il y a un siècle, le poète et moine Santôka continuait son bonhomme de chemin, les préférant (les chemins) à une vie rangée, lui qui savait conjuguer zen, saké et haïku, notant ses étapes dans l’exquise sobriété d’un poème de trois lignes, comme celui-ci qui tombe à pic en ce week-end de superlune :
正月三日お寺の方へぶらぶら歩く (Shōgatsu mikka otera no kata e burabura aruku)
troisième jour du premier mois dans la direction du temple sans but je marche
(« Santoka, journal d’un moine zen », CHENG Wing fun et Hervé Collet, Moundarren, 2003, 2013)
« Le paysage s’offre en cristal vertical radical, piqueté de myriades de petites aiguilles, de paillettes et de spicules d’un blanc… comment dire… d’un blanc de page blanche. »
Extrait de Poètes givrés, prélude à notre rendez-vous du 25 janvier 2026.
Cette écriture du dehors nous saisit autant que l’hiver nous saisit. Une saison associée au froid, à la solitude comme aux moments de retrouvailles autour du feu. Par ses extrêmes, c’est la saison d’une écriture de haute intensité. Pour les détails de la prochaine balade-haïku d’hiver, consulter Halte ! Haïku nº14.
Qui dit haïku, dit trois lignes de 17 syllabes. Alors, pourquoi pas trois langues ? Prenez, par exemple, un ciel de japonais, une pincée d’arabe (emprunté à Mahmoud Darwich), un parfum de grec (emprunté à Odysseas Elytis). Excusez du peu. Le tout donne une forme de poésie rébus, de chant polyphonique pour le voyage, car aisément transportable, au coût carbone dérisoire…
Et si le cœur vous en dit, vous pourrez prolonger par la lecture de Mahmoud Darwich, dans son Anthologie poétique, bilingue (1992-2005), poèmes choisis et présentés par Farouk Mariam Bey, traduits de l’arabe (Palestine) par Elias Sanbar (Actes Sud, 2009) ; ou d’Odysseas Elytis avec Soleil premier, suivi de Soleil soleilleur, traduit du grec par Laetitia Reibaud, édition bilingue, Éditions Unes, 2025.
[C’est la forme réduite (mais plurilingue) de la poésie des titres ou cadavre exquis de titres, jeu qui faisait florès lors du confinement lié au Covid. Prenez une série de titres de livres, quel que soit leur genre. Vous les empilez dans un certain ordre, jusqu’à obtenir une composition poétique. N’oubliez pas de prendre la photo de la pile, dos bien visibles, pour la publier sur les réseaux sociaux. En anglais : Spine poetry.]
« Fa-yen [Maître ch’an (zen) chinois, fondateur de l’école ch’an portant son nom (885-958)] a dit : « chaque pas est une arrivée ». Oublions la marche passée, ne pensons pas à la marche à venir. Un pas, un autre pas, ni hier ni demain, ni est ni ouest, un pas équivaut à la totalité. Parvenu à ce stade vous comprendrez la signification de la marche zen. »
しぐる、や道はーすぢ
[Shiguru, ya michi wa — su dji]
il bruine
seul ce chemin
à suivre
« Santoka, journal d’une moine zen. Zen, saké, haïku », traduction Cheng Wing fun et Hervé Collet, Moudarren, 2003, 2013, p. 20.
Une fois n’est pas coutume, un haïku traduit du grec moderne. L’original est signé Vasilis Koltoukis (Βασίλη Κολτούκη) [voir son site] qui a écrit :
Στα ταξίδια
μου σκορπάω τα σύνορα
μπερδεύω χώρες
Détail du contenu du recueil de haïkus de Vasilis Koltoukis. Source : site photographique iFocus.
Une traduction proposée par goût du… déséquilibre, comme dirait le traducteur de métier, Claro :
« À chaque fois, force est de reconnaître que si l’écrivain se met à la traduction, c’est parce qu’il veut faire l’expérience d’un déséquilibre… »
À ce jeu de miroirs formant déformant, ce lieu de passage de langue à langue, les traducteurs et traductrices littéraires osent un subtil déséquilibre où l’impossible est possible, l’intraduisible traduisible, le risque payant.
Il est des traducteurs qui poussent très loin le déséquilibre, sinon par goût du moins par nécessité.
Genre d’auteur traducteur omniscient, André Marcovicz s’est essayé à la figure du traducteur ignorant. Ce qui est une forme de déséquilibre extrême.
Avec « Ombres de Chine », récemment réédité (Actes Sud) il s’est risqué à traduire des poètes de l’époque Tang (entre les VIIe et IXe siècle) en lisant beaucoup beaucoup d’autres… traducteurs, sinisants patentés. Ignorant du chinois mais pas d’autres langues (russe, anglais, allemand, quelques langues latines, etc.), le traducteur ignorant est ici multi-traducteur.
S’inspirant d’authentiques écrivains traducteurs, pourquoi le débutant ne s’y risquerait-il pas ? Il n’est soumis qu’au risque du ridicule.
Après quelques cours de grec, par exemple, poussé par le goût du risque plutôt que du ridicule, essayons-nous à traduire ces deux haïkus de Vasilis Koltoukis, poète et photographe (qu’il nous pardonne !) (ou pas), extrait du recueil de haïkus « Mικρές σταγόνες » [Petites gouttes] aux éditions Eurasia Εκδόσεις Ευρασία, 2021) :
Στα ταξίδια
μου σκορπάω τα σύνορα
μπερδεύω χώρες
et :
Λευκό γιασεμί
δρόμο κρυφό βαδίζεις
μέσα στη νύχτα
Sollicitant plusieurs ressources, surtout amicales, sans toujours adopter intégralement leurs propositions (débutant mais têtu), les travaillant dans une forme de collectif improvisé (je pense aussi aux ateliers de traduction collective du polonais au français d’Agnieszka Zuk), j’ai cheminé avec Benakis Matsas et Nicole Parus-Albinet jusqu’à ces versions :
En voyage
je me joue des frontières
je confonds les pays
et :
Jasmin blanc
tu avances sur un chemin secret
dans la nuit
Dans la nuit, justement, sur un quai de métro, station Belleville, ligne 11, m’a attiré cette affiche du Printemps des poètes qui propose ces mots d’Anise Koltz (L’avaleur de feu, éditions Phi, au Luxembourg), qui écrivit sa poésie en allemand dans la première moitié de sa vie, puis en français dans la seconde moitié :
haïku écrit au restaurant Laolao, Paris XXe, inspiré de Takahama Seishi (高浜虚子), traduit par Maurice Coyaud :
水甕に
蟻の浮きたる
影もなし
[Mizume ni / ari no ukitaru / kage monashi]
Dans la jarre d’eau
flotte une fourmi
sans ombre
haïku éponyme du livre très recommandé de Maurice Coyaud, Fourmis sans ombre, le livre du haïku,éditions Libretto, 1999.
Le concombre n’avance pas toujours masqué. Cette rondelle rappelle aussi, Propos sur la racine des légumes, de Zicheng Hong [philosophe chinois (1572–1620)], 2011, chez Philippe Picquier, en 2011, réédité par Zulma en 2025, ouvrage présenté ainsi dans sa première édition : « Au carrefour de trois courants spirituels (confucianisme, taoïsme et bouddhisme), ces propos développent une philosophie issue de la fin de la dynastie des Ming : adhésion à la nature et idéal de liberté, art de vivre et quête d’une maîtrise de soi. »