« Quel sens de la transmission pour Edouard Glissant ? », thème du prochain séminaire de l’Institut du Tout-Monde

Le premier séminaire de l’Institut du Tout-Monde après la disparition de son fondateur Édouard Glissant, le 3 février dernier, aura lieu à la Maison d’Amérique latine, à Paris, le 19 octobre à 19h, avec pour intitulé :

Transmission et métamorphoses d’Édouard Glissant : François Noudelmann, « Quel sens de la transmission pour Edouard Glissant? »

François Noudelmann le présentera ainsi :
« Dans la continuité du travail accompli avec Édouard Glissant pendant les quatre dernières années à l’Institut du Tout-Monde et à l’université de Paris 8, ce nouveau séminaire rendra hommage au poète et penseur qui vient de disparaître. Il se déploiera selon les multiples dimensions de son œuvre : la littérature (poésie, roman, théâtre), la philosophie, la politique et l’anthropologie.

Il s’agira moins d’une exégèse de ses textes que d’un prolongement de ses idées et de son écriture, par leurs résonances et leurs métamorphoses dans la pensée et l’art contemporains. Les notions d’archipel, de digenèse, d’opacité, de créolisation, d’identité nomade, de tout-monde, de tremblement, de trace et d’imprévisible seront analysées à la lumière des transformations de la mondialité en cours. Elles seront mises en perspective, en amont dans la mémoire des humanités, et en aval dans le choc des différences à venir. « 

Langue, française, langue d’adoption (Véronique Porra)

Langue française, langue d’adoption – Une littérature « invitée » entre création, stratégies et contraintes (1946-2000). Hildesheim, Olms, 2011, 309 p.

Le mot de l’éditeur :

Particulièrement visibles et consacrés dans les années 1990, les romanciers d’expression française issus d’espaces non francophones sont depuis longtemps les bienvenus dans le paysage littéraire français. Ce phénomène ancien acquiert cependant une dimension jusque-là inégalée dans la deuxième moitié du XXe siècle, et vient, pour de nombreux commentateurs, renforcer l’image idéalisée d’une France culturellement dominante et terre d’accueil privilégiée pour toutes ces « diversités », ces « singularités », ces voix par ailleurs opprimées.
Or, une étude systématique de ces textes et de leurs consécrations révèle que l’hospitalité française dont ils bénéficient n’est pas inconditionnelle. Bien plus, cette littérature « invitée » voire « désirée » par le lectorat et les instances de légitimation françaises, doit répondre à toutes sortes d’attentes, thématiques, formelles, voire, le cas échéant, idéologiques.
Cette étude entreprend de démontrer qu’au-delà d’un potentiel créateur indéniable, de nombreux auteurs ayant « adopté » la langue française comme langue de création sont avant tout soumis à de fortes contraintes, auxquelles ils répondent parfois en développant de véritables stratégies de positionnement, au risque, parfois, d’aliéner leur écriture.

Une présentation critique par Jean-Marc Moura, revue Acta Fabula, Juin-Juillet 2011 (Volume 12, numéro 6). Extraits :

« Fréquemment oubliés des ouvrages consacrés tant à la littérature française qu’aux lettres francophones, ces « convertis » à la langue française ont été peu étudiés comme un phénomène littéraire à part entière. Pourtant, des écrivains aussi connus que Samuel Beckett, Emil M. Cioran, Eugène Ionesco, Milan Kundera, François Cheng ou Andréï Makine appartiennent à cet ensemble supranational.

(…)

Leurs œuvres sont marquées par des thématiques comparables : il s’agit souvent de littérature de résistance manifestant le refus de l’oppression, singulièrement politique. Elle montre aussi qu’ils cultivent une esthétique de la mémoire conjuguant une certaine nostalgie du pays d’origine avec l’évocation de la terre d’accueil qu’est la France.

(…)

Les auteurs se trouvant dans une situation d’entre‑deux vont développer une « posture identitaire » insistant sur l’oscillation identité/altérité et conduisant à des poétiques caractéristiques. »

Site de l’éditeur, Georg Olms Verlag

Site de l’auteur, Véronique Porra, professeur à l’université Johannes Gutenberg de Mayence

Sur les enjeux centre/périphérie, lire l’article de Véronique Porra dans l’ouvrage collectif sous la direction de Danielle Dumontet et Frank Zipfel, Ecriture migrante, Migrant writing, Hildesheim, Olms Verlag, collection « Passages/Passagen », 2008.

(contribution issue d’un colloque qui était l’aboutissement d’un projet de recherche concernant l’utilité des concepts de « multi- et tranculturalisme », »interculturalité », « hybridity » et « créolisation » comme nouveaux paradigmes pour une critique des textes de l’écriture migrante de la province de Québec.)

Édouard Glissant, l’Afrique, l’Europe et les Amériques

« Edouard Glissant, l’Afrique, l’Europe et les Amériques », est le thème de la revue Baobab de l’université Cocody d’Abidjan, qui sera publiée en octobre 2011. Le site Fabula détaille la thématique des diverses contributions auxquelles appelle l’animateur de la revue, l’universitaire Lacina Yéo :

« Il s’agira d’étudier l’impact de la pensée d’Edouard Glissant sur le devenir du monde tout en mettant en évidence la contribution de son oœuvre à la construction de sociétés modernes, démocratiques en suivant le trajet Afrique Europe Amériques. Les contributeurs se feront l’effort d’analyser les thèmes suivants :

– Diversité ethnique, richesse ou menace ?

– L’Afrique regorge-t-elle d’éléments culturels (alliances interethniques), susceptibles d’entrer en correspondance avec la pensée de Glissant ?

– Edouard Glissant et Senghor : différences et similitudes

– Edouard Glissant et Césaire : différences et similitudes

– Le concept de « Tout-Monde » chez Glissant et celui de « Civilisation de l’Universel » chez Senghor

– Glissant- Poète de la Négritude ou de la Migritude ?

– Métissage, hybridité, créolité, antillanité, particularité, universalisme

– Africanité, Antillanité, créolité et créolisation à l’ère de la mondialisation

– Glissant et le discours postcolonial

– Les transferts culturels Afrique-Europe-Amérique

– Les imaginaires du rhizome. »

 

Une semaine avec Édouard Glissant…

Hommages, cafés littéraires et reprise du séminaire de l’Institut du Tout-monde, la semaine à venir s’annonce richissime, un mois après la disparition du poète.

À Paris :

Samedi 12 Mars à 19 h au Paname Soul, Café littéraire autour de l’œuvre d’Édouard Glissant : « De l’antillanité au tout-Monde : parcours d’une œuvre aux multiples contours »
En présence de Boniface Mongo-Mboussa, professeur de littérature francophone à la Sarah Lawrence University de Paris (lire son hommage à Glissant sur le site Mondesfrancophones.com ), et Loïc Cery, directeur de l’IFUPE (Institut de formation universitaire pour étudiants étrangers), animateur du site officiel d’Édouard Glissant.

Paname Soul, 1 bis rue de la Forge royale, 75011 Paris

Dimanche 13 mars à 18h, le Bal créole organisé à La Bellevilloise s’empare du thème : « Un voyage au cœur des musiques marronnes caraïbes ». La soirée débutera par un hommage à Édouard Glissant sous la forme d’une projection du film de Federica Bertelli « Les attracteurs étranges », présenté ainsi : « Ce film, où convergent la parole d’Édouard Glissant, la peinture de Sylvie Séma et la musique de Bës et Piersy Roos, met en jeu une réflexion sur la mondialité.
Film proposé par Les périphériques vous parlent. Lecture d’un texte d’Édouard Glissant par Yovan Gilles.
Puis, de 19h30 à minuit, bal orchestré par Manuel Mondésir et ses musiciens.
La Bellevilloise 19 rue Boyer 75020 Paris.

Mardi 15 mars à 19h : Reprise du séminaire de l’Institut du Tout-Monde, qui pour l’année 2010-2011 a pris le titre : « La créolisation des pensées, imaginaires et écritures » 



Projection du film de Manthia Diawara : « Edouard Glissant, un monde en relation ».
 La projection sera suivie d’une discussion avec le réalisateur.

Ministère de l’Outre-Mer, 27 rue Oudinot, Paris 7e (salle Félix Éboué). L’entrée est libre, dans la limite des places disponibles. Voir le site de l’Institut.

Mercredi 16 Mars à 19h30 : Rencontre « L’imaginaire des langues de France et d’ailleurs » en compagnie de Lise Gauvin (pour « L’imaginaire des langues »avec Edouard Glissant et le colloque « Les littératures de langue française à l’heure de la mondialisation ») et Antoine de Gaudemar (pour la revue Riveneuve Continents).

Librairie La lucarne des Écrivains, 115 rue de l’Ourcq, Paris 19e.

Jeudi 17 mars à 20h, le Salon du livre de Paris rendra hommage sur la Scène des auteurs à Édouard Glissant, en présence de Patrick Chamoiseau, Elias Sanbar, Claudio Magris, Laure Adler, François Noudelmann, Edwy Plenel, Antoine Raybaud, et Christopher Yggdre.
Organisé à l’initiative du Salon du livre par Galaade, l’Institut du Tout-Monde et le Fonds de dotation Agnès b.

À Pointe-à-Pitre (Guadeloupe) : Hommage des universitaires à Édouard Glissant

Mardi 15 mars, à 17h30 (Campus de St-Claude), l’Université des Antilles Guyane propose une causerie.
Intervenants St-Claude :
Roger Toumson, professeur des Universités en Littératures francophones et comparées : Édouard Glissant, l’écrivain polygraphe.
Jean-Pierre Sainton, maître de conférences en histoire : Édouard Glissant, parcours d’une
relation à l’histoire.

Vendredi 25 mars, à 18h, Campus de Fouillole :

Intervenants Fouillole :
à Roger Toumson et Jean-Pierre Sainton s’ajoutent :
Jacky Dahomay, professeur de lettres : Introduction à la pensée philosophique et politique d’Édouard Glissant, et
Fred Réno, professeur des Universités en science politique : Le concept de créolisation d’Édouard Glissant au regard de la science politique.
À Port-au-Prince (Haïti) :

Lundi 14 mars à 18h, l’Institut français propose une soirée-hommage : « Entrer en relation poétique avec Glissant », avec James Noël et ses invités, notamment : Barbara Carlotti, Wooly Saint-Louis Jean, Mackenzy orcel, Garance Clavel.

À Dakar (Sénégal) :
Samedi 12 mars à 16h, l’Institut français organise un hommage à Édouard Glissant animé par Emmanuel Magou Faye, en présence de Sarah Frioux-Salgas, commissaire de l’exposition Présence Africaine et de Romuald Fonkoua, professeur à l’université de Strasbourg et rédacteur en chef de la revue Présence Africaine.

Édouard Glissant, une générosité sans limite (Alexandre Leupin)

Alexandre Leupin, professeur au département d’études françaises de l’Université d’Etat de Louisiane à Baton Rouge, auteur avec Édouard Glissant des « Entretiens de Baton Rouge » (Gallimard, 2008) :

 » Cette conversation fut pour moi un dépassement de soi. La pensée d’Édouard Glissant, visant à faire dialoguer le monde entier avec lui-même, est d’une générosité sans limite. Elle est aussi respectueuse du singulier: c’est la mise en pratique de ce qu’il appelle l’opacité, la part obscure et silencieuse des êtres et des cultures qui ne saurait être réduite à un discours quel qu’il soit. Comment ne pas souscrire à un tel projet ? ».
Lire l’entretien dans son intégralité sur swissinfo.ch.

Extrait, p. 55-56 :

Édouard Glissant. La notion de centre, de périphérie, je me souviens que je l’ai désignée dans La Lézarde, où, pour parler de la France et de Paris et du gouvernement, j’emploie le mot « Centre », avec un C majuscule.

C’est alors la première fois que j’utilise ce mot. Le problème est qu’en fait j’écris La Lézarde alors que je me trouve déjà en France. C’est-à-dire dans le Centre. On ne peut bien comprendre le rapport d’un centre à une périphérie qu’en faisant l’expérience du Centre. Parce que le Centre se désigne comme centre, mais ne rapport ce qu’il est qu’en se démarquant comme Centre. La figuration du centre peut apparaître comme mythique, vue de la périphérie.

Écrivant dans le Centre, on commence à comprendre que peut-être il y a une pensée excentrique, qui se déplace hors de la norme du centre. Et je peux dire, sans aller à des outrances ou à des enflures, que c’est à l’époque où j’écris La Lézarde que je commence à comprendre qu’il y a une donnée de la pensée excentrique, intéressante par rapport à une forme de la pensée centrée.

Les villes assassines, le nouveau « dress code » littéraire de l’île-prison

Les villes assassines d’Alfred Alexandre (éditions Écriture) est une allégorie en huis clos, une histoire d’amours entravées. La scène est un quartier marginal de Fort-de-France, capitale d’une île tropicale, la Martinique. « Allégorie » c’est-à-dire histoire symbolique d’une ville qui assassine les rêves et les vies, final de compte une île-prison.

Sur le registre rythmé d’une écriture elle aussi urbaine, marquée par les accents du slam et de ses images syncopées, l’auteur enferme ses personnages — comme ses lecteurs — dans une insularité bornée. Évane et Winona ne sont pas les Roméo et Juliette shakespeariens dont les parents se haïssent, mais un couple impossible rêvant d’amour dans une Utopie (du nom d’Éden Ouest). Leur aspiration à la liberté essaie de se construire contre un chef de bande, maquereau macoute qui quadrille et régente son harem, contre les associations de solidarité qui cadastrent le quartier et contre la presse qui en fait des gorges chaudes.

« Tout le roman est construit autour de quatre rues qui forment comme une prison symbolique et d’où les personnages s’efforcent de sortir pour réinventer leur innocence et leur liberté », explique l’auteur dans une interview à France-Antilles. Les noms de ses rues (Fièvre, Sans-Retour, Veille-aux-Morts, etc.) traduisent le désespoir de manière ostensible.

Ce huis clos de mots slamés est construit sur un dispositif en trois parties, comme les trois actes du drame tragique dans son unité de lieu fermé : primo, la petite société des corps exhibés (dans une impasse) dont le maître schlagueur est Slack ; secundo, une possiblité intermittente de lune de miel pour les amants clandestins dans le haut de l’île ; tertio, le dénouement, forcément fatal.

Alfred Alexandre avait déjà été remarqué en 2005 pour son premier roman Bord de canal (éditions Dapper), portant le titre d’un quartier en déserrance, où il campait les vies blessées des immigrés d’autres îles de la Caraïbe, échoués à Fort-de-France. Avec Les villes assassines, texte qu’il qualifie volontiers de « récit poétique », ce professeur de philosophie a pris le temps de travailler une forme urbaine, loin de Césaire et de Glissant.

Son écriture martèle un rythme oral de mots scandés comme sang qui percute les tympans, vibratos insolents et border-line qui, selon les passages, empruntent à la surabondance de la scène slam d’aujourd’hui comme à la jovialité langagière de San Antonio :

« Mais chaque fois qu’il se postait devant l’établi de Manuel pour mouliner des badigoinces à propos des frangines qu’il avait djoukées sur son canapé vert, je ne pouvais m’empêcher, en gobant ses fanfaronneries, de songer aux lèvres juteuses de Winona, sur lesquelles il pouvait, quand l’envie le prenait, faire flancher sa langue malsaine. »

Même dans son exagération, on devine le travail littéraire… ce « badigoinces » (pour « lèvres » traduit le TLF) sonne comme un appel argotique alors que Rabelais en usait déjà… ce « djoukées« , néologisme du meilleur aloi, résonne tant façon DJ, musico de musiques mêlées, que « souliers vernis »… ce « fanfaronneries » est listé dans le Dictionnaire de l’Académie début du XXe…

Les villes assassines serait-il le roman du nouveau dress code littéraire des huis-clos insulaires ? Tant par sa filiation que pas ses ruptures, A.A. veut « forger d’autres outils littéraires » (citons encore son entretien à France-Antilles), ce qui pourrait constituer un nouveau code narratif de l’île-prison :

« Pour moi, le travail d’une génération ne fait que pousser un peu plus loin les acquis des générations précédentes. Césaire, Glissant, Confiant et les autres ont peu à peu posé les bases d’un champ littéraire autonome à l’intérieur duquel je travaille. Mais tout écrivain, quel que que soit son pays d’origine, est sommé de réinventer une langue, sa langue.

Là où on peut parler de « rupture » c’est au niveau de la société. Pour rendre compte des mutations de la société martiniquaise actuelle, plus urbaine, plus individualiste, plus inféodée aux valeurs des classes moyennes, il faut d’autres outils littéraires que je m’efforce de forger. On ne peut pas rendre compte de la société actuelle dans une langue qui serait celle de Césaire ou de Glissant, aussi belles que soient ces langues. »

Déjà Jean-Pierre Arsaye remarquait dans Cultures Sud : « Avec Fabienne Kanor (D’eaux douces) et Alfred Alexandre (Bord de Canal), Jean-Marc Rosier (Noirs néons, éd. Alphée) fait partie d’une nouvelle génération d’écrivains qui semble sur le point de succéder à celle de la Créolité (Patrick Chamoiseau, Raphaël Confiant, Jean Bernabé, Gisèle Pineau, Ernest Pépin), qui elle-même a pris la relève des mouvements de la Négritude et de l’Antillanité. »

Tout comme Jean-Laurent Alcide dans Montray Kréyol : « La relève de la littérature martiniquaise semble assurée malgré le fait que les gens lisent moins à cause de l’abondance et de la variété de tout ce que permettent les nouvelles technologies, en particulier l’Internet. Il y a d’abord eu le coup d’éclat d’Audrey Pulvar avec L’Enfant-bois (éditions Mercure de France), puis celui d’Alfred Alexandre avec Bord de Canal (éditions Dapper), voici maintenant Jean-Marc Rosier avec Noirs néons (éditions Alphée). »

Dès l’incipit, Alfred Alexandre nous impose doucement son atmosphère de poésie urbaine :

« Les villes qui fument le crack n’aiment pas qu’on dise qu’elles sont belles. La nuit, quand elles allument leurs chandelleries minables sous la pluie, elles ont les yeux qui se rincent le sang, en mille morceaux de miroirs, dans les flaques d’eau. »

Mais très vite, Les villes assassines, nous plonge dans l’excès de mots (p. 15) :

« À la télé, des officiels aussi bajoleurs, aussi hypocrites que Vénaton, répètent que c’est pour baliser le tout-venant des foules au centre-ville, cette flopée de bidasses, de babylones, de vigiles et de caméras, qu’on zoome au premier coup d’œil. Mais je sais bien, moi, que c’est pour cloîtrer nos rébellions, cette cadenassaille. (…) C’est comme ça, on ne veut pas de nous dans ce pays. »

Cette rétention dans l’île, natale ou non, est d’emblée dénoncée (p. 20) :

« Tous, ils ont l’odeur de la folie renfermée comme un tas de linge sale. La folie cadenassée, tenue raide par les associatifs et les églises du coin et les éducations encastrées à grands coups de câble électrique dans le dos, à grands coups de nerfs de bœuf, d’insultes, de religions hypocrites et de regards plus assassins encore que les villes qui fument, le soir, le crack, à l’angle de la rue Fièvre et de la rue Sans-Retour. »

Question mots, Alexandre n’en ferait-il pas trop ?

Le vocabulaire est « chargé ». Ainsi, quand « la ville est noire et agressive », « l’air noir », quand leur quartier est « leur abattoir, leurs fosses d’aisance, leur misérable paradis perdu », où « elles dansent nos petites amatrices ».

Plus loin, les jeunes filles contraintes à une dancehall de fortune et à la vente de leur ventre, qui « drivayaient sur l’avenue » sont des « putaines », des « viveuses », « bondaleuses à poil », « petites sistas », « bitcheuses », « pleurniches de l’impasse », « chagrines », mais aussi les « divines », les « mafounes », ou encore « babyvaïce ou fayacoune, comme dans les clips de gansta rap », etc. qui s’offrent à mater leur « fouka » aux « petits gingas comme moi », aux « recalés de la vie », et autres « prisonniers de l’existence », encadrés par Vénaton, « le géreur à grande gueule des associations ».

Mieux qu’un vocabulaire chargé, une alternance de mots crus, argotiques, drivayés du parler rue, franco-créole, créolo-français, et de mots châtiés dans une phrase aux virgules bien installées, cette symbiose signe le style d’Alfred Alexandre (« des phrases qui me grattaient la bouche comme un tourment », reconnaît Évane, le narrateur).

Et aussi, ce décodage permanent, comme si les images slamées ne suffisaient pas :

« Il y a des villes qui assassinent la vie. Il y a des villes qui assassinent l’amour. Et ce n’est pas bon d’y mettre à nu la femme qu’on aime pour l’éternité. » (p. 49). Ce début de la deuxième partie veut nous instaler, nous lecteurs groggys, dans un entre-deux apaisé, comme dans l’œil du cyclone, quand on croit les éléments calmés : « Et leur musique d’algues lentes venait vers moi à bout de lèvres et de baisers, en soupirant tous les aveux et tous les repentirs que Winona, auparavant, n’avait jamais osé dévêtir devant qui que ce soit. » (p. 50)

Et d’autres thèmes apparaissent : l’enfance abandonnée, les générations sans parler commun, quand l’auteur enfonce le clou sur l’île abandonnée : « Ils n’en pouvaient plus, apparemment, dans ces pays bénis de richesses, d’avoir le ventre plein et l’âme vide. Ils n’en pouvaient plus de n’avoir rien d’autre à faire au monde que de s’empiffrer jusqu’à l’horreur et jusqu’au boudinement du cœur. » (p. 54)

« Maintenant que j’étais, moi aussi, depuis des années, en dérade, comme n’importe quel exilé, n’importe quel déplacé de la planète, je commençaise à comprendre ce qu’il lui racontait, Doppy, lorsqu’il lui répétait, les yeux tristes, qu’au monde il n’y aurait plus que des nomades. Des folies giratoires en circulation permanente. Avec leur soif de vie meilleure et de leur peur des lendemains qui flanchent, accrochée au guidon comme une damnation. » (p. 56)

Du coup, au lieu de ces virgules doubles, bien posées, on aimerait que la langue soit à la hauteur des calvalcades de mots, dans une emprise de phrases moins sages, pas de volutes, non, mais des harangues de la conscience cassée dans les bouges et bas-fonds, dans le sournois de la vie de reclus qui fait de ces anti-héros, nos contemporains.

Mais c’est bien-là que l’on reconnaît la nécessité d’un roman, à ces nombreux fils que le lecteur peut tirer, partant de ces 135 pages : un style, un renouveau, une parenté littéraire dans les archipels comme dans les mégalopoles, une dénonciation urgente portée par une épaisseur littéraire indéniable.

« Rupture », nous dit Alfred Alexandre… certes la société a changé. Mais les filiations littéraires avec les Anciens sont certaines. Le quartier de Sainte-Thérèse de Fort-de-France, rappelé par le décor des Villes assassines, est l’héritier de La Lézarde, d’Édouard Glissant. Le Renaudot de 1959 était la trace vibrante d’un paysage-fait-homme. Le roman urbain des insularités contraintes en est l’héritier évident. Plus de campagne, mais des villes et des quartiers, des zones reléguées ; plus de vision globale de l’île, mais la chronique enkystée des malheurs suris d’une jeunesse aliénée. Évène déroule son testament, comme Ève à Port-Louis — Ève et Winona ont toutes deux 17 ans —, l’héroïne de la Mauricienne Ananda Dévi, dans Ève de ses décombres (Gallimard). Et Césaire n’est pas si loin, Césaire, qui écrivait dans Moi, laminaire… (Seuil, 1982) :

Je m’accommode de mon mieux de cet avatar

d’une version d’un paradis absurdement raté

— c’est bien pire qu’un enfer —

J’habite de temps en temps une de mes plaies…

je reste avec mes pains de mots et mes minerais secrets.

 

Sur le thème de l’île-prison, consulter la sélection remarquable de Jacques Bayle-Otteinheim dans la Bibliothèque insulaire.

Pour Bord de canal, lire également la critique de Valérie Larose, sur le site Potomitan.

Sur Les Villes assassines, lire l’entretien avec Alfred Alexandre, par Rodolf Étienne, France-Antilles, 22/02/11.

Lectures et critiques des Villes assassines :

« Une écriture sans détours, une véritable poésie du désespoir. », librairie Renaud-Bray, Montréal.

« Quelques excès ne sauraient entacher ce texte incandescent, où l’auteur, sur le thème classique de la fille de joie et de son souteneur, version XXIe siècle urbain, a su transformer la boue en or, comme disait Baudelaire. La crudité des termes, le rythme des paragraphes, à l’instar de ces vies chaotiques, les alliages du créole et du français n’arrivant que là où ils ont leur place, c’est une écriture, une vraie, qui se confirme après Bord de mer, premier roman d’Alfred Alexandre. » Valérie Marin La Meslée, Le Point, 10/06/11

« Cette lecture est un réel régal pour les sens, jetant le lecteur d’un récif à l’autre, tout en prenant soin de le bercer de temps à autre, notamment par la force visuelle de certaines descriptions. Une langue qui mime le rythme endiablé des sound-systems, fêtes dans lesquelles les filles vont se perdre et danser jusqu’au bout de leur corps. » Blog de Stéphie, Mille et une pages.

« Le premier roman d’Alfred Alexandre Bord de Canal abordait déjà la thématique des exclus – ceux d’un quartier défavorisé avec ses marginaux, ses immigrés à la solde d’exploiteurs sans vergogne dans un style dépourvu de fioritures – et provoquait un véritable frémissement de délectation auprès des lecteurs et de la critique. Ce deuxième roman ne séduit sans doute pas autant : les personnages moins captivants peinent à convaincre, l’issue est quelque peu prévisible et la violence en surdose alourdit le récit aux accents trop souvent élégiaques. » Ayelevi Novivor, Site Gens de la Caraïbe.

« Alfred Alexandre réussit à merveille à faire se côtoyer les disgrâces du quotidien et les beautés intemporelles que sont la poésie et l’amour. Un petit bémol, cependant. Il est dommage que, par moments, la langue apparaisse comme surchargée, saturée de poésie, altérant ainsi la fluidité de la lecture. Mais ce détail ne saurait gâter le plaisir de cette découverte. » Blog le salon de mrs pepys.

« Les Antilles voient s’affirmer une nouvelle génération d’écrivains qui trouve son chef de file en la personne d’Alfred Alexandre, romancier « post-créole ». » Site du festival Étonnants voyageurs.

Édouard Glissant, hommage des Éthiopiques (Bayonne, 14-19 mars 2011)

Édouard Glissant, les indiens Kogis de Colombie et Raymond Aubrac dans la Résistance, seront les thèmes du troisième festival des Éthiopiques, à Bayonne, du 14 au 19 mars 2011.

« Évidemment, le message de Glissant résonne au Pays basque », relève Beñat Achiary, directeur artistique du festival, à Sud-Ouest. Glissant, déjà en 2007, l’avait porté lors d’Errobiko festibala, à Ustaritz. Notamment dans une magnifique improvisation poétique aux côtés du fou Bernard Lubat. « Les gens étaient transportés, ce fut un moment très beau. »

Les organisateurs des Éthiopiques tirent des mots de Glissant « de la joie, de l’espoir, du courage ». Avec cet enthousiasme ils ont bâti la programmation de ces nouvelles « rencontres artistiques ». « C’est évidemment dans la droite ligne de la pensée de Glissant que nous avons choisi comme thème principal  »ama lu », la terre mère. »

Pour les Éthiopiques, Glissant est un « compagnon de route » :

« Par les fleuves viennent les goulées de nos montagnes… et la mer remontant jusqu’à Came « remugle » ses humeurs… là, dans les ruisseaux des barthes encore sauvages, s’étreignent les lamproies une dernière fois sur leur floraison d’œufs… les flux et les reflux de la vie, forte et fragile… Nous croyons que nous ne sommes pas différents de cette terre, de cette mer, de ces ruisseaux, des arbres, des fleurs… toute l’histoire de la vie est présente dans nos cellules…

Nous sommes aussi reliés aux autres humains. L’acier et le bois qui partent de nos ports traversent les continents vers des pays où la vie et les rêves se fraient soudain des chemins de jasmin et de fraternité retrouvée…

Nous savons que nous pouvons aussi connaître l’ivresse calme des choses bien partagées, de la parole libre, du respect de la terre qui nous façonne et nous nourrit…Mais comment y parvenir ? avec quelle sagesse ?

 

…Sans doute avec celle de compagnons de route tels qu’Edouard Glissant, immense écrivain martiniquais qui était à nos côtés pour le lancement de la première édition des Ethiopiques de Bayonne en 2009…Il vient de nous quitter et son départ nous remue profondément. »