Vies-boomerangs

A lire : l’enquête d’Anne Diatkine dans Libération (6/03/10) sur les « revenants », les sans-papiers qui reviennent en France… sans-papiers.

Ainsi le témoignage d’Olivier Vythilingum, d’origine mauricienne, qui a réussi rassembler les 5 000 euros du passeur « qui a ses entrées partout dans le monde ».

Aujourd’hui « ce qui l’obsède, c’est l’ennui, ce pur passage du temps que rien ne vient troubler. Il ne lit pas, il attend. Il attend quoi ? Il ne sait plus. Il attrape parfois quelques rayons de lumière sur le seuil de l’immeuble, se carapate quand il voit un policier, travaillote quand il peut sur des chantiers (…) Il a rencontré une femme, sans-papiers également, une petite fille vient de naître. »

L’article rappelle les errances transfrontières du roman, prix Goncourt 2009, de Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes (Galliamard) ou le livre de Kossi Efoui, justement intitulé Solo d’un revenant (Seuil). Lui se passe entièrement en Afrique, mais « le passé ne passe pas », dit l’auteur.

En psychologie, on parle « d’effet boomerang » pour ce qui produit un effet contraire à l’effet recherché. Esprons que ces sans-papiers, dont les écrivains et les journalistes sont plus à même de raconter les vagabondages mondialisés que la statistique, ne préfigurent pas les vies-boomerangs de demain.

Haïti : il y a urgence à penser

Entendu lors de la rencontre publique à Paris entre une délégation culturelle du gouvernement haïtien et des acteurs de la culture en France, dans la bouche de Magali Comeau-Denis, conseiller spécial de la ministre de la culture et de la communication :

Si on ne donne pas des livres aux Haïtiens, nous sommes condamnés à recevoir du pain et du riz.

Les banques ont rouvert pour éviter d’être dans la culture de l’humanitaire.

J’ai du mal avec le terme de reconstruction. En botanique, il y a le terme de résilience.

La poésie peut servir à inquiéter.

Dans l’urgence, on n’a pas assez parlé, pas assez pensé. Il y a urgence à penser.

Le tremblement de terre n’a rien inventé, les problèmes ne sont pas nouveaux. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils sont démocratisés. Tout le monde a peur des épidémies, noirs, mulâtres, riches, pauvres.

Nous sommes tous sous les décombres, c’est ça l’esprit de solidarité.

Humeur en fragments

Lu dans la presse : un patient en état végétatif a pu communiquer par la pensée, une pensée par oui ou par non détectée par IRMf (imagerie par résonance magnétique fonctionnelle).

Vu partout : des communicants sans pensée.

Moralité : que les communicants qui se reconnaîtront entrent en état végétatif.

Vœux œcuméniques au cœur de l’œuvre de Camus

Ligaturer un débat glissant sur l’identité nationale, tel semble être l’un des objectifs des vœux présidentiels du 31 décembre :

« Je souhaite que 2010 soit l’année où nous redonnerons un sens au beau mot de fraternité qui est inscrit dans notre devise républicaine. »

La phrase conclusive des vœux de Nicolæ Sarkozy aux Français donnerait-elle tort à ces mots de Régis Debray, extrait de son Moment fraternité, publié antérieurieurement dans l’année 2009 :

« Une évasive fraternité continue d’orner nos frontons, sceaux, frontispices et en-têtes administratifs, mais le mot ne se prononce plus guère chez nos officiels, par peur du ringard ou du pompier. Le président de la République se garde de l’utiliser, même dans ses vœux de nouvel an, lui préférant les droits de l’homme. »

On se souvient qu’au dernier jour de l’an 2007, les premiers vœux présidentiels des temps modernes avaient appelé à « une politique de civilisation » :

« J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation ». Le Président appelait « au cœur de la politique le souci de l’intégration, de la diversité, de la justice, des droits de l’Homme, de l’environnement », à retrouver « le goût de l’aventure et du risque », ou à « moraliser le capitalisme financier ».

Ces vœux ont fait long feu. L’inspirateur du discours, Edgar Morin réagissait ainsi dans Le Monde du 2/01/08 :

« M. Sarkozy a repris le mot, mais que connaissent-ils de mes thèses, lui ou Henri Guaino ? Est-ce une expression reprise au vol ou une référence à mes idées ? Rien dans le contexte dans lequel il l’emploie ne l’indique.

Lorsque j’ai parlé de « politique de civilisation », je partais du constat que si notre civilisation occidentale avait produit des bienfaits, elle avait aussi généré des maux qui sont de plus en plus importants. Par exemple, le bien-être matériel produit un mal être moral, physique et humain. Ou encore, sur le plan écologique, le développement des sciences et techniques a engendré une dégradation de la biosphère et une pollution que l’on sent sur le plan de la vie quotidienne. (…) On peut encore illustrer cette thématique avec la notion d’individu, qui est une conquête dans la mesure où elle donne de l’autonomie et l’essence de responsabilité. Mais qui s’est accompagnée d’une dégradation des solidarités précédentes. »

Question fraternité, l’œuvre convoquée serait-elle celle de Camus ?

Rappelons que le 19 novembre, Nicolas Sarkozy avait estimé que « ce serait un symbole extraordinaire » de faire entrer Albert Camus au Panthéon un demi-siècle après sa mort accidentelle, le 4 janvier 1960. Un appel qui avait suscité de nombeuses controverses, même parmi les enfants de l »écrivain, sa fille étant pour, son fils étant contre.

Selon Pierre Grouix, auteur de l’article « Fraternité » du Dictionnaire Albert Camus, collection Bouquins, éditions Robert Laffont, p. 334, « Il est peu de thèmes aussi camusiens que la fraternité. L’adolescent, puis le jeune adulte, pratique des activités axées sur les autres : le football, le théâtre, le journalisme — les trois coups d’une aventure plurielle bâtie sous la forme de l’équipe. »

Grouix poursuit, citant Alain Vircondelet (Camus, vérité et légendes, ed. du Chêne, 1998) : »

« Une mysthique de la fraternité, de la communauté et du travail le tient dans une ardeur qui exalte ses amis et les invite à donner le meilleur d’eux-mêmes. »

Après Edgar Morin, Albert Camus ? Les vœux présidentiels ont au moins le mérite de nous faire convoquer les œuvres.

L’étranger, une lecture

Beau et magnifiquement désespérant L’étranger d’Albert Camus, son premier roman, publié en 1942, dont les pages de fin (182-183 par ex.) situent l’existence sur le fil tendu de l’absurde, à l’occasion d’une colère de Meursault contre l’aumônier venu le visiter contre son gré dans sa cellule de condamné à mort…

L’extrait :

« Que m’importaient la mort des autres, l’amour d’une mère, que m’importaient son Dieu, les vies qu’on choisit, les destins qu’on élit, puisqu’un seul destin devait m’élire moi-même et avec moi des milliards de privilégiés qui, comme lui, se disaient mes frères. Comprenait-il, comprenait-il donc ? Tout le monde était privilégié. Il n’y avait que des privilégiés. Les autres aussi, on les condamnerait un jour. Lui aussi, on le condamnerait. Qu’importait si, accusé de meurtre, il était exécuté pour n’avoir par pleurer à l’enterrement de sa mère ? »

L’adaptation théâtrale (1) :

À noter la programmation consacrée par France-Culture à l’œuvre de Camus dans la semaine du 4 janvier 2010, date du cinquantenaire de sa mort, et ce jour-là le début d’un feuilleton en dix épisodes quotidiens, à 20h30, de L’Étranger, adapté par David Zane Mairowitz et Nicole Marmet.

L’adaptation théâtrale (2) :

présentée au Centre Pompidou, à Paris, le 30 janvier 2010, à 19h, interprété par Pierre-Jean Peters, mis en scène par Moni Grego.

L’analyse :

(développée avec ampleur et lisibilité par Dominique Rabaté, professeur de littérature française à l’université Bordeaux III dans le Dictionnaire Albert Camus, p. 293, sous la direction de Jeanyves Guérin, dans la collection Bouquins, éditions Robert Laffont)

« Le héros camusien refuse de toutes ses forces la mascarade religieuse, rejette l’idée du péché et du salut. S’emportant contre le prêtre, il dessine l’image d’un monde où chacun est condamné, d’une « vie absurde » où tout s’égalise. Cette colère inattendue prépare la métamorphose finale du héros qui espère que les spectateurs nombreux « l’accueillent avec des cris de haine » pour son exécution capitale.

La question du sens, absente de la première partie, structure ainsi toute la seconde, qui effectue un retour sur ce qui s’est d’abord passé, en cherchant une logique qui s’avère mensongère. Le roman de la contingence devient roman à thèse de l’absence de signification globale de l’existence. »

L’impensé colonial :

Sur le fait que « le personnage de l’Arabe [victime de Meursault] est peu caractérisé, décrit de façon plutôt péjorative », Dominique Rabaté prévient : « Cette lecture ne doit pas écraser le roman, dont on voit toute la complexité, sous l’apparente neutralité. L’impensé colonial ne peut être reproché à Camus, dont on connaît les affres pendant la guerre d’Algérie. Car il met en scène, et plus profondément, une culpabilité première (dont on pourrait dire qu’elle est aussi le reflet de celles des Blancs sur une terre qui ne sera jamais totalement la leur). »

Dans ses Chroniques algériennes (1939-1958), Albert Camus situe clairement sa démarche journalistique, lors de ses enquêtes de terrain (p. 97) :

« L’Algérie de 1945 est plongée dans une crise économique et politique qu’elle a toujours connue, mais qui n’a jamais atteint ce degré d’acuité. Dans cet admirable pay qu’un printemps sans égal couvre de ses fleurs et de sa lumière [le soleil est omniprésent dans L’Étranger, source de tous les maux du héros], des hommes souffrent de faim et demandent la justice. Ce sont des souffrances qui ne peuvent nous laisser indifférents puisque nous les avons connues.

Au lieu d’y répondre par des condamnations, essayons plutôt d’en comprendre les raisons et de faire jouer à leur propos les principes démocratiques que nous réclamons pour nous-mêmes. »

Pour aller plus loin :

1. Lire le dossier Camus dans le NouvelObs.com ;

2. Les Justes, création de Stanislas Nordey, théâtre de La Colline, du 19 mars au 23 avril 2010.

3. Dossier Télérama : lecture de L’Étranger par Camus lui-même et l’enquête de Akram Belkaïd sur Camus et les intellectuels algériens.

4. Centre Albert Camus, à Aix.

Haïkus pour mémoire

« Nos parents nous ont appris à survivre et nous sommes de très bons survivants. Mais dans le monde d’aujourd’hui il ne faut pas survivre mais vivre. » Je cite de mémoire un extrait du livre de Marianne Rubinstein, C’est maintenant du passé (éditions Verticales), entendu sur France-Culture, dans l’émission Jeux d’épreuves qui donne envie de lire ce livre (récit ? roman ? mémoires collectives recomposées ? récit-document mêlant histoire juive et philosophie japonaise…

En résumé, écrit France-Culture sur son site, « qu’écrire encore sur la Shoah qui ne l’a déjà été ? Peut-être son empreinte sur le présent.
Comprenant que toute trace de l’existence de ses grands-parents paternels n’a pu disparaître, Marianne Rubinstein décide de savoir ce qu’il reste d’eux. Elle exhume de rares documents d’époque conservés dans une « boîte en fer bleue » et finit même par esquisser un arbre généalogique. Mais alors qu’elle fouille dans le passé, sa recherche ne cesse de déborder sur le présent, de « travailler » sa relation avec son père, de renouveler sa perception de la place et des origines.
Récit en forme d’enquête fragmentaire, C’est maintenant du passé récolte les bribes d’une histoire forcément incomplète, ces destins brisés par la Shoah. Et c’est en s’adossant à la tradition littéraire japonaise du haïku que l’auteur parvient à restituer un peu de la vie des siens, pour recueillir la douleur et trouver l’apaisement. »

Cet usage du haïku pour révéler une histoire fragmentaire me renvoit au travail de Dany Laferrière dont L’énigme du retour (récent prix Médicis) est construit sur les pas hésitants et fragiles d’un narrateur de retour en Haïti.

Que reste-t-il de la Révolution française dans l’imaginaire ?

Belle question que celle-ci : « Que reste-t-il de la Révolution française ? », posée par Sophie Wahnich, Jean-Philippe Domech et Jacques-Henri Michot ce vendredi 13 à l’Université populaire du 18e (question d’arrondissemnt parisien). La première desdits intervenants organise trois journées « d’expériences démocratiques et culturelles intitulées : La révolution dans la poche, jusqu’au 15 novembre.

« les limites de ma langue » (André Brink)

Déjà évoquée ici la traduction française par Bernard Turle, ou plutôt son projet, des mémoires d’André Brink. Elles paraîtront le 6 janvier 2010 chez Actes Sud sous le titre de « Mes bifurcations » (A Fork in the road). Sachant que page 51, on lira les lignes suivantes, on n’est pas loin d’en avoir l’appétit très aiguisé :

Extrait :

Quoi qu’il en soit, la bibliothèque du bourg continua d’être le centre de mes enquêtes et excursions les plus fondamentales, le point de départ de tous les voyages imaginaires que j’entreprenais autour et au cœur du globe. A un niveau très pragmatique, longtemps avant que j’aie jamais entendu prononcer le nom de Ludwig Wittgenstein, je découvris, en première main, ce que sa perspicacité lui fait découvrir dans Tractatus : « les limites de ma langue sont les limites du monde ». Les livres pouvaient tous expliquer ou éclairer, sauf, sans doute, l’érotisme.

“mon père”, c’est-à-dire mon délire… l’émouvant abécédaire de Gwenaëlle Aubry

Dans Personne, le très beau roman autobiographique de Gwenaëlle Aubry, édité par Mercure de France, sélectionné pour le prix Femina décerné ce 9 novembre, un roman construit en abécédaire, de A comme Antonin Artaud à Z comme Zelig, je m’arrête sur D comme Disparu, qui comme les autres chapitres alterne la langue de l’auteur (en caractères droits) à l’écriture de son père (en caractères italiques), auteur d’un texte intitulé Le mouton noir mélancolique.

Extrait (pp. 36-38) : 

Quand mon père est mort, il avait disparu depuis longtemps. Depuis longtemps déjà il avait organisé sa disparition, « privé les siens de lui-même ». Depuis longtemps déjà, on ne parlait plus de lui qu’en baissant la voix.

J’évoque donc le suicide, péché du lâche, qui prive les siens de lui-même. En un premier temps, j’ai fait porter tous mes écrits à la bibliothèque de l’Université, pour qu’ils y restent comme une trace posthume de moi-même. En un second temps, j’ai dilapidé mon petit héritage, vite et sans plaisir, jusqu’à vivre endetté par la suite. Puis j’arrêtai mes cours dans une grande école de commerce, mes conférences à l’ENA, etc. Il m’arrivait d’aller passer une partie de la nuit sur un banc public, non pas ivre, mais fuyant l’appartement et mon bureau. J’allais contempler la Seine pour m’y jeter.

(…)

Nous avons vécu, pourtant, ma sœur et moi, toutes ces années-là. Il y avait des hommes à aimer, des pays à découvrir, des enfants à engendrer, des livres à écrire. Mon père a quitté la rive au moment où ma vie d’adulte commençait.

(…)

Quand je disais « mon père », cette année-là, les mots tenaient bon, je ne sais pas comment le dire autrement, j’avais l’impression de parler la même langue que les autres, d’habiter un monde commun (alors que d’ordinaire, prononçant ces deux mots, je voyais s’ouvrir un écart infranchissable entre ce qu’ils devaient évoquer chez les autres, la représentation qu’ils devaient se forger à partir de l’image que je m’épuisais à projeter, la plus lisse, la plus innocente, la plus transparente possible, dans l’espoir, précisément, de couvrir cet écart, cet écart infranchissable entre les mots des autres et mon langage privé : « mon père », c’est-à-dire mon délire, ma détresse, mon dément, mon différent, mon deuil, mon disparu).