intime parallèle. »
Ce dimanche de marché était un état de poésie.